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Auteur: Selim Lander

Selim Lander est professeur des universités françaises, chercheur en économie et philosophie morale.
 

Jean-Jacques Surian, « pompier » ironique




La vie édifiante de Cézanne (détail)

 

Dire que la peinture contemporaine se cherche ne surprendra personne. Impressionnisme, pointillisme, cubisme, abstraction, etc. dessinent une évolution vers une forme d’art de plus en plus simplifiée qui atteignit son degré zéro avec les monochromes. Après cela il a bien fallu reconstruire quelque chose d’un peu plus consistant que la simple toile recouverte d’une couche de blanc, voire de rien du tout. Mais dans quelle direction allait-on se tourner ? Si le non-figuratif a semblé un moment devoir l’emporter, une tournée des galeries, à Paris ou ailleurs, montre que c’est au contraire la peinture figurative qui a désormais le vent en poupe. Il en est d’ailleurs de même pour la sculpture. Quant aux plasticiens « contemporains » les plus innovateurs, ils ont tendance à se spécialiser désormais dans des installations plus ou moins éloquentes.

Le renouveau de la peinture figurative correspond aux attentes du public le plus nombreux, lequel aime bien ce qui se perçoit clairement. Cela étant, les peintres qui s’inscrivent dans ce courant doivent répondre à un double défi. D’une part, ils ne feront jamais plus figuratif que la photographie (on sait d’ailleurs que certains peintres « ultra-réalistes » peignent à partir d’une photo projetée sur la toile). D’autre part, les écoles des beaux-arts, aujourd’hui, sont bien en peine de leur enseigner la technique de la peinture telle qu’elle fut pratiquée dans les ateliers de Léonard, de Delacroix et des autres grands noms de la peinture de la Renaissance au romantisme.

Faute de maîtriser complètement leur technique, les peintres doivent prouver autrement leur talent. À défaut d’être parfaitement réalistes, ils sont tenus d’être inventifs. Un peintre, aujourd’hui, ne peut guère prétendre dépasser les autres par son coup de pinceau, il doit donc viser autre chose, et cette autre chose ne peut être que l’originalité. Ceci explique, en passant, le succès des naïfs : que ces derniers ne « sachent pas » peindre n’est guère gênant en effet dans un contexte où les peintres patentés n’en savent guère mieux qu’eux.

On peut être original de bien des manières, d’où la diversité des propositions devant lesquelles se trouve l’amateur d’art. Pour résumer (au risque de simplifier quelque peu) : Dans le passé, le « bon goût », celui de la classe supérieure seule capable d’acquérir des œuvres reconnues comme des œuvres d’art, était parfaitement homogène et en adéquation avec les efforts des artistes du temps. Les peintres les plus innovants – car il y en a toujours eu, bien sûr – avaient souvent du mal à se faire accepter. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Il n’y a plus de canons de la beauté picturale : artistes, galeristes, conservateurs de musée et amateurs jouissent donc d’une liberté totalement inédite.

Et c’est ainsi que l’on peut voir dans les musées et dans les galeries absolument n’importe quoi ! Le meilleur ou le pire, le sobre ou le compliqué, le drôle ou le sinistre, le leste ou l’austère, etc., et tout ceci – naturellement – suivant le goût de chacun.


          

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Jean-Jacques Surian, La vie édifiante de Cézanne

 

Jean-Jacques Surian, le peintre dont il est ici question (né en 1942 à Marseille), peut être rattaché – sans vouloir l’offenser – à la tradition de l’art dit « pompier », … ce qui contribue à lui garantir l’estime d’un large public. Mais son succès s’explique tout autant parce qu’il sait jouer à merveille de l’humour et du sexe pour produire des œuvres débordantes d’optimisme. Il a en outre l’habileté, en particulier dans le triptyque ci-dessus, de se trouver des cautions artistiques en insérant dans ses tableaux des citations de grandes œuvres de l’histoire de la peinture. Ainsi remarque-t-on dans le premier volet une copie de la duchesse Battista Sforza peinte par Pierro della Francesca, la Venus d’Urbino du Titien dans le volet central, deux anges du Maître de Moulin dans le dernier volet, sans compter plusieurs emprunts à Picasso et à Cézanne lui-même.

Le triptyque La vie édifiante de Cézanne (2005-2006) est la propriété du Musée des Tapisseries d’Aix-en-Provence où il se trouve actuellement exposé dans le cadre d’une exposition « d’art contemporain ». Le public s’arrête longuement pour la contempler, voire pour l’étudier en détail à l’aide d’un vade-mecum très complet rédigé par le conservateur (1), tandis que ce même public passe sans les regarder vraiment devant les autres œuvres, sans doute plus conformes au projet de l’exposition mais dont l’ésotérisme ne saurait convenir qu’à des amateurs très avertis. Avec ses personnages proches de la bande dessinée et les histoires sans paroles qu’ils racontent, leur bonne humeur communicative, Surian a tout en effet pour être un peintre populaire. Son coup de pinceau n’est pas sans défaut, il ne cherche pas à révolutionner l’histoire de l’art, mais sa peinture révèle l’humilité d’un artisan qui aime la vie, et le monde dans lequel il vit, sans autre ambition que de communiquer un peu de bonheur aux spectateurs de ses œuvres.

À une époque où l’art le plus novateur continue à s’enfoncer dans un hermétisme de plus en plus décourageant, que faut-il espérer de mieux ?

 

 

Cézanne porté au ciel par deux anges empruntés au Maître de Moulin

 

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(1) Le commentaire du troisième volet est reproduit dans l’article de Wikipedia consacré au peintre.

 



 

Par Selim LanderDernière modification 01/10/2008 19:18
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