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Auteur: Denis-Clair Lambert

Économiste, Université Lyon III.
 

Vers un scénario noir de la croissance mondiale !


Résumé

Quels sont les arguments incitant à prévoir une interruption de la croissance mondiale et ceux qui militent en faveur de la poursuite de la croissance économique ?

UN SCÉNARIO NOIR : ÉMERGENCE D’UNE DÉPRESSION LONGUE

Pour le FMI, d’ici 2030 la croissance économique approcherait de 2 % par an en Occident et de 5 % dans les tiers-mondes. Ces prévisions à long terme ne sont pas modifiées pour les pays émergents, supposés épargnés par le ralentissement. Cette dichotomie est-elle cohérente ? Pourquoi s’inquiéter dès aujourd’hui ? Pour trois raisons : 1. La crise de l’énergie et de l’environnement, 2.Le déclin démographique de l’Occident et des nouveaux pays industriels de l’Asie, 3. L’instabilité de la sphère financière et monétaire.

UN SCÉNARIO ROSE : POURSUITE DE LA CROISSANCE ET RATTRAPAGE DES PAYS ÉMERGENTS

1° Le scénario de croissance des institutions internationales pour 2030.

Les écarts de niveau de vie entre les deux mondes ont fortement diminué : ils sont de 1 à 4 et deviendront en 2030 de 1 à 3. La Banque mondiale a prévu une redistribution majeure des puissances économiques, la Chine devenant la première puissance dans 30 ans.

2° Comment repousser les obstacles à la croissance ?

Une progression maîtrisée de la population mondiale. La population mondiale s’accroît aujourd’hui de 1,17 % par an, deux exceptions : L’Afrique, un milliard d’habitants et l’Islam, un milliard et 400 millions d’habitants. La priorité du progrès scientifique et technique. La Chine en 2006 est déjà devenue la troisième puissance scientifique. La nécessité des réformes de structure.1. La modernisation des Institutions. 2. La mobilisation du travail 3. La rigueur de la gestion budgétaire et financière.

 

 

L’histoire économique et démographique n’a pas été un fleuve tranquille, conduisant tous les peuples vers le progrès et la richesse. Certes, depuis la révolution industrielle, la progression de l’activité économique est devenue beaucoup plus rapide, mais ce sentier de croissance ne retrace pas les fluctuations : des phases de ralentissement et d’accélération, plus encore de régression.

Ainsi, quand François Perroux avait estimé sur le long terme la croissance économique française à 2 % par an, cette performance était similaire à celle de l’économie mondiale, mais beaucoup moins rapide que celle des États-Unis. Il est cependant difficile d’oublier le recul observé pendant la Révolution et l’Empire, la modestie des performances de la Restauration et surtout le déclin de l’entre-deux-guerres. De même, la quasi-stagnation démographique de la France masquait l’incidence de la surmortalité des guerres et révolutions. C’est pourquoi à force d’oublier les fluctuations cycliques (la France n’a éprouvé que deux années de récession d’ailleurs faibles depuis 1945) et les accidents et catastrophes (imprévisibles) ; les prévisionnistes sont incapables par simple extrapolation de prédire l’avenir à moyen et long terme. Qui pouvait en 1940 prévoir notre redressement d’après-guerre ? Le déclin et la sclérose sont réversibles ; le progrès et le changement sont discontinus ; le rattrapage favorise les puissances émergentes et non déclinantes. Tout le monde croyait alors au déclin démographique et économique perpétué de l’Europe ; les « déclinistes » se trompaient. Qui pouvait prévoir en 1970 la prodigieuse expansion de l’économie mondiale, le redressement de l’Angleterre et cependant les « trente piteuses » de la France ?

Aujourd’hui, les turbulences de la sphère financière, le ralentissement de la croissance en Europe et l’annonce d’une récession aux États-Unis, réactivent les Cassandres qui prédisent le retour d’une phase B (période de déclin de la production) du cycle de Kondratieff. L’hiver démographique en Europe et au Japon, puis celui de la Chine et des « tigres asiatiques », le vieillissement accéléré des populations et l’inéluctable réchauffement de la planète annonceraient la fin de la croissance, pourquoi pas la fin de l’histoire ! Le retour vers un raisonnement prenant en compte les fluctuations, les turbulences et les accidents nous paraît cependant salutaire : il retrouve le chemin ouvert pendant plus d’un siècle par les économistes qui nous ont précédés. Cependant, le monde a changé et, comme jadis, seul l’Occident est observé. Spengler prédisait le déclin de l’Occident (l’Europe), il n’observait pas l’Extrême-Orient (le Japon) ou l’Extrême-Occident (le Brésil). Or les nouveaux venus, en particulier les pays émergents, animent aujourd’hui plus de la moitié de l’économie mondiale. Le ralentissement de la croissance en Europe et au Japon n’a pas interrompu la prospérité de l’Asie. Une forte récession aux États-Unis aura-t-elle plus de répercussions sur le système mondial ? La récession de 1992 n’avait pas exercé cet effet, la bulle financière d’internet en 2001 non plus. C’est pourquoi l’éventualité d’un scénario noir de la croissance mondiale, ne permet pas d’exclure celui d’une poursuite de l’expansion des décennies précédentes.

Nous prendrons comme horizon, les perspectives à 25 ans (2005-2030) pour plusieurs raisons.

En matière de population, la prévision à moyen terme nous semble fondée. Au Congrès de la population de Rome en 1953, les experts de l’ONU avaient prévu 6 milliards d’habitants en 2000, ils ne s’étaient guère trompés ! La prospective d’un quart de siècle reste marquée par l’inertie démographique, celle des compositions par âge, du fait que les enfants nés depuis 2005 ne deviendront adultes que dans une génération et que les classes d’âges actuelles resteront prédominantes. Bien sûr, l’information disponible risque de ne pas identifier des modifications radicales des comportements démographiques, en particulier la modification de la fécondité et de la natalité ou la remontée brutale de la mortalité. De grands retournements imprévus peuvent se produire dans un court délai. Par exemple, l’un des démographes les plus avertis de l’entre-deux-guerres, l’initiateur de la théorie de la transition démographique, Frank Notenstein à la Société des Nations, avait prévu que la France entre 1950 et 1970 verrait sa population décliner à 36 millions d’habitants ; il n’en fut rien, car notre pays atteindra en 1970 le seuil de 50 millions d’habitants, puis 62 millions en 2008 ! Comme le soulignera Alfred Sauvy, « la seconde guerre mondiale allait repeupler » et combler le vide démographique à cause du progrès médical. La planète connaîtra sa croissance démographique la plus rapide, mais l’explosion démographique culmine au cours des années 1970 et depuis chaque année l’accroissement de la population diminue.

