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Auteur: Vincent Kaufmann

Vincent Kaufmann est professeur de littérature, doyen de la faculté des sciences humaines de l'École des hautes études économiques de Saint-Gall, Suisse.
 

Lettre helvétique : comptes à régler

"La fin de la Coupe du Monde de football a deux conséquences. Premièrement, il n'est plus sûr du tout que la Suisse a quoi que ce soit à voir avec la Francophonie (mort aux loosers !). Deuxièmement on pourrait s'il-vous-plaît parler d'autre chose ? D'un sujet beaucoup plus important ? Par exemple moi."

Amis francophones, bonjour,

 

La fin de la Coupe du Monde de football a deux conséquences. Premièrement, il n'est plus sûr du tout que la Suisse a quoi que ce soit à voir avec la Francophonie (mort aux loosers !). Deuxièmement on pourrait s'il vous plaît parler d'autre chose ? D'un sujet beaucoup plus important ? Par exemple moi.

Dans un petit journal parisien appelé Libération, chroniquement déficitaire depuis sa fondation par le mao-clownesque Sartre, privé depuis peu de son historique directeur et, ceci expliquant cela, actuellement déserté par nombre de ses lecteurs qui trouvent le rapport qualité-prix des gratuits plus avantageux, un certain Waintrop m'a qualifié de "thuriféraire" et recommandé aux éventuels lecteurs des Œuvres de Guy Debord récemment parues dans la très belle collection Quarto de Gallimard de sauter ma préface. Celle-ci manquerait du plus élémentaire sens critique, j'aurais oublié d'y insulter copieusement l'auteur préfacé et notamment de relever son goût stalino-pathologique pour le pouvoir et pour les exclusions des plus forts que lui.

Ma réaction spontanée à des leçons de ce type est l'indifférence amusée, presque bienveillante. Je suis d'un naturel fondamentalement bon et positif, quoique légèrement las à la pensée de devoir remettre l'ouvrage sur le métier pour que le dernier imbécile comprenne de quoi il en retourne dans les œuvres de Guy Debord — je n'ai pas tout à fait la patience de l'autre crapahutant après chaque brebis perdue. Mais là, dans le désert d'une actualité exclusivement footballistique placée sous le signe d'une humiliante défaite, je sens que je vais me lâcher, cracher ma bile, réfuter point par point.

 

Premier point : thuriféraire. Mais qu'aurait souhaité le bon Waintrop ? Que j'expliquasse aux lecteurs pourquoi je déconseillais la lecture de Guy Debord ou pourquoi Gallimard avait eu tort de publier ses œuvres ? Que je traitasse l'auteur d'idiot, de nul ? Que je cédasse ma place à Gérard Guégan, qui mourra avec toujours Debord en travers de la gorge, pas avalé, mais Dieu que c'est lent ? Ou que du moins je signalasse quelques défauts pour montrer qu'on ne me la faisait pas, que j'étais au-dessus de tout ça ? A mon avis il y a confusion sur les genres.

Une préface, c'est une préface, même et surtout chez Gallimard. Et ce que Waintrop souhaite lire, il faut qu'il le cherche dans les plaquettes d'Allia ou dans les Documents situationnistes du brave Christophe Bourseiller. La suite de son article montre d'ailleurs qu'il n'y manque pas. Je ne suis d'ailleurs même pas sûr que s'agissant de Debord, Waintrop souhaite lire quoi que ce soit. Son immense pureté révolutionnaire le conduit sans doute à former sur ce sujet les voeux de silence les plus absolus : non seulement pas de préface thuriféraire, mais si possible pas non plus d'Oeuvres. C'est vrai que c'est le moyen le plus expéditif de régler la question de la préface. 

Ce qu'il ne semble pas non plus réaliser — mais il faut convenir qu'il n'est pas le seul — c'est que Debord est loin d'être l’affaire exclusive de la bedonnante génération-Libé, que son lectorat n'a cessé de se renouveler (on ne peut pas en dire autant de tous les quotidiens parisiens) ; que s'il est publié dans la collection Quarto, c'est parce que l'éditeur estime qu'il existe même un nouveau lectorat susceptible de s'y intéresser ; et finalement que ce lectorat a droit, comme tous les autres, à une préface à peu près bienveillante, dont le rôle n'est pas de régler les obscurs comptes de ceux qui n'ont jamais été capables de le faire eux-mêmes. 

Depuis la disparition de Debord en 1994, l'intérêt pour son œuvre n'a cessé de grandir. La plupart de ses livres ont été réédités, la publication de sa correspondance — de plus en plus passionnante — est en bonne voie, et la réédition par Gaumont de l'ensemble de ses films a fait un véritable tabac. Le Quarto constitue dans cette perspective une sorte de point final ou inaugural, il consacre Debord, qu'on le veuille ou non. Il le consacre comme un grand écrivain, penseur, poète, théoricien, stratège, comme on voudra. On ne peut que souhaiter que ceux qui justement ne veulent pas en prennent acte, pour leur bien. Il y a quelque chose de masochiste dans cette hostilité névrotique qui finit par être aussi ridicule que s'il s'agissait d'un Sartre ou d'un Proust : tout le monde est libre d'aimer ou de ne pas aimer, mais à quoi bon la ramener à chaque occasion pour nier l'évidence d'une œuvre fascinante ?    

