La grande peur du vide stratégique
Si la nature a horreur du vide, la stratégie du siècle lui ressemble toujours plus. Pendant longtemps, les zones échappant au contrôle des États reconnus ne suscitaient guère d’inquiétude : elles étaient si lointaines qu’on les ignorait largement, et leurs effets restaient le plus souvent locaux ou régionaux. La structure archaïque des sociétés pré-nationales, articulées autour de la famille ou du clan, était une source de curiosité ou de condescendance ; la corruption endémique, le commerce illégal ou la virulence religieuse n’y étaient perçus que comme un exotisme voué à l’extinction. Jusqu’à ce que le rapetissement de la planète, dû à l’essor des transports et télécommunications intercontinentaux, nous y confronte directement ; jusqu’à ce que nous en soyons inexorablement les voisins.
Ce n’est pas que les zones chaotiques et belligènes, irrespectueuses des us et coutumes internationaux, soient nouvelles ; c’est que par le passé, la politique de la canonnière permettait de gérer la situation en cas de menace directe des intérêts nationaux, alors que la distance et la rareté des moyens de transport mettaient le sol national à l’abri. L’indigence de la couverture médiatique faisait d’ailleurs qu’à l’époque les agissements des corps expéditionnaires ne prêtaient guère le flanc à la critique, malgré un usage parfois immodéré de la force armée ; il faudra atteindre le tournant du siècle dernier, avec la guerre des Boers, pour voir une polémique agiter la classe politique d’une grande nation sur le comportement de ses soldats et sur les modalités de ses opérations militaires. Avec le temps, cette visibilité toujours plus rapide des actions armées a profondément transformé les opérations expéditionnaires.
Mais pareille évolution va dans les deux sens, et les opinions publiques jadis partagées sur l’emploi de la force sont désormais directement ciblées par les acteurs lointains, échappant à l’autorité des États locaux ou globaux. Des sociétés post-modernes et civilisées ont brutalement découvert qu’elles étaient à portée d’individus mus par des idées pré-modernes et barbares, capables de franchir discrètement des milliers de kilomètres pour les frapper en leur sein. Qu’il s’agisse de détruire des bâtiments publics comme à New York, de poser des bombes dans des transports publics comme à Madrid ou de prendre des centaines de personnes en otage dans une salle de théâtre comme à Moscou, n’importe quelle organisation non étatique a aujourd’hui une pénétration destructrice qui jusqu’ici était réservée aux seules armées capables d’effectuer de grandes invasions.
Face à ce nouveau et menaçant voisinage, les États ont rapidement renforcé leurs contrôles à leurs frontières, alors même que celles-ci étaient édulcorées par les accords de libre circulation, et augmenté les mesures de surveillance le long des principales voies migratoires. En même temps, ils se sont rendus compte qu’entraver le flux des personnes n’affectait en rien le flux des idées, qui au contraire grossit chaque année davantage à travers les télévisions par satellite et l’Internet. Avec pour conséquence une radicalisation de certaines franges de populations déjà installées, ayant reçu la nationalité de leur pays d’adoption et pourtant désireuses de le combattre, comme l’ont montré les attentats et les tentatives d’attentats à Londres en juillet 2005. Retrouver le splendide isolement des siècles passés ne nous est pas donné.
Une autre réponse a été choisie par les États-Unis au lendemain du 11 septembre : le déploiement d’un corps expéditionnaire visant à renverser les structures de pouvoir adverses, responsable des attaques transnationales subies, et à interdire leur retour par une opération stratégique d’interdiction – comme ce fut le cas en Afghanistan. Menée avec le large assentiment de la communauté internationale, cette réponse s’est ensuite élargie vers une construction de nation, avec l’importation d’idées et de pratiques nouvelles, souvent très éloignées de la structure sociétale afghane. Mais cet objectif bien plus ambitieux implique un effort croissant, avec un volume de troupes en hausse constante (de 18'000 soldats mi-2003 à 55'000 mi-2007), qui augmentent la visibilité médiatique de l’opération et aboutissent à affecter la volonté politique de la poursuivre.
Une troisième réponse, là aussi mise en œuvre par les États-Unis en Irak sans qu’ils n’en aient nécessairement mesuré la nature, consiste à porter la lutte dans une zone chaotique et belligène dont l’importance matérielle et immatérielle impose une réaction adverse. C’est la théorie du papier à mouches : attirer un en lieu favorable à leur élimination les combattants émanant d’autres zones, d’autres États affaiblis ou fragiles, et ainsi pratiquer une véritable attrition stratégique. C’est effectivement le cas en Irak, où les candidats au djihad ont péri par dizaines de milliers. Mais cela implique des moyens encore plus grands, car c’est toute une société qui doit sur place porter et subir ce combat, et cela implique également des tâches de construction de nation. Avec des pertes inévitablement importantes dans son propre camp.
Il existe également une quatrième réponse, celle consistant à renforcer les États existants et à augmenter leurs capacités à lutter par eux-mêmes contre les chancres du chaos. Elle est largement pratiquée par la communauté internationale sous la forme des missions de maintien de la paix, mais elle prend une importance plus grande lorsqu’elle comprend une coopération militaire aboutissant à une véritable émulation. La présence permanente de conseillers, généralement issus des forces spéciales, et des aides financières contribuent à la modernisation des forces de sécurité nationales ; comme l’a montré récemment l’exemple de l’Éthiopie en Somalie, celles-ci peuvent ensuite mener des actions décisives qui suivent également les intérêts des pays qui les soutiennent. Et le tout aboutit à une multiplication décentralisée des forces, à la mesure toutefois du nombre limité de conseillers efficaces, c’est-à-dire d’officiers compétents sur le plan didactique, opérationnel, mais aussi culturel et diplomatique.
Protection, interdiction, attrition et émulation : ces quatre options stratégiques ne s’excluent pas mutuellement, mais trouver le meilleur équilibre au quotidien, tout en conservant la liberté de répartir différemment les efforts au gré des actions adverses, exige des ressources considérables. Aucun État n’a assez de policiers pour assurer une protection complète, assez de fantassins pour imposer une interdiction durable, assez de combattants pour obtenir une attrition décisive, ou assez d’opérateurs pour susciter une émulation optimale. Et ceci d’autant plus que les zones chaotiques et belligènes ont furieusement tendance à se multiplier sur le sol des États même les plus solides, sous la forme de zones de non-droit où l’autorité, les lois, les valeurs et les intérêts sont profondément autres. Ce qui pourtant indique peut-être la meilleure manière de limiter l’effet des vides stratégiques.
Combler ceux-ci en tout temps et en tout lieu est en effet illusoire, même avec la meilleure combinaison des réponses décrites ci-dessus. En revanche, on peut réduire leur impact en consolidant les « pleins » stratégiques, les zones structurées et productives qui servent de moteur, les éléments constitutifs des États-nations actuels. La résilience de l’ordre est tout aussi importante que la maîtrise du chaos, et la grande peur de ce qui n’est pas ou plus devrait être nuancée par la confiance en ce qui est.