Ensuite surgit la prospective économique, beaucoup plus aléatoire. En 1945 le rétablissement de la paix incitait à s’interroger sur l’avenir économique : les prévisions à 25 ans se sont multipliées dans les Instituts de prospective et les Commissariats au plan. Elles ont oscillé entre l’optimisme et le pessimisme, sans pouvoir anticiper les grands changements du système mondial. Les prospectives à très long terme, 50 ou 100 ans, ne semblaient pas relever du raisonnement économique : Bertrand de Jouvenel (1) qualifiait ces hypothèses de simples conjectures ! En fait, les bouleversements majeurs se sont produits au cours du dernier tiers du vingtième siècle ; certains étaient cependant prévisibles, c’est pourquoi l’anticipation de l’avenir à long terme reste un exercice indispensable, que Bernard Cazes (2) appelait de ses vœux. L’effondrement des systèmes collectivistes fit rapidement apparaître la surévaluation de leur potentiel, l’URSS démembrée n’était plus la deuxième puissance mondiale. Qui pouvait prévoir la décomposition interne du système communiste soviétique ? En France quelques analystes, tels qu’Alain Besançon ou Hélène Carrère d’Encausse, ont anticipé la chute du régime, mais personne ne voulait les croire ! Le miracle japonais s’interrompit, ce qui fut également une surprise, alors que sa fragilité financière et bancaire était bien connue. Puis la Chine et l’Inde devinrent les champions de la croissance économique, ce qui semblait aberrant ! Les États-Unis connurent la plus forte croissance économique de leur histoire et l’Europe retrouva le rythme de progression modeste de la première moitié du dix-neuvième siècle…

En matière de prévision économique, l’inertie héritée des situations acquises est plus restreinte qu’en démographie, car la compétition modifie rapidement le poids relatif des nations et des régions. Que la France perde ou gagne quelques millions d’habitants ne modifiera guère la répartition mondiale de la population, si elle prospère ou stagne changera sa place dans la hiérarchie des nations. Dans une économie mondialisée, il n’y a plus d’avantage acquis. Le recul de la puissance et du bien-être surgit dans les régressions caractérisées, il est souvent apparu en Amérique latine ou en Afrique ; pour les pays occidentaux riches, cette hypothèse est rarement envisagée, alors qu’elle fait partie d’un avenir possible. Pourquoi les Français seraient-ils plus à l’abri de la véritable paupérisation que les Argentins ? Seul le déclin relatif est évoqué : la France est distancée par l’Angleterre, elle recule dans les baromètres de la compétitivité au profit d’anciens pays sous-développés, ses usines partent s’installer sous d’autres climats... Un déclin absolu découlerait du déclin relatif, si les tendances négatives se prolongeaient pendant plusieurs décennies.

Quels sont les arguments incitant à prévoir une interruption de la croissance mondiale et ceux qui militent en faveur de la poursuite de la croissance économique ?

 

I-  UN SCÉNARIO NOIR : ÉMERGENCE D’UNE DÉPRESSION LONGUE

 

    L’objectif d’un développement « durable et soutenable » proposé en 1987 par le rapport Bruntland (3) conduisit à deux interprétations : pour les uns, il s’agit de rétablir un régime de croissance économique raisonnable de 2 à 3 % par an, pour les écologistes radicaux, il faudrait s’adapter à la décroissance de la production et de la population.

    La croissance de l’économie mondiale depuis 1970 et surtout l’an 2000 a été deux fois plus rapide que dans la longue période de 1820 à 1970 ; elle a été en 2006-2007 de 6 % par an, mais elle a été animée par les pays asiatiques et par les États-Unis. Or le FMI estimait encore en septembre 2007 que la prospérité pourrait perdurer jusqu’en 2010, mais après quel avenir ? Dès le printemps 2008, le FMI a révisé à la baisse ses estimations de croissance pour l’année 2008, les autres organisations internationales ont suivi ces analyses. Ces révisions sont adoptées en présence de la conjoncture défavorable : elles concernent les tendances à court terme des États-Unis et de l’Europe. En effet, la récession redoutée n’est pas encore confirmée, elle est évaluée par le NBER par la succession de deux trimestres de recul du PIB et semble préfigurée par le ralentissement de la croissance depuis la fin de l’année 2007. Un ralentissement de l’expansion mondiale est alors envisagé, même en Asie. Cependant, les prévisions à long terme ne sont pas modifiées pour les pays émergents, supposés épargnés par le ralentissement. Cette dichotomie est-elle cohérente ? Le nouveau directeur du FMI (4) « ne croit pas à la thèse du découplage et estime que les taux de croissance toujours élevés de l’Inde et de la Chine seront affectés par la crise ».


