"La comédie de l’amour"
Alenka Zupančič, Esthétique du désir, éthique de la jouissance, Lecques, Théétète, 2002.
Chapitre 1 : "L'effet esthétique"
Chapitre 2 : "En matière de forme…"
Chapitre 3 : "Sublimation"
Qu’est-ce donc, par exemple, qu’une bonne comédie ? Dans la comédie, il y a sans doute une dimension de “désublimation”, c’est-à-dire de dégradation de
Cependant, il y a un autre rire que celui qui tient lieu d’éclat sublime et suit le même mécanisme que ce dernier (confronté à quelque chose qui semble menacer son bien-être, le sujet, s’identifie à un point de vue élevé d’où il peut considérer son bien-être même comme étant insignifiant - c’est le mécanisme du sublime -, ou bien il ridiculise
Les bonnes comédies étalent, comme un éventail, une multiplicité de situations et de circonstances dans lesquelles la “nudité” est explorée à partir de multiples points de vue différents, où elle est étudiée d’une manière presque scientifique et, en même temps, construite dans le processus même de sa (dé)monstration. On ne déshabille pas la Chose ; on prend ses vêtements et on dit : “Voilà, ça c’est du coton, ça de la viscose, et là on a de belles chaussures - on va mettre tout cela ensemble et on vous présentera
Mais quelle est la différence majeure entre le paradigme tragique et le paradigme comique ? Nous avons mentionné tout à l’heure un aspect curieusement “scientifique” de la comédie dans la manière dont elle approche
Nous allons nous risquer à poursuivre l’élaboration de cette classification en formulant quatre paradigmes de la sublimation. Nommons ce “vide” dont parle Lacan par rapport à
1) Le paradigme de la transmission (l’effet scientifique). Ici, on part de la présupposition selon laquelle tout le réel peut être formulé dans le symbolique, et que cette formulation, ou formule, est le réel de la nature ou de la réalité à laquelle elle se réfère. Toute Chose peut être traduite dans l’ordre signifiant. Ainsi peut-on dire par exemple que, pour la science,
2) Le paradigme de la transposition (l’effet religieux). Ici, le réel figure comme en même temps transcendant et inaccessible. On pourrait dire que, dans ce paradigme, tout fait sens, mais de manière exactement inverse à celle qu’on a rencontrée dans le paradigme précédent. Ce qui nous arrive dans la vie ne fait jamais sens à partir de (ou du point de vue de) cette vie. Le non-sens (la misère, l’injustice, la souffrance) est partout, mais il n’est pas considéré comme réel. Le réel est déréalisé en cela qu’il est vu d’emblée comme signe d’autre chose, c’est-à-dire comme quelque chose qui fait sens ailleurs, sur un autre plan. L’inaccessibilité du réel, cela signifie ici que le réel est toujours couvert par le sens : il y a un mouvement continu qui érige systématiquement l’écran du Sens devant le réel. À la différence de la science qui transforme ou “métamorphose” le non-sens en sens (ou bien qui transforme un non-sens en un autre non-sens), la religion, elle, interdit le non-sens et le met sous les verrous du Sens. Ce Sens est toujours l’autre Sens. Le non-sens ne disparaît pas : il reste là en tant que forclos. Le non-sens fait sens dans un (autre) Plan cohérent qui, du coup, rend le réel du non-sens inaccessible. La foi ou la croyance constituent le gage que le sujet met en jeu afin de rendre possible ce parallélisme où l’on a, d’un côté, l’inaccessibilité du réel en tant que tel et, de l’autre côté, l’accumulation du sens ailleurs (dans la transcendance). On pourrait dire aussi que, si la science est une métamorphose du non-sens, la religion en est plutôt l’anamorphose, c’est-à-dire la construction d’un point de vue idéal (et unique) à partir duquel les éléments du non-sens font, de leur présence réelle même, un joli tableau bien cohérent qui ne nous permet plus d’accéder à ce réel dont il se nourrit, ni de le voir.
