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Auteur: Vincent Kaufmann

Vincent Kaufmann est professeur de littérature, doyen de la faculté des sciences humaines de l'École des hautes études économiques de Saint-Gall, Suisse.
 

Lettre helvétique : le stade Harry Potter de la politique

"Doris Leuthard, c'est un peu notre Ségolène Royal à nous, avec quatre enfants en moins. Elle a 43 ans, pas moche et un désir immense de "servir", autrement dit très ambitieuse."

Chers amis francophones,

 

Actualité brûlante (14.6.06) : il y a quelques heures, une certaine Doris Leuthard a été élue au Conseil fédéral, autant dire au gouvernement de la Suisse. Elle y sera l'unique représentante du parti démocrate-chrétien, soit le plus centriste des partis de droite. Amis francophones, je vous sens profondément bouleversés par ce scoop et j'estime qu'il est de mon devoir patriotique de profiter de votre stupéfaction pour vous asséner une description circonstanciée des nobles institutions politiques dont nous sommes légitimement fiers puisque ce sont les meilleures.

 

Le gouvernement de la Suisse compte immuablement sept membres qui se répartissent sept départements tout aussi immuables. Le dernier arrivé se ramasse la défense, qu'il refile ensuite au plus con. Les conseillers fédéraux ne sont pas élus par le peuple, mais par le parlement. C'est assez unique dans le monde dit démocratique, mais comme nous sommes les plus démocratiques, et les plus fiers de l'être le plus, nous pouvons bien entendu nous le permettre. Sauf accident politique dû à de légers changements dans les rapports de force (ce n'est arrivé qu'une ou deux fois dans toute l'histoire de la Suisse, on y revient ci-dessous), un conseiller fédéral est ensuite réélu par le parlement aussi longtemps qu'il lui plaît de l'être. La Suisse est le seul pays où les membres de l'exécutif décident eux-mêmes et tout seuls quand s'en aller et le moins qu'on puisse dire, c'est que certains pèsent mûrement leur décision. Démocratique, très.

 

Doris Leuthard, c'est un peu notre Ségolène Royal à nous, avec quatre enfants en moins. Elle a 43 ans, pas moche et un désir immense de "servir", autrement dit très ambitieuse. Elle se situe à l'extrême centre d'un parti centriste, dont le mot d'ordre est depuis des lustres : "ni pour, ni contre, bien au contraire". Elle en a remis sur cet étrange extrémisme en réussissant comme parlementaire à se faire appeler sur son portable à chaque vote qui l'aurait obligée à prendre position ("Excusez-moi un instant…"). Donc elle a été élue.

 

La voilà donc sur le point de plonger dans l'arène, d'affronter quelques sexagénaires bedonnants se prenant pour des lions. Car il faut le dire, chers amis francophones, depuis quelques années, le Conseil Fédéral n'est plus tout à fait ce qu'il était. Je m'explique. Pendant un demi-siècle, on y trouvait, toujours immuablement, les mêmes partis représentés de la même manière : deux socialistes pour la gauche, deux démocrates-chrétiens, deux radicaux et un "agrarien" pour la droite. C'était la formule magique, disaient les citoyens, en extase devant tant de consensus et de pérennité et bombant leur torse démocratique en soutien à un gouvernement qu'ils n'ont jamais élu. En d'autres termes nous en sommes, dans le pays le plus démocratique du monde, au stade Harry Potter de la politique : on la fait à coups de formules magiques, presque de baguette magique : "Déficit de la sécu, abracadabra ; politique de la santé, abracadabra ; intégration européenne, abracadabra". Nos sept sages pourraient tout aussi bien venir au travail en robe noire et avec un chapeau pointu, ce serait même assez normal puisque le consensus, c'est la formule magique, et qu'en dehors du consensus rien ne (se) passe.

 

Le problème, c'est que les formules les plus magiques finissent pas s'user et qu'effectivement plus rien ne passe. Ils ont continué de dire abracadabra, mais les problèmes n'ont pas disparu comme par enchantement, ainsi qu'au bon vieux temps où il y avait assez d'argent pour se mettre d'accord sur les moyens de le dépenser. On peut même dire que depuis quelques années, ça coince de partout, si bien que le parti agrarien reconverti en plutôt populiste et xénophobe a fini par obtenir un second siège, aux dépens du très centriste parti démocrate-chrétien, dont la sportive, jeune et naïve représentante précédente a fait les frais de ce terrible séisme politique : une conseillère fédérale jetée par le parlement à la faveur d'un léger changement dans les rapports de force interne à la droite. Attaque meurtrière contre la formule magique, Voldemort-Blocher (c'est son nom) déguisé en tribun populiste jouant les vilains dans la bergerie : dans les chaumières alpines, on tremble encore de ce remake du Loup et les sept chèvres, même si celui-ci, contrairement à la version officielle, s'est contenté de dévorer la plus petite pour en prendre la place. On a les tragédies politiques qu'on mérite, et celle-ci est sans doute à la mesure de la politique helvétique, qui tient de ce que les ethnologues ont décrit, avec le brin de condescendance enthousiaste qui convient, sous le nom de pensée magique.

 

Pensée magique, infantile, abracadabra, nains à chapeau pointu convaincus de tenir le monde en respect avec leurs baguettes, leurs formules magiques et accessoirement leurs petits secrets bancaires. Pour les politiciens européens et autres, recevoir une visite de leurs homologues suisses doit ressembler à une incursion du ministre de la magie dans le monde réel telle qu'elle est racontée au premier chapitre de Harry Potter et l'ordre du Phénix. On préfère que cela arrive le plus rarement possible, même si de temps en temps il est inévitable de recevoir des nouvelles des gnomes du Gotthard. Cela doit avoir quelque chose à faire avec les origines de la Suisse moderne, avec cet étrange deal passé au Congrès de Vienne (1815), où la Suisse a reçu à la fois l'ordre et l'autorisation d'exister, au prix d'une neutralisation politique retournée à l'interne, avec le refoulement adéquat, en héroïque mythe d'indépendance souveraine (c'était quand même gonflé, vu qu'on venait de se ramasser Napoléon pour pas mal de temps). Existez, mais mêlez-vous de ce qui vous regarde, laissez les grandes personnes s'occuper de politique, leur a-t-on-dit. Ils ne l'ont que trop bien entendu, même s'ils ne veulent rien en savoir. Depuis, ils s'agitent et s'accrochent aux formules magiques. Si seulement Doris Leuthard avait la lucidité de faire son entrée au gouvernement munie d'un chapeau pointu et noir. Mais ne rêvons pas, son portable sonne encore….

 

Par Vincent KaufmannDernière modification 23/10/2006 19:09
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