Croissance annuelle historique de l’économie mondiale

Périodes

Taux de croissance %

PIB mondial

MM$ de 1950

Indice 100

 en 1820

Moyenne 1820-1992

2.0

0.695

100

1820-1870

1.0

1 127

162

1870-1913

2.1

2 726

392

1913-1950

1.9

5 372

773

1950-1973

4.9

16 064

23 114

1973-1992

3.0

27 994

40 279

1992-2000*

3.5

35 889

53 007

1820-1992 : estimations de Angus Maddison, *1992-2000 sources FMI : World economic outlook, septembre 2007

 

          Que se passerait-il si la progression mondiale retrouvait le rythme séculaire de 1 ou 2 %, voire une croissance zéro : arrêt de l’expansion occidentale et interruption de la prospérité des pays émergents ? Que se passerait-il dans l’éventualité d’une dépression longue, par exemple une diminution de 25 à 30 % de la production mondiale au cours des années 2010/2020 ? Le plus étonnant est que cette éventualité est souhaitée par certains : la « décroissance » proposée par Serge Latouche. (5)

    Imaginons le scénario catastrophe : la crise part des États-Unis, ceux-ci retrouvent dès 2009 une véritable récession (le PIB régresse de 3 à 4%), la crise boursière prend le relais et s’étend à toutes les bourses mondiales, le dollar se déprécie à tel point que les pays asiatiques et les émirats pétroliers déplacent leurs avoirs vers l’Euro. Puis la récession se mue en dépression comme en 1930, l’Occident revient au protectionnisme et se ferme aux produits asiatiques. Enfin, l’Asie entre à son tour dans la crise économique et financière. On peut imaginer un scénario géopolitique plus simple et aussi vraisemblable : des incidents s’accumulent à propos de la répression au Tibet et du non-respect des droits de l’homme en Chine. La réaction nationaliste et isolationniste l’emporte. Les mesures de rétorsion s’enchaînent, les contrats sont annulés, les capitaux se replient, la spéculation redouble... Dès lors, la crise part de l’Extrême Orient : la Chine s’effondre, ses partenaires aussi. Si tout se passait comme jadis, la dépression effacerait la prospérité et il faudrait 10 ans pour revenir à l’état antérieur, le seul dérivatif deviendrait le réarmement et la guerre !

    En France, un organisme de prévision, le CEPII, avait proposé au seuil de l’an 2000 des estimations moins optimistes que celles du FMI : une progression inférieure à 3 % par an. La croissance des deux dernières décennies aurait été beaucoup plus faible que celle retenue par le FMI et la Banque mondiale. Ce scénario impliquerait la fin de la croissance très rapide des pays émergents.


Scénario de croissance mondiale du CEPII en 2001

périodes

Taux de croissance moyen annuel du PIB

1970-1980

2.93

1980-1990

2.63

1990-2000

2.91

2000-2010

3.24

2010-2020

3.00

2020-2030

2.73

2000-2030

2.99

Source : CEPII, Document de travail 2001-21

 

Pourquoi s’inquiéter dès aujourd’hui ? Pour trois raisons : 1. La crise de l’énergie et de l’environnement, 2.Le déclin démographique de l’Occident et des nouveaux pays industriels de l’Asie, 3. L’instabilité de la sphère financière et monétaire.

 

1° La crise de l’énergie et de l’environnement.

 

1- La crise de l’énergie avait débuté par le brusque renchérissement des approvisionnements pétroliers du Moyen Orient lors de la guerre du Kippour (1973), puis à la suite du coup d’État de l’Iran (1979) et de la deuxième guerre en Irak (2003), les cours du pétrole franchissant le seuil de 100$ en 2007. Certes en valeur constante, surtout en zone Euro, le renchérissement des approvisionnements pétroliers est beaucoup plus restreint que l’apparence des prix, mais il ne faut pas oublier que les termes de l’échange sont devenus défavorables aux pays industriels. Les matières premières importées coûtent plus cher alors que les produits manufacturés exportés ont répercuté des baisses de prix, sous l’effet du progrès technique et de la concurrence internationale. Les prévisions d’évolution des cours du pétrole jusqu’en 2000 étaient trop faibles, par exemple celles du CEPII, mais peut-on avancer des hypothèses sûres pour l’avenir ? Si la croissance économique devait s’effondrer, notamment en Chine, la demande de pétrole déclinerait et les prix également.

Les chocs et contre-chocs pétroliers, générateurs d’inflation et de récessions dans les années soixante-dix, ont exercé une influence déstabilisatrice beaucoup plus faible sur le système économique mondial au cours des dix dernières années. En effet, l’impact des importations pétrolières sur les revenus nationaux a fortement décru, alors que d’autres composantes du commerce international sont devenues prédominantes (produits manufacturés, services, taux de change, flux de capitaux). Une variation de 10 % des réserves de change de la Chine aurait beaucoup plus de répercussions internationales qu’une variation similaire des exportations de pétrole.

Le problème réel reste celui de la dépendance persistante de nos économies à l’égard des approvisionnements pétroliers et de l’inéluctable épuisement de ces réserves fossiles non renouvelables, mais quand ? Périodiquement de grands rapports de prospective et des scénarios catastrophe ont annoncé la fin du pétrole et la fin de la croissance économique. Le rapport du Club de Rome s’est-il vérifié ? Certainement pas aujourd’hui : les réserves ont considérablement augmenté, les flux exportés également et de nouveaux exportateurs sont apparus ; alors une pénurie énergétique demain, en 2030 ou 2050 ? La croissance de l’économie mondiale n’a jamais été aussi rapide que depuis 1970. Le pétrole est cher et deviendra plus cher encore, car les énergies de substitution seront coûteuses et très longues à mettre en place. Bref, la pénurie relative de pétrole est vraisemblable et sera un handicap, surtout pour les pays émergents, notamment la Chine et l’Inde. Cependant, les ressources en charbon sont considérables, surtout dans ces deux pays, elles seront exploitées au maximum, en dépit de la pollution qui en résulte.

En revanche pour les vieux pays industriels, la seule solution efficace restera l’extension et le renouvellement de leur parc de centrales nucléaires, surtout aux États-Unis, en Allemagne et en Europe Orientale. Malheureusement, ce renouveau ne pourra pas prendre effet à moyen terme en raison des délais considérables de mise en service. Il faut craindre que l’urgence ne soit pas prise en compte, car de tels projets sont adoptés et réalisés beaucoup plus vite dans des pays tels que la Chine.

