Sections
Espaces
Vous êtes ici : Accueil Espaces Suisses Articles Lettre helvétique - les feux de novembre

Auteur: Vincent Kaufmann

Vincent Kaufmann est professeur de littérature, doyen de la faculté des sciences humaines de l'École des hautes études économiques de Saint-Gall, Suisse.
 

Lettre helvétique - les feux de novembre

"En Suisse, nous manquons non seulement de pétrole, mais aussi d'idées, de Marxs, de Rimbauds, de BHLs prêts à payer de leur personne."

Amis francophones, bonjour,

 

Comme toujours il ne se passe rien en Suisse, c'est bien triste pour les Sartres en herbe helvètes, voués à n'être que des intellectuels imaginaires, c'est-à-dire jaloux des vrais, français. Ceux-ci n'ont-ils pas la chance de faire l'histoire, d'être en prise sur le monde réel, de le transformer, de changer la vie, voire même de passer chez Ardisson ou Jean-Pierre Foucault ? En Suisse, nous manquons non seulement de pétrole, mais aussi d'idées, de Marxs, de Rimbauds, de BHLs prêts à payer de leur personne. Nos rues sont désespérément tranquilles et les automobiles trop belles pour qu'on y mette le feu. Pas la moindre barricade à se mettre sous la dent, ni le plus misérable remake de Mai 68, avec au générique quelques étudiants réclamant le droit au chômage plutôt qu'au travail précaire.

Ah ! ces révolutions qui se font sans nous, que nous sommes condamnés à suivre sur nos écrans de télévision. Ce sont des spectacles palpitants qui nous laissent sans force, les jambes en coton, comme un match de hockey sur glace gagné contre le Canada, mais enfin ce ne sont que des spectacles, ce n'est pas la vraie vie, comme dirait Élise. C'est d'ailleurs d'autant plus démoralisant qu'elles se font de plus en plus souvent, comme si on était passé au stade Kleenex de la révolte. On se remettait à peine des émeutes de novembre, et voici déjà celles de mars, qui précipitent les premières dans un oubli immérité.

Voué à la distance et au contretemps, je me console donc en me souvenant, quand passe l'hiver sombre, de novembre oublié et de ses feux. C'était fascinant. Je me souviens des voitures brûlées, cela tournait à une sorte de championnat régional puis national de la révolte, avec les communes les plus obscures du pays qui faisaient la course en tête pour ce qui est du nombre de produits automobiles incendiés. Autrefois on aurait appelé cela un potlatch d'autodestruction, et sans doute du même coup payé de sa personne plutôt que de le faire avec les automobiles des autres. Dupond et Dupont, en fins limiers, auraient enquêté du côté de Renault et de Peugeot, car bien entendu c'est à eux que profite le crime. Ou alors ils auraient découvert un complot écologiste derrière les activités festives et réchauffantes de la jeunesse locale.

Les vainqueurs du concours passaient sur CNN, presque en boucle. Rayotz in France, je me souviens, De très jolis feux. C'est fou ce que les bagnoles françaises brûlent bien. Dès 20.45, il n'y avait d'ailleurs plus que CNN pour montrer les rayotz : croyez que ce fut très beau, mais n'allez surtout pas penser que de telles images soient à la hauteur des exigences de l'audimat français en période de prime time. À la télévision, on est donc très vite repassé aux choses sérieuses. D'abord un discours de Dominique de Villepin, qui se prononçait résolument pour une ouverture de l'ENA aux énergiques pyromanes des banlieues. Tant de générosité, c'était stupéfiant, quand on pense qu'il aurait pu se contenter de proposer des mesures permettant aux insurgés de trouver un vulgaire travail. Mais l'ENA, vous vous rendez compte ! Il donnait vraiment tout, ce soir-là, pendant que Clichy remettait trois douzaines de Renaults dans la vue de Bondy qui s'accrochait, et on sentait qu'il tremblait presque d'émotion, comme s'il était surpris par sa propre bonté. Pour savoir si l'ENA brûle aussi bien qu'une Renault, il faudra sans doute encore attendre un peu.

Et puis est enfin venue, sur la chaîne publique française, la grosse gâterie de la soirée, de quoi faire abandonner les derniers accros des rayotz sur CNN : le premier épisode des Rois maudits, attendu par toute la France (pyromanes non compris). J'ai cru à la nième rediffusion de ce typique produit culturel gaulliste, que je situe plutôt vers la fin des années 60, et je me suis à peine étonné de voir dans le rôle du chef des templiers un Gérard Depardieu pourtant déjà assez rassis. À force de le voir dans 90 % de l'ensemble des films français réalisés depuis quarante ans, on est forcément un peu distrait, fataliste même. On perd la notion du temps, on se dit que tout est possible. Depardieu est aussi inévitable dans un film français que Johnny Hallyday dans une émission littéraire. Et ce n'est pas non plus Jeanne Moreau dans le rôle de Maheu de Bourgogne qui pouvait me faire soupçonner quelque chose : n'a-t-elle pas depuis des lustres l'âge de jouer un tel personnage ? Bref, après avoir observé avec intérêt que Depardieu brûlait aussi bien sur son bûcher qu'une Renault à Bondy, je suis allé me coucher sans la moindre inquiétude.