3) Le paradigme de l’incorporation (l’effet sublime). Dans ce paradigme, le réel est en même temps immanent et inaccessible. Il y a donc ici la dimension du “non-sens qui fait sens” qu’on trouve dans le paradigme de la transposition, mais cette dimension reste immanente en cela que le seul sens du non-sens réside en cela qu’il fait éclater le “bon sens” d’une situation donnée. C’est, par exemple, le paradigme de l’art sublime opérant une incorporation du réel en tant qu’inaccessible. On a vu ce mécanisme à l’œuvre aussi bien dans Antigone que dans Médée. Il s’agit d’une mise en valeur de ce qui ne fait pas de sens, d’une exhibition du réel qui, certes, reste sur la scène qui le valorise - et, par conséquent, reste inaccessible dans son immédiateté de non-sens, mais est néanmoins inscrit dans l’immanence de la situation. Antigone peut bien invoquer des lois divines non écrites, on sait que ce ne sont pas ces lois qui donnent sens à son acte “insensé” ou qui le valorisent, mais bien la structure et la beauté de la pièce. En tant que spectateurs, nous arrivons à percevoir un “sens” dans le réel même de son acte insensé. Or, grâce au caractère immanent du déploiement de ce sens, l’inaccessibilité n’est pas ici une fonction de l’autre Sens, mais une fonction de l’éclat, c’est-à-dire d’un “sens” esthétique et non pas sémantique ou religieux. Ce qui rend le réel inaccessible, c’est l’éclat sublime qui résulte de son introduction ou de son incorporation dans l’immanence du sensible. Ce que dit Kant sur la fonction de la douleur dans le sublime relève précisément de ce mécanisme d’incorporation de l’excès.
Par rapport à l’esthétique sublime, on pourrait peut-être parler d’une “éthique de la croyance”, c’est-à-dire d’une mise en valeur de la croyance dans son non-sens même, à savoir dans l’absence de l’autre Plan. Il s’agit d’une croyance qui devient intéressante lorsqu’elle va à l’encontre de toute logique de récompense, et qui inscrit le Sens de l’acte dans l’acte lui-même et non pas dans
“Le paradoxe de ce qu’on peut appeler, dans la perspective du principe du plaisir, l’effet du Vorlust, des plaisirs préliminaires, c’est justement qu’ils subsistent à l’encontre de la direction du principe de plaisir. C’est pour autant qu’est soutenu le plaisir de désirer, c’est-à-dire, en toute rigueur, le plaisir d’éprouver un déplaisir, que nous pouvons parler de la valorisation sexuelle des états préliminaires de l’acte de l’amour.” (3)
Dans ce passage, on retrouve tous les éléments de notre discussion du sublime : la version lacanienne du “plaisir négatif” dont parle Kant (“l’objet est tenu pour sublime avec un plaisir qui n’est possible que par la médiation d’un déplaisir”), la question de la valorisation de cet “au-delà du principe du plaisir”, le geste d’inscrire le sens dans ce qui se noue autour de
4) Le paradigme du montage (l’effet comique). Disons - il ne nous reste pas beaucoup de choix - que le réel figure dans ce paradigme comme en même temps transcendant et accessible. Le réel est accessible en tant que pur non-sens, ce pur non-sens qui constitue, par exemple, la matière essentielle de toute comédie. Mais ce non-sens reste transcendant en ceci que le miracle de ses effets réels (c’est-à-dire le fait que le non-sens peut avoir des effets réels du sens) reste inexplicable, et que c’est cette “inexplicabilité” même qui est le moteur de la comédie. On pourrait dire aussi que ce non-sens est “transcendantal” au sens kantien du terme : il est ce qui nous rend possible de voir la différence entre un pauvre acteur et la photo d’Hitler qui n’est, en fait, que la photo de ce même acteur. Cette différence que nous voyons “réellement” est du pur non-sens (parce que, justement, elle n’existe pas “réellement”), mais elle a une fondation transcendantale, c’est-à-dire une dimension que le rire ne dissipe pas, mais qu’il illumine et localise. L’apparence de cette différence a exactement le même statut que ce que Kant appelle “l’apparence transcendantale” (transcendentale Schein). C’est un Schein, une illusion ou une erreur que Kant qualifie de nécessaire ; c’est-à-dire une illusion qu’on doit soumettre à l’examen critique, mais par rapport à laquelle il serait également illusoire de croire qu’après cet examen, elle se dissipera entièrement. (4) Cette apparence que Kant appelle transcendantale a ceci de particulier qu’elle n’est nullement une fausse représentation de quelque chose. À la différence des apparences empiriques (par exemple, des illusions d’optique) qui nous font voir un objet autrement qu’il est, l’apparence transcendantale présuppose précisément l’absence de l’objet empirique qu’elle “fait voir”. L’apparence transcendantale est le nom de quelque chose qui apparaît là où rien ne devrait être. Elle n’est pas l’apparence de quelque chose ni une représentation fausse de l’objet réel. L’apparence transcendantale est elle-même ce “quelque chose” mis à la place du “rien”, elle ne trompe pas en présentant (faussement) quelque chose, elle trompe par le simple fait qu’elle est, qu’elle apparaît. Elle est précisément ce “quelque chose de plus” qui apparaît sur la photo d’ “Hitler” et que nous “voyons”, même se ce n’est pas un objet d’expérience. Cette photo n’est pas une fausse représentation de l’acteur en tant que son objet réel. Elle est la représentation exacte de l’acteur + “l’apparence transcendantale”. La comédie, comme la dialectique transcendantale, ne vise pas à dissiper cette apparence : elle la discerne, joue avec elle, et elle met le doit sur ce qu’elle comporte du réel.