 

Deuxième point : le goût du pouvoir, bien entendu pathologique (a-t-on jamais vu quelqu'un de sain chercher à prendre du pouvoir ?). Voilà un des mythes les plus éculés colportés à propos de Debord, qui est sans doute l'effet d'une intéressante projection. Raisonnons, et partons de l'hypothèse peu thuriféraire que l'accusé était d'intelligence au moins moyenne. La question qui vient alors immédiatement à l'esprit est la suivante : compte tenu de tous ceux encore plus moyens qui ont réussi, à la faveur de Mai 68 et de ce qui s'en est suivi, à prendre un peu de pouvoir, et parfois beaucoup, et ceci bien entendu sans le vouloir puisque le goût du pouvoir est pathologique, pourquoi alors lui, si sanguinaire et avide en la matière, a-t-il échoué aussi lamentablement à en prendre ? Pourquoi n'a-t-il pas réussi à transformer l'Internationale situationniste en un syndicat influent en matière de politique ou de révolution culturelle ? Pourquoi n'est-il pas devenu, comme tant d'autres, un professeur important quoique subversif ? Pourquoi a-t-il aussi misérablement échoué à s'imposer dans les médias, à squatter les journaux, la radio et la télévision ou au moins à diriger une collection chez un éditeur prestigieux ? Et si de tout cela, et donc du pouvoir, il n'en avait pas voulu ? S'il avait toujours préféré sa liberté aux compromissions exigées par le pouvoir ? Ceux qui répètent inlassablement les mêmes poncifs sur Debord et le pouvoir devraient sérieusement se demander pourquoi ils sont incapables de faire une hypothèse différente à propos d'un homme dont tout indique pourtant que très systématiquement il n'a rien fait pour en prendre. Et s'ils sont en panne d'imagination, on ne peut que leur conseiller la lecture de la Correspondance : c'est quand même autre chose que celle des affligeants psycho-biographes qui se sont prononcés sur le problème.

Mais on objectera que si Debord n'a pas réussi, c'est justement parce qu'il n'a cessé d'exclure les plus forts que lui pour régner sur une petite cour dont la médiocrité plombait dès lors toutes ses entreprises. Court-circuité en somme par son goût du pouvoir, sanguinaire et stalinien. L'argument souffre pourtant de deux petites faiblesses. D'abord, la qualification de "stalinien" devient problématique, dans la mesure où Staline, il faut le reconnaître, c'est quand même le top du top en matière de pouvoir, quelles que soient les réserves qu'on peut avoir sur sa personne. Même quelques futurs journalistes de Libé ont dû pleurer, en famille, le jour de sa mort. Et puis surtout on cherche désespérément quelles actions ou œuvres extraordinaires ont été réalisées au cours des dernières décennies par les "plus forts", ceux que Debord aurait exclus pour éviter qu'ils fassent de l'ombre à sa propre médiocrité. Et si Debord avait rompu avec beaucoup de ceux qu'il a fréquentés exactement pour les raisons qu'il lui est arrivé de mettre en avant : pour préserver sa liberté et pour obliger ceux dont il se séparait à faire usage de la leur ?

 

Arguties que tout cela, dont ni Waintrop ni quelques autres ne s'embarrassent, au contraire. Si les anciens compagnons de Debord ne sont plus à l'affiche, c'est premièrement parce que Debord puis son entourage ont organisé autour d'eux la loi du silence, comme si le légendaire pouvoir de Debord et des siens dans les médias rendait une telle chose possible et surtout comme si Debord ou son entourage avaient une sorte de devoir de mémoire quasi-humanitaire envers ceux avec qui il s'était fâché. Et deuxièmement, c'est parce que c'est Debord lui-même qui les a empêchés de donner la mesure de leur énorme talent, en les brisant après s'être approprié leur génie, voire en les ayant rendus fous.