Le lendemain, j'ai appris deux choses : tout d'abord qu'il ne s'agissait pas d'une rediffusion des Rois maudits mais bien de la première d'une nouvelle version des Rois maudits. Et du même coup j'ai appris que Jeanne Moreau existait encore, ce qui m'avait un peu échappé. Ainsi tout s'expliquait : Depardieu rassis, Robert d'Artois qui n'était plus ce qu'il était. Il y avait d'autres preuves tout à coup évidentes plaidant en faveur d'un remake : au moins un membre de la deuxième génération Depardieu, dont l'intervention dans un péplum gaulliste des années 60 tiendrait d'un véritable miracle, ainsi que la présence au générique de la fille du généreux Dominique de Villepin, à laquelle tout le monde venait de découvrir un talent fou.

J'ai des circonstances atténuantes, car rien ne ressemble plus à un péplum gaulliste qu'un péplum néo-gaulliste, dont la seule fonction est de renouveler le personnel du premier en gratifiant au passage quelques jeunes d'un CEP (contrat premier emploi, aussi précaire qu'un emploi de premier ministre). Rien ne ressemble plus au gaullisme que le néo-gaullisme, rien ne ressemble plus à la France des années 60 que la France du XXIe siècle qui veut résolument continuer d'être ce qu'elle était dans les années 60. Rien ne ressemble plus à Gérard Depardieu que Gérard Depardieu si ce n'est peut-être Johnny Hallyday ressemblant à Johnny Hallyday.

Mais pouvait-elle faire autre chose ce soir-là, cette France ? Pouvait-elle ne pas se replonger à nouveaux frais dans sa série culte au moment où les banlieues contresignaient de leurs feux l'échec d'un modèle républicain prenant l'eau de toutes parts ? D'un frisson l'autre, catharsis, exorcisme : pour oublier les insurgés, on réactive ce qui est ni plus ni moins le traumatisme mythique de (l'histoire de) la France, une sorte de scène primitive dont il faut éviter qu'elle ne se reproduise : les années de conflit, de division et de désagrégation du pays qui ont mené à la catastrophe suprême : la guerre de Cent Ans, l'invasion par l'Angleterre, la quasi-disparition de la nation. On brûle des Renaults, et vous verrez, ce sont les Anglais qui finiront par revenir. Les Rois maudits, toutes versions et rediffusions comprises, c'est l'emblème de ce que la tradition républicaine française tente sans cesse de conjurer, ce dont elle a le plus peur : l'éclatement, la division. C'est l'œuvre tragique officielle de la République, celle qui montre tout ce qui peut arriver lorsque le pouvoir central se délite, lorsque sa souveraineté est remise en cause par les intérêts particuliers, autant dire par le multiculturalisme. Elle ne pouvait être écrite que par Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l'Académie française de son vivant, mais est-on sûr qu'il ne l'est plus ? La question se pose d'ailleurs aussi pour Claude François. Et il fallait que la diffusion du premier épisode de cette nouvelle version ait lieu précisément ce lundi-là, au moment où les émeutes parvenaient à leur apogée.

Amis francophones, pardonnez-moi, je crois que j'ai encore perdu la Suisse de vue.   

  

Par Vincent KaufmannDernière modification 23/10/2006 19:13
Ce site a été developpé en utilisant logiciel libre

Les Chroniques de MF

Jacques Henric "… Il n’était ni l’un ni l’autre, Alain Robbe-Grillet, qui vient de mourir à l’âge de 86 ans. Rien qu’un écrivain, tout simplement. Et un écrivain qui, précisément, s’en est pris d’entrée à l’increvable pathos romantique selon lequel l’acte d’écrire relèverait d’une nécessité absolue. La posture oraculaire du dieu tonnant ses vérités n’a jamais été la sienne. « Moi, en tout cas, déclarait-il en 2001, je peux vivre sans écrire ». « Pas sans vin rouge », ajoutait-il. Logique que la veille de sa mort, la première chose qu’il ait réclamée : une bouteille de bordeaux."
Ludovic Monnerat "Les deux principales campagnes de contre-insurrection qui se déroulent sous les projecteurs éblouissants des médias sont-elles en concurrence ? L’hésitation de l’Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d’une vision stratégique confuse."
Vincent Kaufmann "Les sciences humaines sont-elles réformables ? Doivent-elles être réformées ? Faut-il leur reconnaître au contraire un droit de figurer sur la liste des espèces en voie de disparition, à protéger d’urgence ? Ou même un droit à l’intemporalité, qui était jusqu’à présent plutôt une spécialité du Vatican ? Elles ne sont pourtant pas intemporelles, elles n’ont pas toujours été là, même s’il leur arrive de s’accrocher à cette illusion."
Luc Rosenzweig "Pour sauver le soldat Enderlin, il semble nécessaire maintenant de sortir la grosse artillerie, sous la forme d'une pétition en sa faveur, lancée par le Nouvel Observateur, quartier général de la résistance à l'émergence de la vérité dans l'affaire Al Doura."