Entre Irak et Afghanistan, ou l’hésitation de l’Occident
En étudiant de plus près les rotations et renforcements des troupes en Irak comme en Afghanistan (voir tableau), on constate ainsi un mouvement de bascule flagrant d’une campagne à l’autre : alors que les effectifs non américains en Irak ont été réduits de moitié en 4 ans, ils ont été multipliés par 3 en Afghanistan durant la même période ; le volume global de troupes, 10 fois plus grand en Irak vers la moitié de 2003, ne sera d’ailleurs probablement cet été que 3 fois plus grand. La force internationale de sécurité et d’assistance (ISAF) basée à Kaboul est ainsi devenue un investissement majeur pour l’OTAN, avec des effectifs équivalents à son engagement initial en Bosnie ou au Kosovo. Plusieurs pays, comme l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Danemark et
Des différences qui s’amenuisent
La perception originelle de ces deux campagnes explique naturellement cet engagement très différent. Lancée en réaction immédiate aux attentats du 11 septembre 2001, la campagne d'Afghanistan a d'abord été une opération coercitive américaine (« ENDURING FREEDOM »), avec une intégration progressive de contingents étrangers en 2002 prenant avant tout la forme de détachements de forces spéciales. C’est en 2003 que l’OTAN a pris le commandement de l’ISAF, créée l’année précédente pour appuyer le nouveau gouvernement et stabiliser le pays, alors que les troupes américaines continuaient les actions offensives avec des renforts multinationaux choisis. Avec l’extension progressive des zones sous le contrôle de l’OTAN jusqu’en octobre 2006, c’est l’essentiel du pays qui est passé sous la responsabilité de l’Alliance, y compris des zones non permissives nécessitant des actions de combat. Mais si la différence entre les deux composantes a aujourd'hui presque disparu, l'action de la communauté internationale conserve une légitimité élevée.
Au contraire, lancée de façon délibérée par les Etats-Unis sans lien direct avec des attaques terroristes, la campagne d'Irak est fréquemment présentée comme la mauvaise guerre, au mauvais endroit et au mauvais moment – en opposition à l'Afghanistan. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle certaines nations, comme
Toutefois, ces deux campagnes initialement très différentes – malgré la conclusion rapide des combats symétriques de haute intensité – ont connu un rapprochement notable. D’abord par l’absence de succès immédiat : à la victoire militaire retentissante ont succédé une lente évolution politique et une dégradation sécuritaire progressive, notamment parce que le combat asymétrique de basse intensité – guérilla, terrorisme, violences ethniques et religieuses, crime organisé, manipulations médiatiques – a pris à contre-pied les troupes américaines et coalisées. Les pertes subies par celles-ci sont également devenues comparables : avec 880 morts sur une moyenne de 155'000 militaires en Irak pour 2006, contre 191 morts sur une moyenne de 36'000 militaires en Afghanistan la même année, on parvient à des rapports respectifs de 5,7 et 5,3 tués pour 1000 soldats déployés. Et certaines études ont montré que la comparaison est encore plus parlante en intégrant les blessés.
Bien entendu, les 3616 morts d’Irak et les 629 morts d’Afghanistan (à la date du 15 juillet 2007) n’ont pas le même poids politique. Mais ce mouvement de bascule entre ces deux opérations pareillement meurtrières ne trouve guère de justification autre que les raisonnements de politique intérieure : il n'existe pas de raison évidente pour laquelle un engagement croissant en Afghanistan et un engagement décroissant – ou inexistant – en Irak doivent être préconisés. Le développement très inégal des forces de sécurité locales (60'000 en Afghanistan après 5 ans contre 343'000 en Irak après 3 ans, malgré une population de taille grosso modo comparable – 30 millions d'habitants contre 27 millions) trace même des perspectives plus sombres pour l'Afghanistan, notamment quand on considère en outre le caractère périphérique de ce pays, son relief tourmenté et rigoureux ainsi que la proximité d'un sanctuaire (Waziristan). La lenteur des nations engagées à accepter la nature conflictuelle de l'opération y concourt aussi.
Une démarche rationnelle consisterait donc à se demander quels sont les objectifs atteignables pour chacune des deux campagnes, les effets potentiellement déclenchés, et donc laquelle devrait faire l'objet d'un effort plus fourni de la part de la communauté internationale. En allant au-delà de la fonction stratégique d'interdiction, l'Afghanistan reste un théâtre secondaire : la naissance d'un État-nation moderne dans ce pays perclus de tribalisme et de criminalité serait un succès sensationnel, mais sans grand effet ; empêcher le retour des Taliban au pouvoir et la résurgence d’une usine à terroristes est déjà beaucoup. En revanche, si parvenir au même résultat sociétal en Irak serait tout aussi sensationnel, l'effet symbolique et sémantique obtenu aurait un impact incomparable ; c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les islamistes sont prêts à tout pour empêcher une telle défaite, car l’avènement d’élections démocratiques dans l’après-Saddam Hussein a été identifié dans leurs rangs comme un danger mortel.
Mais si une victoire aussi complète était inaccessible, à moyen terme du moins, ce qui semble bien être le cas, alors la campagne permettant d'infliger le plus de pertes à l'adversaire est celle qui devrait être privilégiée. Et c’est bien l’Irak qui permet à la communauté internationale de porter les coups les plus durs au fondamentalisme musulman : non seulement le nombre de candidats au djihad éliminés se compte par dizaine de milliers, mais la généralisation des attentats visant la population civile a montré au monde arabo-musulman la vraie nature du terrorisme mené au nom d’Allah, et durablement terni sa réputation. Par ailleurs, malgré la situation sécuritaire pour le moins difficile à Bagdad et à l’ouest du pays, la croissance économique spectaculaire de l’Irak – 17% de croissance du PIB en 2005 et 13% en 2006 – indique entre autres une transformation rapide et significative, dopée par la liberté individuelle.
Il est donc permis de se demander quels intérêts impérieux la communauté internationale vise-t-elle à défendre en Afghanistan pour déployer sans cesse davantage de troupes. Et l’hésitation de l’Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d’une vision stratégique confuse, mêlant préoccupations à court terme et domestiques, qui fonde précisément les faiblesses que toute insurrection recherche pour parvenir au succès contre plus fort que soi.