Par rapport à l’art comique, on pourrait parler d’une éthique de l’incroyance. L’incroyance en tant qu’attitude éthique consiste à affronter la croyance au point de son réel, et non pas, par exemple, dans sa dimension d’ “illusion”. C’est-à-dire que l’incroyance n’expose pas le non-sens de la croyance, ou plus exactement, du sens que cette dernière attribue au non-sens, mais qu’elle expose au contraire le réel ou le “matériel” du non-sens lui-même. Cela veut dire aussi que cette éthique ne peut pas s’appuyer sur l’érotisme de la circulation autour de
Nous nous permettons ici une digression, et une digression sur l’amour. Dans un très beau texte consacré à ce sujet, Alain Badiou avance que l’art arrive bien à mettre en scène l’amour dans la dimension de la rencontre, dans la dimension des “préliminaires”, dans la dimension de la décadence ou de la dissolution, dans la dimension de l’impossible, mais que, par contre, “ce dont l’art n’a rien à faire, on le note, c’est de l’amour comme processus, ou durée, ou construction d’une scène”. (5) La marche de l’amour, qui est toujours une “marche boiteuse” (Badiou), mais néanmoins une marche, ne fait pas vraiment l’affaire de l’art. Sauf, sommes-nous tentés d’ajouter, de l’art de la comédie, et cela précisément dans la mesure où l’amour appartient au même paradigme de la sublimation. Un amour qui marche, c’est finalement toujours une comédie, et pas seulement à cause de son caractère boiteux qui, comme on le sait, prête toujours à rire. Aimer, c’est-à-dire, selon la bonne définition, “aimer quelqu’un pour ce qu’il est” (passer directement à
Le vrai amour, si nous risquons ce terme, n’est pas cet amour dit sublime, où nous nous laissons complètement éblouir ou “aveugler” par l’objet, au point de ne pas du tout voir son aspect ridicule, ce qui nécessite ou génère une inaccessibilité radicale de l’autre qui s’articule soit en des “préliminaires éternels”, soit comme exigence d’une relation “par intermittence” qui a pour fonction de réintroduire la distance qui convient à l’inaccessible et, ainsi, de “resublimer” l’objet après chaque “usage”. Ce n’est pas vraiment de l’amour puisque, dans cette configuration, on n’accède nulle part à l’autre et qu’on bute toujours contre son propre fantasme. Mais le “vrai” amour n’est pas non plus une addition du désir et de l’amitié, où l’amitié serait censée faire le pont entre les intermittences du désir et accueillir l’aspect ridicule de l’objet. Ce n’est pas que, pour assurer la durée d’un amour, il faille “accepter” l’autre avec tout son bagage, “supporter” son aspect banal, lui “pardonner” ses faiblesses, bref, “tolérer” l’autre quand on ne le désire pas. Le vrai miracle de l’amour - et c’est cela qui le rapproche de la comédie - consiste à préserver la transcendance dans l’accessibilité même de l’autre. Le miracle de l’amour ne consiste pas en cela qu’il transforme un objet “banal” en objet sublime et inaccessible dans son être (c’est-à-dire accessible uniquement dans certains traits : l’objet sublime dans l’autre peut très bien être une cicatrice ou un “défaut”, il ne s’agit nullement que l’objet ne soit apprécié que pour ses “belles formes”) - cela, c’est le miracle du désir. Le miracle de l’amour - de l’amour qui marche et qui implique donc la construction d’une scène - consiste en ceci que, tout d’abord, on aperçoit les deux objets (l’objet ridicule et l’objet sublime) sur le même plan, c’est-à-dire qu’aucun des deux n’est occulté ni remplacé par l’autre. Il consiste ensuite en ceci qu’on s’aperçoit que l’autre comme “objet banal” et l’autre comme objet de désir ne font qu’un, exactement de la même façon que ne font qu’un l’acteur qui joue Hitler et la photo d’Hitler qui est, en fait, la photo de cet acteur. C’est-à-dire qu’on s’aperçoit qu’ils sont tous les deux des semblants et qu’aucun des deux n’est plus réel que l’autre. Le miracle de l’amour, enfin, consiste en ceci qu’on “tombe” (et qu’ensuite on continue à trébucher) à cause du réel qui se dégage de ce “montage parallèle” des deux semblants. Cet autre qu’on aime n’est aucun des deux semblants, mais il ne peut non plus en être séparé, puisqu’il est précisément ce qui résulte du montage réussi des deux. (6) C’est là qu’on peut voir nettement la différence entre la démarche du désir et la démarche de l’amour. L’entre-deux du désir est l’entre-deux du Réel et du semblant ; l’autre auquel accède le désir est toujours le “petit autre”, le a, son réel ou bien son Autre réel restant inaccessible. Ce réel du désir, c’est la jouissance en tant que “partenaire inhumain” que vise le désir au-delà de son objet, et qui doit rester inaccessible. L’amour, au contraire, est précisément ce qui rend accessible le réel du désir. C’est ce que vise Lacan lorsqu’il avance que l’amour “humanise la jouissance”, qu’il est une sublimation et que “seul l’amour-sublimation permet à la jouissance de condescendre au désir”. (7) On pourrait dire que l’amour parvient à redoubler le réel de la jouissance en deux semblants qui articulent désormais une double voie du désir, ce qui permet à ce dernier de rebondir dans l’accès même à la “substance” de l’autre. C’est pour cette raison que l’amour n’est pas une abolition du désir, mais sa “sublimation”. (8) Si le désir accomplit une incorporation du réel dans son objet, qui devient ainsi sublime et en même temps inaccessible dans son être (i.e. impénétrable dans son noyau réel), l’amour permet d’atteindre l’autre dans son être au moyen du montage qu’il accomplit : l’être de l’autre reste transcendant à ses deux “apparitions” (l’objet sublime et l’objet ridicule), mais accessible dans leur montage.
