Le rôle de l’éducation dans le développement économique des États-Unis : le cas du GI Bill
« L'éducation des enfants est une chose à quoi il faut s'attacher fortement. » (Géronte)
Molière, Les Fourberies de Scapin, acte II, scène 1
Bénéficiaires du GI Bill, Indiana University
Introduction
L’éducation joue un rôle essentiel dans le développement économique, et un des facteurs explicatifs importants des écarts de niveaux de vie entre pays est la plus ou moins grande précocité historique des progrès éducatifs. Si on considère des pays continents de taille et de poids comparables comme les États-Unis, la Russie, l’Inde ou la Chine, le fait que le premier soit devenu de loin la première puissance économique mondiale est lié à la mise en place d’un système éducatif primaire généralisé dès le XIXe siècle, puis secondaire et tertiaire dans la première partie du XXe. La démocratisation précoce de l’enseignement aux États-Unis est une des raisons de leur développement rapide, comme cela a été aussi le cas pour les pays européens et leurs rejetons outre-mer : pays scandinaves, pays germaniques (Allemagne, Hollande, Belgique, Autriche, Suisse), pays anglo-saxons (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ou latins (France, Belgique, Suisse).
On examinera tout d’abord les liens historiques éducation/développement, puis l’évolution aux États-Unis avant
I Éducation et développement : quelques repères
“Upon the education of the people of this country the fate of this country depends.”
Benjamin Disraeli, Chambre des Communes, 15 juin 1874
Les travaux pionniers de Mincer (1958), Schultz (1963) et Becker (1964) ont montré le rôle et la spécificité du capit
Le développement de l’éducation de masse est lié à la croissance par le biais essentiellement de l’aptitude à maîtriser et à adopter les processus techniques, même si l’éducation, par exemple des Humanités (Lettre, histoire, philosophie, etc.) a peu de rapport avec la technique, le lien est indirect, car l’enseignement des techniques est en quelque sorte un sous-produit d’une éducation de masse, par l’intermédiaire de tous les enseignements logiques (physique, chimie, mathématiques, sciences de la vie, etc.) et des établissements d’enseignement professionnel ou spéci
Éducation de masse précoce ->
Facteurs des progrès éducatifs
Mais si le rôle de l’éducation n’est guère contesté dans la croissance, d’où vient que certains pays l’ont développée avant les autres ? Pendant longtemps l’éducation a été du seul ressort des parents, dans les sociétés grecques et romaines par exemple, où les autorités requéraient d’eux cette contribution, et bien sûr à leurs frais. L’injonction biblique d’enseigner aux enfants à lire et à comprendre la Torah (5), et donc à l’observer, se traduit chez les Hébreux par une des premières formes d’éducation pour tous. Les cursus, l’emploi du temps des enseignants, la taille des classes, les mesures disciplinaires, tout cela est discuté dans le Talmud (6). Des écoles administrées par les autorités publiques sont établies, mais non gratuites, non financées par celles-ci, sauf pour les orphelins et les pauvres.
En dehors de cette origine lointaine, l’éducation reste surtout confinée au foyer, jusqu’à l’avènement de la Réforme protestante, au XVIe siècle. Des lois imposant l’école obligatoire apparaissent ensuite dans les États
« L’ignorance sera bannie des générations à venir, et le nombre de pauvres se réduira, car leurs capacités, grâce à l’éducation, seront plus élevées. Une nation sous un bon gouvernement ne devrait permettre à personne de rester sans éducation. Ce sont les gouvernements monarchiques et aristocratiques seulement qui requièrent l’ignorance pour se conforter. » (9)
Pour les niveaux d’éducation au XIXe siècle, l’Allemagne vient en tête avec 77 % de taux de scolarisation dans le primaire en 1830, suivie par les pays scandinaves, 66 %, les États-Unis, 56 %, l’Angleterre, 41 %, la France, 39 %, le Japon, environ 30 %. Des pays comme la Russie, le Brésil, l’Inde tournaient autour de 4 % à cette époque (Easterlin, 2000). L’Angleterre rend l’école élémentaire obligatoire en 1870 et l’école secondaire gratuite pour tous en 1944.