À moyen terme, la question politique ne peut pas être éludée. Depuis le choc pétrolier de 1973, l’instabilité des approvisionnements et la volatilité des cours prennent leur source dans la localisation des ressources moins coûteuses au Moyen Orient, une région politiquement instable où la permanence de la guerre et l’extension de l’intégrisme religieux ont entretenu l’hostilité envers l’Occident. Le pétrole et le gaz naturel potentiels du Caucase, de l’Asie centrale et de la Sibérie sont également situés dans des régions instables. Dès lors, ces risques perdureront et le danger pour un approvisionnement durable est celui de la rupture d’un maillon de la chaîne : l’Arabie Saoudite, l’Irak, L’Iran, la Russie ou le Kazakhstan, ce qui déstabiliserait l’Amérique, l’Europe et l’Asie industrielle. Le face à face entre les cartels pétroliers, les compagnies exploratrices et les chefs d’État ne suffit pas pour gérer les crises. Une responsabilité accrue de l’agence internationale de l’énergie sera nécessaire pour renforcer la concertation entre les exportateurs et importateurs.

Le scénario noir d’une longue dépression mondiale déclenché par la raréfaction du pétrole et l’explosion des coûts d’approvisionnement pourrait surgir de crises politiques internationales majeures. Cependant, les cris d’alarme sont fondés moins sur les risques géopolitiques que sur les risques économiques. Cette argumentation apportée par les défenseurs de l’environnement et les altermondialistes est-elle plus fondée ?

 

2- La crise de l’environnement a été au cours de ces dernières années le principal argument des partisans d’un scénario noir de la croissance mondiale.

En France l’agronome René Dumont avait été un précurseur de la défense de l’environnement, sans pour autant proposer une stratégie malthusienne. Il avait dénoncé la plupart des maux de l’agriculture industrielle et les gaspillages qui en résultent : la monoculture des régions tropicales gaspillant les meilleures terres (la canne à sucre de Castro à Cuba, le café au Brésil et en Afrique), la révolution fourragère substituant en zone tempérée l’élevage aux cultures vivrières, les terres irriguées gaspillant l’eau. Qu’aurait-il pensé de l’arrosage systématique et inutile des feuilles de maïs, lors de la canicule de 2003 en France ? Les mauvais choix se sont accentués : le principal débouché des céréales et oléagineux est devenu l’alimentation des animaux, bien plus la quête de l’éthanol conduit à des pénuries alimentaires artificielles ; désormais nos ressources alimentaires sont en partie converties en viande et en biocarburants, par exemple le blé, le maïs, le soja…

 Comme les adeptes de la croissance zéro pendant les années 1970, les écologistes et altermondialistes d’aujourd’hui, le plus souvent sincères, proposent de réduire nos activités économiques au minimum. Ils affirment que le surpeuplement de la planète et la croissance économique inviable (5 % par an) ne peuvent déboucher que sur l’épuisement des ressources naturelles et la paupérisation des populations. Bien plus le réchauffement du climat par eux constaté proviendrait de l’accroissement des activités humaines et conduirait à terme à la multiplication des catastrophes, famines, guerres et inégalités. Le risque d’un réchauffement du climat est un argument nouveau, car le rapport Paley en 1952 et le rapport Meadows en 1972 (périodes d’envolée des cours de matières premières) avaient déjà prédit l’épuisement des ressources naturelles.

          En 1997 une conférence des Nations Unies sur l’environnement avait proposé un engagement des pays signataires (Protocole de Tokyo) de réduire d’ici 2008-2012 les émissions de gaz à effet de serre de 5 %, mais on se souvient que les plus gros émetteurs (États-Unis, Chine, Inde), réunis à la conférence de Bali en décembre 2007 se sont gardés de s’y engager. Les partisans des scénarios catastrophe ont alors affirmé que ce n’était pas suffisant et qu’il faudrait réduire ces émissions de 60 à 80% le plus vite possible, du fait que le réchauffement du climat était en cours et serait dix fois plus rapide qu’au siècle précédent.

Le rapport Stern (6) en 2004 avait tenté de fixer ces échéances, en prenant la précaution de choisir un horizon à long terme : 2050 ou 2100. Cependant, il s’agissait de proposer des solutions pour enrayer cette évolution dès 2010, 2020 et 2030. L’élévation de la température moyenne qui avait été de 0,6° au XXe siècle, surtout au cours des décennies récentes, risquait d’atteindre 2 à 3° d’ici 2050 et 4 à 5° d’ici 2100. La fonte des glaciers, l’instabilité des climats (sécheresse et inondations) et l’aridité croissante des régions agricoles les plus exposées (Méditerranée, Middle West, Australie) auront alors un coût humain très élevé. En particulier l’élévation d’un mètre du niveau des océans annihilerait de nombreuses contrées très peuplées (Bangladesh), or la moitié de l’humanité réside à faible distance de la mer, ce sont les terres alluviales les plus fertiles… Comme les émissions de gaz carbonique les plus massives accompagnent l’utilisation de combustibles fossiles (pétrole et charbon) dans l’industrie et les transports, mais aussi l’agriculture industrielle et le logement, il serait nécessaire de réduire dès aujourd’hui ces consommations.

Les experts du rapport Stern ont voulu chiffrer le coût et le bénéfice des mesures proposées pour les comparer aux conséquences de la poursuite de la croissance non maîtrisée d’aujourd’hui. Le coût des contraintes d’économie d’énergie et de la mise en place d’énergie de substitution (solaire, éoliennes) sera très élevé, mais moins lourd que celui des dommages de la croissance économique. En revanche, le rapport Stern ne mesure pas la perte de compétitivité résultant des « écotaxes » proposées, car il est bien évident que les pays émergents n’imposeraient pas ces pénalités à leurs activités économiques. Le taux de croissance de l’économie mondiale deviendrait alors très modeste, mais faute d’adopter les sauvegardes nécessaires, le niveau de vie pourrait diminuer de 20 à 30 % dans les pays les plus riches et s’effondrer dans les régions les plus pauvres. Pour nos générations qui ont profité d’un enrichissement continu cette perspective semble inacceptable. La vision de l’écologie profonde a séduit de nombreux intellectuels, par exemple des philosophes européens vivant en Amérique, tels que Michel Serres (7) ou René Girard. Suivant René Girard (8), historien des religions, le réchauffement global et les problèmes d’écologie sont des signes apocalyptiques réels. Pour d’autres, tels que Jacques Attali (9), l’histoire de l’avenir sera dominée par les bouleversements géopolitiques et la multiplication des zones de chaos et d’ « hyper conflits », accompagnant l’émigration massive des populations chassées par le réchauffement du climat.