Cette thèse particulièrement fielleuse court notamment entre les lignes des deux plaquettes publiées récemment par les Éditions Allia, l'une consacrée à une "biographie" d'Ivan Chtcheglov (Ivan Chtcheglov, Profil perdu), l'autre à l'édition d'un manuscrit du même Chtcheglov (Ivan Chtcheglov, Écrits retrouvés). L'une et l'autre, saluées comme il se doit par Waintrop, sont dues aux bons soins d'un tandem philologico-psychobiographique de choc composé de Boris Donné et de Jean-Marie Apostolidès, qui n'en est malheureusement pas à son coup d'essai. Résumons-en la substance : Debord s'approprie tout le génie du fragile et hypersensible Chtcheglov, il lui doit à peu près tout, puis il l'exclut et le précipite du même coup dans la maladie mentale. Plus tard, il tentera de reprendre contact avec celui qu'il a ainsi voué à l'obscurité et, par culpabilité bien entendu, lui rendra même hommage dans In girum imus nocte… et ailleurs. L'enquête est d'un sérieux au-dessus de tout soupçon. Elle repose sur quelques fragments autobiographiques rédigés par Chtcheglov des années après les faits, dont les lacunes et les intervalles sont brillamment remplis de psychanalyse-à-bonzon par nos Dupond et Dupont de l'enquête debordienne. Je n'insiste pas et me contente comme selon mes discrètes habitudes de deux petites remarques.

Premièrement : Chtcheglov et tant d'autres "occultés" par Debord, voués au silence par son entourage ? C'est énorme (mais on sait que plus c'est énorme, plus ça passe). Car enfin : qui songerait à acheter les plaquettes d'Allia sur Chtechglov si Debord ne lui avait pas rendu un hommage non pas coupable, mais extrêmement émouvant et généreux, dans lequel il reconnaît précisément ce qu'il lui doit ? Qui saurait la simple existence de Chtcheglov si Debord n'en avait pas témoigné, à plusieurs reprises ? Et qui s'intéresserait aux souvenirs d'un Jean-Michel Mension, d'un Ralph Rumney ou d'un Patrick Straram si ceux-ci n'avaient pas, dans leur press-book, quelques souvenirs de Debord à exhiber, et si celui-ci n'était pas revenu à de nombreuses reprises sur les légendaires aventures des premières années lettristes ? Me trouve-t-on dur, injuste ? Qu'on m'explique alors pourquoi sur la quatrième de couverture des souvenirs du génial Mension, c'est précisément du sanguinaire Debord qu'il est question, en toute exclusivité ? Rente de situation tirée sur le situationnisme, ou je ne m'y connais pas : le seul mérite d'un certain nombre d'individus dont Waintrop voudrait que Debord ait occulté le génie est d'avoir connu Debord. C'en est un, effectivement, car d'autres n'ont pas eu cette chance. Ils doivent se contenter de scoops du type "exclusif, j'ai failli rencontrer Debord". Même pour Allia c'est trop peu, mais il leur reste les Documents situationnistes de Bourseiller.

Ma deuxième remarque, pour en finir avec le procès en occultation, tient en une question : d'où vient le manuscrit d'Ivan Chtcheglov édité par les bons soins de Dupond et Dupont ? Amis francophones, je sens que vous haletez d'impatience et donc je vais vous le dire sans tarder. L'information est consultable à la dernière page d'Écrits retrouvés où on peut voir que les éditeurs (Apostolidès et Donné) remercient toutes sortes de personnes, et que Gérard Berréby, directeur des Éditions Allia, remercie Alice Debord de lui avoir transmis le "dossier" Chtcheglov, qui comprend notamment son manuscrit. Alice Debord ? Oui, l'épouse de Debord, qui a été sa compagne pendant 30 ans, à qui Waintrop et beaucoup d'autres prêtent une haute main en matière d'hagiographie thuriféraire-conjugale et d'occultation des brillants rivaux ; Alice Debord qui entendait ainsi donner suite au souhait de Guy Debord qu'il existe un jour un livre d'Ivan Chtcheglov, comme pour attester de ce qui a eu lieu.

D'une occultation l'autre : celle concernant Alice Debord est une des plus obstinées et des plus sournoises en post- ou prosituationnie. Ils sont nombreux, ceux qui souhaitent qu'elle débarrasse le plancher pour leur permettre de joyeusement manipuler les manuscrits qu'elle s'obstine à posséder. Certains en deviennent franchement des mufles, comme Dupond et Dupont. D'autres se contentent d'admirables oublis involontaires. Il y a quelques années, le Magazine littéraire s'était par exemple fendu d'un petit dossier Debord, avec l'obligatoire bio (une double page) : on y trouvait des détails extrêmement précis, comme par exemple la date du premier mariage de Guy Debord (avec Michèle Bernstein) ainsi que la date de son divorce. Quel sérieux dans l'enquête, mais malheureusement ce fut tout, comme dirait Flaubert. On y chercherait en vain la moindre précision sur le second mariage de Debord, qui aura quand même duré trois fois plus longtemps que le premier. Tout ceci me laisse songeur, pour le moins.

Et tout ceci pour vous dire, amis francophones, que ce n'est vraiment pas de ma faute si je ne peux que vous recommander la lecture des Œuvres de Guy Debord. Si vous êtes pressé, n'hésitez pas à sauter la préface. C'est une bonne raison.


Par Vincent KaufmannDernière modification 23/10/2006 19:04
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