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Ce matin j’ai coupé le son

"Ma vue se brouille, je suis lasse satisfaite et me tais. Je t’embrasse fort et bientôt – non, ne m’embrasse pas, tais-toi : écris-moi, je t’en prie."

Editeur: Laurent Gaillard

Laurent Gaillard, né il y a quelque temps, autodidacte depuis, vit et assure la vie des autres, écrit.
 

« Très cher, trop cher ! peut-être,

ce matin j’ai coupé le son, mais non sans parole puisque voilà que je t’écris ce que je ne veux pas te dire de vive voix. Et tu liras en silence aussi : peut-être dans le même silence que lorsque je te vois le dos fermé écrire dans ton cahier ce que tu ne me dis pas, oralement exilé. Je veux prendre la parole et la coucher de force sur le papier ; afin qu’elle m’écoute enfin. Et toi aussi. Car elle m’a pris de cours, ce matin. Écoute ce que je souhaite que tu saches, quand sans voix j’ai détourné mon regard des sombres fonds animeux hantés par les méduses embusquées, ai passé à la découpe les inquiétudes sauvages des louves affamées à l’aube avant de les broyer au noir jusqu’à extinction et suis sortie du sommeil, normalement. Une entreprise, ce passage d’un monde, d’un monde inqualifiable à l’autre monde, lui, pressé par le temps. Sur le seuil se consument les dernières images brûlées par l’éclat du ciel bleu. L’une au dernier moment se sauve, parfois, ou de derrière les coulisses hurle quelques mots sans rapport avec qui ou quoi, ainsi ce matin : ‘tu ne connais pas ton homme’. De quoi je me mêle ! pensé-je et, à qui as-tu affaire ? me demandé-je sans le vouloir. Certaines disent m’envier mon mari que je devrais aimer, dit-on ; j’aime j’aime, qui ? Toi. Ce matin, je me mis à t’observer et à m’observer par la même occasion, pour tenter de nous percevoir, de te connaître à travers moi. Je te vois. Sur ton ventre au sortir du sommeil tu fixes ton attention, à l’affût de ce malaise quotidien que ta main droite ne parvient pas à localiser. Et sur le lit encore allongé tu relèves ton torse jusqu’à le caler avec les coudes à hauteur des épaules, la tête portée à la verticale : les yeux fixés sur les rideaux rouge-gris usés par le soleil te rappellent une vie nocturne s’effilochant déjà. D’une onomatopée tu rassembles tes esprits, quittes le lit et t’en vas éveiller ton corps à ce jour incontournable. Les quelques pas qui te conduisent aux toilettes puis dans la cuisine avec la conscience au ventre encore, ont pour but de dérouler ta présence au monde dans l’espace commun, connu d’hier, le même demain. Puis assis en robe de chambre je te sais à ton bureau, tu écris, vite ; à l’écoute d’une sensation verbale nouvelle tu scrutes les décalcomanies des vies oubliées de la nuit invariablement culbutée par l’éternel retour des aubes blanches. Le silence me permet de croire pouvoir les tenir en laisse les tristesses, nostalgies, joies, envies et rages de vie inassouvies qui ont déchiqueté mes rêves de nouveau. Partout dans la chambre couchées au bas du lit, sur le lit, entre mes jambes, je ne peux m’en débarrasser ni bien les apprivoiser. Chiennes, mes rancunes sortent de leur niche où je les tenais cachées, cachées à mes yeux ; elles rebroussent les babines, halètent de désir et de rage. Toi, gentil mari, les pressent, te tait, les ignore et m’ignore. Ma tête échauffée se heurte au calme matinal maintenant délaissé par les assoiffées – peut-être à tes trousses, mon homme. Qu’elles t’arrachent un coin de coeur, je veux t’entendre gémir. Allez mes sauvageonnes, déshabillez-le de son manteau d’absence. Apprenez-lui à me poursuivre, qu’il soit une meute à lui tout seul. Ah ! mes louves, qui saurait égaler votre cruauté interdite aux humains. Ce matin j’eus envie de te mordre, de te saigner et d’y goûter, je décidai de faire ta connaissance. De te pénétrer. De te violer. De te trépaner. Dehors il neige tout à coup ; instinct de chasse, exaltée j’aimerais rejoindre mes louves entre les noirs et blancs de la forêt. Va-t’en maintenant ; je veux jouir seule de notre territoire. Mes yeux réfléchissent en panoramique les turbulences tardives de la neige dans l’attente de cette décision inlocalisable : le déclenchement du jeu complexe des muscles qui m’assiéra, puis m’élèvera au bord du lit, aujourd’hui. Enfin tes pas descendant l’escalier. Nos deux chairs opaques en amour se sont connues : l’une jouissance partagée nécessairement étrangère à l’autre jouissance partagée. Très cher, tu es illisible. Ma chair cependant en voulut sa part : nue les fesses sur ta chaise au premier abord trop fraîche, les jambes légèrement écartées, le ventre et la poitrine nullement empêchés, j’entrepris un corps à corps avec la matière de ton souvenir : je me mis à écrire. Ma vue se brouille, je suis lasse satisfaite et me tais. Je t’embrasse fort et bientôt – non, ne m’embrasse pas, tais-toi : écris-moi, je t’en prie.

Ta femme, non » 

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Les Chroniques de MF

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