L’hypothèse d’un réchauffement de la température est devenue un article de foi pour les journalistes, hommes politiques, organisations internationales et associations altermondialistes. On demandera aux candidats aux élections de signer un pacte écologique, s’engageant à réduire les émissions de CO2 ! En revanche, les milieux scientifiques sont très partagés. La dissidence a débuté il y a plus d’une décennie avec la publication du « Skeptical environmentalist » du statisticien danois Bjorn Lomborg (10) ; les Français, notamment Claude Allègre et Gérard Bramoulé (11), étaient alors fort peu nombreux à dénoncer l’imposture scientifique. La contestation connut une très large diffusion quand un écrivain à succès, Michael Crichton (12) (l’auteur de Jurassic Park) publia son « Fear Factor », ouvrage dans lequel il réfutait les hypothèses des écologistes, plus particulièrement celles du rapport Stern. En France en 2007 de nombreux essais ont contesté les analyses du rapport Stern et le gaspillage des ressources affectées à certaines énergies de substitution (solaire, éoliennes, biocarburants), entre autres Claude Allègre (13), Christian Gérondeau (14) ou Jean de Kervasdoué (15) et Laurent Cabrol. (16) Ils s’accordent tous sur la nécessité d’accorder la priorité à l’énergie nucléaire, la moins polluante. La contestation principale porte sur le fait que la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les décennies à venir n’aura qu’un effet marginal sur le stock de gaz carbonique accumulé dans le passé et qu’il n’est pas démontré que les activités humaines soient le principal responsable du réchauffement éventuel du climat. En revanche les deux risques majeurs concernant l’environnement sont sous-estimés : la raréfaction des disponibilités en eau et la progression de la pollution. Plutôt que de construire des moulins à vent, ne vaudrait-il pas mieux colmater les fuites des réseaux d’adduction d’eau et recycler les décharges d’ordures et les eaux usées ?

 

2° Le déclin démographique.

 

Pour la plupart des démographes et économistes, le déclin démographique est le prélude de la stagnation et de la régression économique. Cette interprétation avait inspiré les thèses stagnationnistes des années 1930 et le pessimisme de Schumpeter, pour lequel l’arrêt de la croissance démographique sous-tendait la grande dépression. Si la croissance démographique mondiale venait à s’interrompre et l’expansion économique céder la place à la régression, le système mondial serait exposé à une paupérisation massive. Or aucun démographe ne prévoit la décroissance de la population en 2030 ou 2050. La population mondiale continuera de progresser, toujours alimentée par la plus forte fécondité des Amériques, de l’Asie et surtout de l’Afrique. La population mondiale entre 2000 et 2030 devrait progresser encore de 25 à 40 % et approcher de 8.7 milliards d’habitants et commencer à se stabiliser au-delà de 2050.

 

Projection de la population mondiale 2000-2050, ONU révision 2004

Année

Hypothèse basse

Scénario médian

Hypothèse haute

2000

6 085 572 000

6 085 572 000

6 085 572 000

2010

6 781 431 000

6 842 923 000

6 903 276 000

2020

7 280 148 000

7 577 889 000

7 873 172 000

2030

7 618 083 000

8 701 319 000

8 784 155 000

2000/2030

+1 532 511 000

+2 615 747 000

+2 698 583 000

2050*

7 792 000 000

9 191 000 000

11 858 000 000

2030/2050

+ 173 917 000

+ 489 681 000

+ 3 073 845 000

* sixième révision de 2006, ONU 2008

 

La tendance au ralentissement de la progression de la population devrait au-delà de 2030 s’étendre à toutes les régions. Les incertitudes de la prévision démographique restent cependant importantes, car les évaluations ne sont pas fiables dans beaucoup de régions, par exemple en Chine, en Inde ou en Afrique. Le démographe Jacques Dupâquier (17) n’a pas manqué d’en avertir les prévisionnistes. Le vieillissement de la population sera très marqué en Asie : la pyramide des âges de la population mondiale, stabilisée en 2050 aux alentours de 9 milliards d’habitants, exprimerait la généralisation de la transition démographique, la baisse de la fécondité et l’effet du vieillissement des populations.

 

 

Source : G.F Dumont, Population et Avenir, mai 2005.

 

L’Europe y compris la Russie, qui accueillait encore 22 % de la population mondiale en 1950 et 11 % en 2005, n’en représenterait plus que 7 % en 2050. Les deux milliards d’habitants de l’Afrique deviendraient trois fois plus nombreux que les Européens ! La stagnation ou diminution de la population en Europe peut être cependant compensée par les migrations provenant des régions à plus forte fécondité. En effet, les migrations contribuent déjà aux deux tiers de l’accroissement de la population européenne : elles ont affecté 190 millions de personnes en 2005 et seront beaucoup plus étendues dans l’avenir. Par ailleurs, rien ne permet d’exclure un rebond de la fécondité, comme on a pu l’observer en France. Autrement dit, il n’est pas certain que l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie, voire la Russie, dont la population commence à diminuer, seront moins peuplées dans une génération, du fait que ces pays attireront de plus en plus d’immigrants. En revanche, les Chinois dans une génération et les Japonais dès aujourd’hui risquent dans l’avenir un vieillissement très rapide et un déclin démographique prononcé ; or leurs populations homogènes sont peu accueillantes aux étrangers.

