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Rituel de la courbe du fleuve

"Tout le tremblement de l’amour / ressemble au frisson de ces bêtes."

Editeur: Jean-Noël Chrisment

 

Le soir, nous voici revenus                     

au bord des odeurs & des rites,

où les soleils rouges s’effritent,

en de la terre, un sol, roux, plus

 

que ça, couleur vieux sang, la terre.

Le frais, le blanc se découragent                    

à travers cette absence d’âge,

cette hausse de la matière.                 

 

Et tombant des hautes futaies

préoccupantes, le ton vert

dans son ombre même se perd

en conjectures malaisées.

 

Sur l’ocre jaune poussiéreux,

sur nous, en fin d’après-midi,

les rolliers d’Abyssinie

jettent leur éclairage bleu.

 

Et waouh, le jour vole en morceaux,

un jour entier, d’un bleu turquoise.

Des flux d’air nocturne se croisent

avec les éclats des oiseaux.

 

La nuit et la limpidité,             

l’inquiétude et la transparence,

au ras de nos têtes relancent

un volatil chassé-croisé.

 

C’est une forme de supplique,

cet échange d’ombre et d’éclat,

où se rattache l’homme à soi,

à l’homme récent, l’archaïque,

 

vu que les diverses magies

du monde humecté là concernent    

différemment la part moderne

et l’ancienne part en lui.

 

Pour ce que l’homme a de récent,

les feux d’herbes, les feux de brousse

font une crinière plus rousse

à ce vieux mâle de couchant.

 

Pour ce qu’il sent de primitif

en lui, l’éclairage des vols

d’oiseaux bleus rend fade le sol,

et le dernier soleil, furtif.

 

L’écorce terrestre battue

à la poursuite des senteurs,

avec chaque soleil qui meurt

revêt une couche de plus.

 

Suivre des yeux les rolliers,

les perdre, alors on se résigne

au bas d’un chagrin longiligne,

droit comme un tronc de rônier.

 

Le fleuve qui s’incurve prend

sur lui cet élan vertical

de l’humain et du végétal.

Ses reflets sont calmes et grands.

 

Lorsque le calme est bien certain,

sous la grande lune d’ivoire,

les bubales venant y boire

lapent ces reflets de chagrin.

 

Tout le tremblement de l’amour

ressemble au frisson de ces bêtes.

Leur langue rafraîchit nos têtes,

car leur soif est notre détour.

 

L’effroi sous la légèreté,

sous le blanc l’ocre et la souffrance,

dépassent toujours l’existence

à laquelle on avait songé.

 

Il y a dans l’ombre des choses

crues, et des gestes à refaire,

une cruauté qui s’avère

un violent désespoir de cause.

 

On y parle, y boit, mange, rêve,

urine, défèque, frissonne,

et danse, et toute la personne              

humaine en beauté s’y achève.

 

L’homme ressemble aux fins du jour

où coexistent les deux astres,

le rouge et le blanc, le désastre

et la quiétude au frais contour.

 

Mais de quel recul infini,

de quelle ascendance, ou rancune,

vient le visage plat des lunes

que soulève l’ombre ashanti.

 

Issue de quelles ascendances

de poussière, de latérite,

l’ombre qui nous affligeait quitte

les replis de sa malfaisance.

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