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Monstres et Cie ou Petit traité de tératologie festivalière

"On installera les participants à des tables, deux par deux. Les spectateurs occuperont des chaises ou des bancs. Inconfortables."

Editeur: Claude Darbellay

Claude Darbellay est professeur à l'Ecole supérieure de commerce de La Chaux-de-Fonds.
 

1. Le décor :

 

De préférence une petite ville qui tient à promouvoir son image ou une grande qui souhaite maintenir sa réputation. Si nous sommes en France, une ville du Sud avec sa cathédrale ou son prieuré conviendra très bien. Le but sera de réunir le plus possible d’écrivains, de poètes, d’artistes, pour faire nombre, afin que la presse en parle, et non plus seulement sous la rubrique « crise économique et détresse sociale ». Bien sûr, il y aura des mécontents. La boulangère se plaindra qu’elle ne trouve plus une place de parc, des commerçants auraient préféré une bonne foire ou un séminaire pour managers. C’est bien connu, les poètes achètent peu. Alors, pour inciter à la consommation,  à  chaque coin de rue, aux lampadaires, aux arbres, seront accrochés des haut-parleurs qui diffuseront des chansons françaises et anglaises entre deux annonces publicitaires.

 

2. Les participants :

 

Ils arriveront un à un ou par paquets selon l’horaire des trains, bus, avions, seront présentés les uns aux autres. On leur épinglera un badge avec leur nom. Les mains se tendront, les visages se pencheront pour lire. Certains, qui pensent être connus urbi et orbi ne mettront pas leur badge. Leur réputation ne saurait se réduire à un morceau de carton dans une fourre en plastique. Ceux qui ne se connaissent pas parleront de ceux qu’ils connaissent jusqu’à ce qu’ils trouvent un nom commun qu’ils ont rencontré dans un autre lieu, un autre festival. Des titres seront cités, l’autre fera un réel effort de concentration, appellera ses souvenirs, soudain son visage s’éclairera, il répétera le nom avec une autre prononciation, oui, c’est bien lui.

La phase d’approche achevée, ils parleront d’eux-mêmes.

Apparaîtront des figures récurrentes : le raseur qui, à chaque fois qu’il demande si cette chaise est libre, s’entend répondre que non, il va venir quelqu’un ; le prospecteur reniflant qui a le pouvoir de l’inviter à un prochain festival, le publier dans sa revue, l’introduire dans sa maison d’édition ; l’omniscient qui connaît tout et tous, toujours une anecdote, une référence sous la main ; la séductrice qui rit quand il faut, repère la faille, l’élargit, pas trop, montre qu’elle pourrait, d’un coup de dents ; celui qui est venu avec « sa jeune épouse ».

 

3. L’ouverture du festival :

 

Cela commencera avec le discours d’une instance politique devant les photographes et les cameramen, puis suivra l’organisateur en chef escorté de ses seconds. Ensuite, lâcher les participants dans la ville avec pour consigne de lire quinze minutes en même temps pour que passe partout le souffle de la création. Ils auront reçu un plan avec, en rouge, une croix indiquant leur emplacement.

 

4. Les performers :

 

On ne conçoit plus de festival digne de ce nom sans eux. Ils ne se mélangent guère aux poètes de l’écrit. Eux ne lisent pas, n’écrivent pas, ils mettent en scène la parole, font de leur corps un acte poétique. Parfois, en un prodigieux raccourci, ils font de leur vie elle-même un poème. Cela tient souvent du cirque Barnum, ou du film Freaks dans lequel avaient tourné  l’homme-tronc, la femme-à-barbe, les sœurs siamoises.

 

5. La grande parade :

 

De préférence de nuit. Sur une place. Avec à boire et à manger. Cher. On installera les participants à des tables, deux par deux. Les spectateurs occuperont des chaises ou des bancs. Inconfortables. Le prix des places variera selon l’importance des sponsors. Éviter la gratuité qui déprécie toute manifestation. Les participants liront, les performers performeront l’un après l’autre. Si le festival est international, chacun lira dans sa langue, puis un acteur dira la traduction. Le but c’est de faire durer le plus longtemps possible jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne sur la place.

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