 

1- L’Europe est la première région menacée de déclin démographique, surtout l’Europe du Sud, l’Europe centrale et la Russie : depuis plus d’une décennie le taux de remplacement des générations n’est plus assuré. À moins d’accepter une immigration massive, la population diminuera fortement. Les adversaires de l’immigration ont peur de s’aligner sur les bas salaires du tiers monde ; ils se trompent bien souvent. Une diminution des niveaux de vie n’est pas inéluctable du fait de l’élévation des revenus en remontant l’échelle des âges dans toutes les régions où les salaires et pensions augmentent avec l’ancienneté. Moins de jeunes et de familles nombreuses, plus de ménages étroits à deux salaires et d’adultes mûrs et plus de retraités relève le niveau des revenus moyens. Les adultes jeunes sont de plus en plus des immigrés, moins payés que les cadres, mais ils remonteront à leur tour l’échelle des revenus. De nombreux scénarios, à l’image du rapport Stern, font l’hypothèse d’une diminution de 10 à 20 % des niveaux de vie. Or le niveau de vie n’a pas diminué en Espagne, mais augmenté. Le risque n’est pas à titre principal celui de la baisse du pouvoir d’achat, même en cas de dépression, c’est celui de la contraction de la population active et du poids excessif des retraites, car les adolescents d’aujourd’hui devront financer leurs retraites et celles de leurs parents.

2- Les prévisions démographiques pour 2020 et 2030 soulignent la vulnérabilité de l’Europe occidentale et centrale, comme le souligne Jean François Dumont. (18) Cependant depuis l’an 2000 on remarque un réveil de la fécondité et de la natalité, en France, dans l’Europe du nord et en Angleterre. Il faut souhaiter que cette évolution se poursuive et s’étende. Dans le monde germanique et slave, où la chute de la natalité et de la fécondité est très forte, même en Pologne, à plus forte raison dans l’Europe du sud, les prévisions démographiques tablent sur une forte diminution de la population. Même dans l’hypothèse haute de l’ONU d’un redressement de la fécondité, l’Europe sera vraisemblablement moins peuplée dans une génération. Le recul de l’âge au mariage, la fréquence restreinte des familles nombreuses et surtout l’allongement de la durée de vie restent des tendances lourdes du cycle vital : vieillissement, rétrécissement de la pyramide des âges et diminution de la population active.

3- L’Asie industrielle est également menacée par le déclin démographique, mais à plus longue échéance. En effet, la Chine présente aujourd’hui un indice synthétique de fécondité inférieur au taux de remplacement des générations, mais sa population continue de s’accroître chaque année. En revanche, son vieillissement sans transition laisse présager une dégradation rapide du rapport de dépendance entre les actifs et les inactifs. Cependant, on observe en Chine une reprise de la natalité, car la stratégie de l’enfant unique atteint ses limites. En 2030 la population de la Chine aura augmenté de cent millions d’habitants approchant de 1,4 milliard d’habitants, puis elle progressera lentement jusqu’en 2050 et commencera à décliner. L’Inde est loin d’avoir achevé sa transition démographique et sa population finira par excéder celle de la Chine. Le potentiel de baisse de la mortalité y reste considérable au regard de la Chine. Les indicateurs de niveau de vie, de santé et d’éducation attestent la persistance de la pauvreté de masse en Inde et la pression démographique y reste un handicap. En revanche, le déclin démographique du Japon est amorcé, ce pays présente un indice synthétique de fécondité proche de l’Italie et sa population devrait se contracter à moins de 100 millions d’habitants (comme d’ailleurs en Russie). La Corée et Taiwan sont également menacés de déclin démographique. Si la croissance économique très rapide de ces régions devait s’effondrer, les niveaux de vie diminueraient considérablement. Une grande instabilité politique et sociale est prévisible. La fermeture des marchés à l’exportation et la contraction du pouvoir d’achat sur les marchés locaux, priveraient les entreprises délocalisées de leurs débouchés.

La diminution de la population au cours de la prochaine génération constitue un risque certain pour l’Europe. Cependant, la véritable menace pour l’expansion future nous semble bien davantage découler des turbulences monétaires et financières.

 

            3° L’instabilité de la sphère financière et monétaire.

 

Dans le passé récent et même lointain, les crises importantes de l’économie mondiale ont été accompagnées ou précédées par de fortes turbulences financières : dévaluations, inflations incontrôlées, paniques bancaires, effondrement du cours des actions, volatilité des courants de capitaux… Aujourd’hui, la fin apparente de l’inflation et l’efficacité de l’intervention des banques centrales et des institutions internationales semblent nous permettre d’endiguer beaucoup plus rapidement les paniques.

Et cependant, la progression des échanges internationaux et des mouvements de capitaux a renforcé la vulnérabilité du système international et des systèmes financiers nationaux. Les réserves des banques centrales occidentales et institutions internationales ne représentent plus qu’une fraction restreinte des flux de capitaux volatiles déplacés en quelques instants d’une place financière à une autre. Les sociétés financières, fonds de retraite, et « fonds souverains » ont construit des empires sur les plus grands marchés boursiers. Un nombre limité de pays en Asie et au Moyen-Orient accumule des réserves de change croissantes et détiennent l’essentiel des titres de la dette des pays occidentaux. Ces créances sont placées surtout aux États-Unis et libellées en dollars, mais progressivement la valorisation de l’Euro attire ces capitaux flottants. Le double déficit américain, celui du budget et de la balance commerciale, aboutit à la croissance inexorable de leur dette intérieure et extérieure. Ces obligations détenues par la Chine, le Japon, la Russie ou l’Arabie risquent un jour d’être abandonnées pour des titres similaires en zone Euro, ce qui contribuerait à l’instabilité des taux de change et des taux d’intérêt. Bref, l’instabilité financière potentielle des marchés s’accroît.

Le point de vue exprimé par Alan Greenspan (19), qui fut pendant deux décennies à la tête du Federal Reserve System, est éclairant sur les relations d’interdépendance entre la sphère financière et la sphère économique. Certes il ne faut pas oublier que les États-Unis sont un marché très particulier où les fluctuations cycliques sont amples. Leur politique monétaire n’est pas forcément bonne pour le reste du monde, pas davantage les hauts et bas du dollar que ceux des taux d’intérêt ou le manque de rigueur des finances publiques. Cependant, les autorités économiques et monétaires réagissent très vite, à la différence de l’Europe. Le niveau excessivement bas du taux d’intérêt à long terme, le taux d’intérêt réel à court terme devenu nul ou négatif et les débordements du crédit ont incité les investisseurs à se placer sur des titres spéculatifs, sans mesurer leurs risques. Lors de la grande crise boursière de 1987, puis en 1991/92 ou à la fin de l’année 2007, les indicateurs laissaient présager un retournement du cycle vers le bas. Les faillites bancaires et immobilières ont accompagné le mouvement et les autorités monétaires et budgétaires ont dû procéder à leur sauvetage, sans pour autant éviter la récession. Or dans tous les pays occidentaux, ces symptômes se reproduisent et sont associés aux interventions spéculatives sur les marchés immobiliers et boursiers. Cependant, l’Europe, plus ouverte aux échanges extérieurs, est plus vulnérable que l’Amérique, les récessions et crises financières venues d’outre-Atlantique ont toujours déstabilisé l’Europe.