Une autre manière d’exprimer tout cela serait de dire qu’on ne peut vraiment accéder à l’autre que si l’on arrive à faire de ce “partenaire inhumain” qui est notre propre jouissance un personnage et, si possible, un personnage de comédie. Dans le cas contraire, l’autre ne sera jamais qu’une image (brillante ou bien dégoûtante) de cette Chose qui est le réel de notre propre jouissance. Les deux versants de l’amour, qui se soutiennent mutuellement et font que l’amour “vient suppléer au manque du rapport sexuel”, sans pourtant abolir ce manque ou non-rapport, sont les suivants : aimer l’autre et désirer ma propre jouissance. “Désirer sa propre jouissance” est probablement ce qu’il a y de plus difficile à obtenir et à faire marcher puisque la jouissance a du mal à apparaître comme objet, c’est-à-dire comme un personnage scénique (et comique) que portant on désire. On pourrait objecter que cela ne peut pas être tellement difficile puisqu’il est bien évident que “tout le monde veut jouir” et qu’on ne cherche que ça. Et pourtant, avoir du désir pour sa propre jouissance (et, si l’on peut dire, pouvoir s’en “réjouir”) ne veut pas dire se soumettre à l’inconditionné de la demande de la jouissance/satisfaction, mais, au contraire, pouvoir s’y soustraire.
“Aimer l’autre pour ce qu’il est” a toujours pour envers “aimer notre propre jouissance pour ce qu’elle est”. Si ce n’est pas le cas, on n’a pas affaire à l’amour, mais à une configuration où on “aime” (respecte, adore et craint) l’autre en tant que gardien de cette Chose qu’on lui donne. L’amour n’est pas un “abandon de soi” ou ce geste pathétique (et le plus souvent féminin) par lequel on confie
Finalement, l’antinomie du désir et de la jouissance est quelque chose qui traverse les deux positions sexuées et qui produit des réponses différentes. L’amour comme réponse n’est nullement plus “naturel” aux femmes qu’aux hommes. Ce n’est d’ailleurs pas du tout quelque chose de “naturel” ou d’“authentique” ; cela ressemble beaucoup plus à une construction ou à un montage. Que ce montage s’apparente à la comédie ne veut pas dire qu’on rit tout le temps ou qu’il n’y a pas de moments dramatiques. Les moments dramatiques font partie de l’amour de la même façon qu’ils font partie de toute bonne comédie. Ledit apparentement de l’amour et de la comédie signifie plutôt que la fin de l’amour, ce n’est pas quand on se dispute, qu’on s’insulte, qu’on se “trompe” ou qu’on casse la vaisselle, mais quand tout cela n’est plus drôle du tout.
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(1) Gilles Deleuze, L’image-mouvement, Les Éditions de minuit, 1983, p. 234.
(2) J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 155-6.
(3) Ibid., p. 182.
(4) “La dialectique transcendantale se contentera donc de découvrir l’apparence... ; mais que cette apparence se dissipe aussi et cesse d’être une apparence, c’est ce que la dialectique ne pourra jamais obtenir.” E. Kant, Critique de la raison pure, PUF, 1990, p. 253.
(5) Alain Badiou, “La scène du Deux”, dans De l’amour, Flammarion, 1999, p. 179.
(6) Cette dimension du montage est aussi ce qui fait de l’amour une pulsion.
(7) J. Lacan, L’angoisse, séminaire inédit, leçon du 13. Mars 1963.
(8) Cf. Ibid.