Les cinq récessions des États-Unis depuis 1973/75 ont été beaucoup plus sévères que chez nous (3 à 5 % de baisse d’activité), en revanche les reprises européennes ont été moins vigoureuses. L’incidence des crises boursières et bancaires reste aléatoire, une crise financière ne suffit pas à provoquer une crie économique. Cependant, comme le souligne Philippe d’Arvisenet (20), la sphère financière américaine reste prédominante (près de la moitié de la capitalisation boursière mondiale) et ses turbulences s’étendent à tous les marchés de capitaux. (21) L’interdépendance des taux de change et des taux d’intérêt induit alors des mouvements de capitaux spéculatifs incontrôlés.

L’évolution du cours des changes entre l’euro et le dollar est malsaine, ils ne correspondent pas à la parité des pouvoirs d’achat et alimentent la spéculation : pourquoi pas un Euro à 2 Dollars ou à 50 cents ! Faut-il rappeler qu’après la dévaluation de la Livre en 1967, les pays du Commonwealth ont converti leurs balances sterling en dollars et le système monétaire international est devenu très instable. Le désordre monétaire actuel rappelle le cycle de dévaluations-réévaluations opposant le Franc et le Mark avant l’Euro. La concurrence est faussée, le pays à monnaie faible dope ses exportations, le pays à monnaie forte a des prix de vente trop élevés. Il est évident que seul un étalon multidevises établissant des parités stables entre l’Euro, le Dollar, le Yen et le Yuan pourrait stabiliser les marchés des changes, ce qui supposerait une réforme au FMI. On a trop oublié le déroulement des crises de change en Amérique latine et en Asie, chaque fois au Mexique et en Thaïlande, les économies locales ont subi de graves récessions et la dévaluation de leurs monnaies a contaminé les pays voisins. Nous avons également oublié les crises de la dette dans les pays en voie de développement, quand progressivement ces obligations ne valent plus rien. Le système mondial de l’avenir n’est pas à l’abri de ces crises qui souvent ont déclenché de longues interruptions de croissance.

La principale inquiétude exprimée par les partisans d’un scénario noir de dépression mondiale concerne les mouvements de capitaux spéculatifs. Trop de spéculation irrationnelle à court terme finit par désactiver les fondamentaux de l’économie et de la bourse. Les rendements et la profitabilité dans la sphère réelle sont de 2 à 4 %, ceux des négociateurs (traders) sont de 10 à 15 %, mais les risques de pertes sont beaucoup plus lourds. Les Cassandres soulignent le fait que le commerce international a progressé deux à trois fois plus rapidement que la production intérieure, mais la progression des mouvements de capitaux flottants a été encore plus rapide. Les exportations représentent le tiers du PIB mondial : elles sont de plus en plus formées de services et de nombreuses transactions sont frauduleuses et contraires à l’éthique. La contrebande et l’argent du crime ont progressé avec démesure. Les estimations concernant les transactions sur la drogue sont de l’ordre de 1 trillion de dollars, mais les opérations de blanchiment de l’argent sale, se rapportant aux trafics les plus divers, à l’évasion fiscale et à l’argent de la corruption, nourrissent des transactions financières beaucoup plus importantes.

Les organisations internationales (OMC, FMI, BRI, Banque mondiale) ont exprimé leurs inquiétudes sur les effets déstabilisateurs de la globalisation financière. En particulier Jacques de Larosière (22), rappelle que les pays émergents ont au cours de la dernière décennie accumulé des excédents spectaculaires de balance des paiements et détiennent la plus grande part des réserves de change. Ces réserves sont placées à court terme par des « Fonds souverains » en actions et en obligations, mais également en produits dérivés de crédit qui ont alimenté ce marché mondial estimé à 26 trillions de dollars. Bien plus les transactions sur les changes ne mobilisent qu’une faible fraction (3 %) des besoins des exportateurs et importateurs, l’essentiel est animé par les mouvements de capitaux et surtout les capitaux flottants. Le décloisonnement, la désintermédiation et déréglementation de la finance internationale, soulignés par Henri Bourguinat (23), ont abouti à l’accumulation de masses financières spéculatives portant sur la moitié du PIB mondial, en particulier ces « fausses créances » détenues par les « Fonds souverains », plaçant les réserves de change des pays émergents, et par les « Fonds alternatifs » (Hedge funds), captant les capitaux en fuite. Ces intermédiaires sont localisés pour la plupart dans les refuges fiscaux. Le dérèglement de la sphère financière depuis l’an 2000 a accompagné l’essor de la « titrisation » des prêts à risques des établissements financiers, transformé en produits financiers rachetés par tous les établissements bancaires. Le Japon, où les intermédiaires financiers avaient accumulé les créances douteuses, avait déjà connu une crise bancaire et financière, débouchant sur un arrêt de sa prospérité. Ces risques ont été multipliés au cours de la dernière décennie, comme le souligne Hervé Lorenzi (24), et la crise bancaire, partie des États-Unis en 2007, contamine la plupart des places financières.

Cependant, l’augmentation de la fréquence, de la durée et de la contagion internationale des crises bancaires, crises boursières et crises de change au cours des années 1970 et 2000 n’est pas une explication suffisante du ralentissement de la croissance économique en Europe et surtout aux États-Unis. La prévision conjoncturelle permet de diagnostiquer une récession, sans pour autant pronostiquer sa durée et sa puissance de contagion internationale. Comme l’explique Robert Boyer (25) au Conseil d’Analyse Economique, les crises financières ne sont pas toujours synchronisées. Les opérations de sauvetage finissent par rétablir la confiance des investisseurs et spéculateurs, par exemple lors de la crise des crédits immobiliers « subprimes » au printemps 2008, mais pour une durée souvent éphémère ! D’autres crises bancaires et boursières plus étendues peuvent survenir. La socialisation des pertes accompagnant le sauvetage des banques renforce l’incidence des déficits et des dettes publiques et l’instabilité de la sphère financière. Le ressort de la confiance en cas de panique est le plus souvent tributaire des interventions des chefs d’État et des autorités monétaires. Si les gouverneurs de banques centrales et les responsables des institutions internationales affichent leur impuissance face à l’imminence d’une grande dépression, elle finit par s’installer !

En résumé, le retour de l’inflation, les crises de change et les crises boursières constituent à moyen terme des risques beaucoup plus lourds que l’interruption transitoire des approvisionnements pétroliers ou une diminution (transitoire) de la population.

 

        II- UN SCÉNARIO ROSE : POURSUITE DE LA CROISSANCE ET RATTRAPAGE DES PAYS ÉMERGENTS


 

Le scénario catastrophe imaginé par les Cassandres de l’économie, de la démographie et de l’environnement conduit plusieurs d’entre eux à projeter sur leur représentation du présent et du passé récent des images catastrophiques qui ne sont pas conformes à la réalité et expriment des préjugés idéologiques. La peur de la « mondialisation » en cours, la hantise de la domination américaine et l’hostilité envers le libéralisme et le capitalisme continuent d’inspirer leurs hypothèses. Ces adversaires de l’économie libérale sont persuadés que la pauvreté et les inégalités augmentent partout, que le tiers-monde est livré à l’explosion démographique, que la population décline dans tous les pays riches, que la planète manque de ressources naturelles et que tous les flux financiers sont spéculatifs et dévastateurs. Cependant, nombre d’économistes, jusqu’alors persuadés de l’instabilité fondamentale du capitalisme financier et du retour des cycles (26) y compris les dépressions longues, tels que Pierre Dockès, reconnaissent aujourd’hui que la mondialisation a été diabolisée, « elle est devenue la grande peur du XXIe siècle ». (27)

Le bilan du système mondial au cours des trois dernières décennies a été largement positif. La croissance économique n’a jamais été aussi forte : même si la décennie actuelle s’achevait par une croissance mondiale de 2 % en 2009, de 1 % ou de -2 %, elle resterait l’une des plus brillantes de l’histoire économique. Enfin, la production de pétrole, de gaz naturel et surtout de charbon augmente à la mesure de l’expansion de la consommation et la croissance de l’offre des denrées alimentaires n’a jamais été aussi dynamique. Les crises financières sont plus fréquentes, mais plus rapidement contenues. Elles n’ont pas cassé l’expansion mondiale.

Les prévisions de croissance du FMI sont plus optimistes que le scénario du CEPII. C’est en partant de ces tendances que nous évoquerons les principaux arguments en sa faveur, tout en restant conscient du caractère aléatoire de toute projection et extrapolation.

 

1° Le scénario de croissance des institutions internationales pour 2030.

 

La plupart des institutions internationales (FMI, Banque mondiale) et régionales (OCDE) ont présenté des scénarios de croissance à moyen terme, en retenant des prévisions de croissance annuelle dans le monde de 3 à 5% par an jusqu’en 2030. (28) La perspective ouverte est celle d’une future prospérité et non celle d’une prochaine austérité. Les chiffrages varient suivant que les estimations de production sont présentées en dollars courants ou constants ou en parités de pouvoir d’achat. Elles excédent rarement 2 à 3% pour les anciens pays industrialisés et sont deux à trois fois plus fortes pour les pays émergents. Cependant, le ralentissement de ces performances est envisagé dès 2020 et au-delà de 2030. La conséquence la plus évidente de ces tendances serait la poursuite de la réduction des inégalités entre nations riches et pauvres, du fait du rapprochement des niveaux de vie entre les nations émergentes et les pays occidentaux.

La thèse des inégalités croissantes (29) entre pays riches et pauvres a été un fondement des théories de l’échange inégal, elle continue d’inspirer l’économie du développement. Jusqu’à une époque récente, il était courant de présenter le contraste entre l’États-Unis et l’Inde pour affirmer que les écarts absolus de niveau de vie entre les deux pays étaient passés de 1 à 30 à 1 à 100 et que la part des ressources mondiales accaparée par l’Occident était de 80 %. Le tiers monde exploité n’était pas responsable de la pollution, ses ressources naturelles pillées nourrissaient le développement du monde nanti de l’Occident. Aujourd’hui, on constate que la production mondiale se répartit par moitié entre les vieux pays industriels et le reste du monde et que les nations émergentes sont les plus polluées... Bien plus, les écarts de niveau de vie entre ces deux mondes ont fortement diminué : ils sont de 1 à 4 et deviendront en 2030 de 1 à 3. Dans l’avenir, les revenus moyens de l’Asie industrielle auront triplé ou quadruplé. Cette hypothèse s’appuie sur la tendance observée par les économistes de la Banque mondiale (Bourguignon (30), Ravallion (31)) depuis 1980, car la pauvreté a diminué de moitié dans le monde depuis cette date, essentiellement en Asie, où se rassemblent les masses démographiques les plus importantes. L’éclairage des institutions internationales est à l’opposé des scénarios de dépression longue, voire de décroissance. L’OCDE prévoit un « boom long » de l’économie mondiale, la Banque mondiale une redistribution majeure des puissances économiques, la Chine devenant la première puissance dans 30 ans. Certes, ces tendances ne sont pas uniformes et laissent une large place aux oubliés de la croissance et aux régions menacées par le déclin démographique (L’Europe et le Japon) ou aux régions encore éloignées de la transition démographique (essentiellement l’Afrique sub-saharienne et une grande partie du monde musulman).


Perspectives de croissance économique annuelle pour 2030 (%)

 

CEPII

Goldman/Sachs/Hitatchi

Régions

1970/2000

2000/2030

1980/2005

2005/2030

États-Unis

3.0

2.0

3.1

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