Tableau 1 Taux de scolarisation à l’école primaire, nombre d’élèves pour 10 000 habitants
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1830 |
1882 |
1910 |
1939 |
1950 |
1975 |
|
États-Unis |
1500 |
1908 |
|
|
|
|
|
Allemagne |
1700 |
1547 |
|
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|
|
|
Grande-Br. |
900 |
1107 |
|
|
|
|
|
France |
700 |
1382 |
|
|
|
|
|
Espagne |
400 |
1049 |
1026 |
1535*** |
|
|
|
It |
300 |
681 |
927 |
1313 |
|
|
|
Yougoslavie |
|
303 |
512 |
888 |
|
|
|
Roumanie |
|
261 |
839 |
1581 |
|
|
|
Russie |
|
133 |
395 |
1873 |
|
|
|
Japon |
|
722 |
1240 |
1695 |
|
|
|
Chine |
|
|
115** |
329 |
861 |
|
|
Corée |
|
|
27 |
501 |
1151 |
|
|
Thaïlande |
|
|
9 |
939 |
1490 |
|
|
Indonésie |
|
57* |
96 |
338 |
613 |
1345 |
|
Brésil |
|
207 |
271 |
854 |
979 |
1866 |
|
Mexique |
|
457 |
563 |
1314 |
1072 |
1905 |
|
Argentine |
|
511 |
944 |
1417 |
1286 |
1399 |
|
Inde |
|
94* |
147 |
279 |
513 |
1082 |
|
Égypte |
|
4 |
171 |
687 |
662 |
1107 |
|
Iran |
|
|
6 |
213 |
457 |
1353 |
|
Turquie |
|
|
201** |
464 |
776 |
1376 |
|
Nigeria |
|
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12 |
103 |
399 |
820 |
|
Éthiopie |
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49 |
366 |
* 1890 ** 1920 *** 1930
NB Les pays ayant atteint un niveau d’éducation élevé sont en jaune, ceux n’ayant pas encore débuté un enseignement primaire sont en bleu. Source : Easterlin, 1981
Le tableau 1 ci-dessus montre la précocité des progrès éducatifs primaires dans les pays protestants, notamment aux États-Unis, mais aussi dans quelques pays latins comme la France, et également le rattrapage rapide des pays asiatiques au XXe siècle. White (1996) rappelle que seulement 3 % de la population était illettrée en 1948 aux États-Unis, ce qui n’était atteint par aucun autre pays de taille comparable. Le niveau d’éducation était en hausse, et l’éducation était portée à un plus grand nombre de jeunes gens que dans aucun autre pays. Le nombre d’étudiants dans des universités américaines ég
Le protestantisme est ainsi considéré par des auteurs comme Easterlin (2000) comme une des premières causes des progrès éducatifs :
« Ces différences des niveaux éducatifs du XIXe sont le produit de tendances qui remontent au XVIe siècle, bien avant les débuts de la croissance économique moderne, des tendances liées en partie à la Réforme protestante et l’insistance sur la nécessité pour chaque individu d’être capable de lire la Bible lui-même (10) (Cipolla, 1969, Easterlin, 1981). Martin Luther préconisa en outre le premier la nécessité d’une intervention des autorités publiques dans l’éducation, et en particulier la promulgation de lois imposant
Ainsi, ce ne serait pas tant l’éthique protestante elle-même qui a favorisé le développement capitaliste, comme le décrivait Max Weber, mais une partie de cette éthique, l’accent sur la nécessaire alphabétisation, et donc l’éducation, qui aurait favorisé le développement économique dans les pays protestants.
Un deuxième facteur serait l’humanisme et l’influence des lumières. Les monarchies éclairées du XVIIIe tentent ainsi de réduire le crime et de promouvoir les vertus civiques en développant l’éducation. L’influence du juriste it
« L’humanisme prêchait la possibilité d’un perfectionnement ultime de l’humanité, et poussa ainsi à une vision favorable à l’éducation de masse » (Easterlin) …
« En définitive, les Français se dédièrent aux idées dérivées de l’humanisme, plus qu’à celles du catholicisme romain ou des théologies protestantes, un développement qui eut de profondes conséquences éducatives » (Thut et Adams, 1964).
Enfin un troisième élément à l’origine des progrès éducatifs, ég
Rôle de l’État
L’idée que l’éducation doive être gratuite et dispensée par l’État est exprimée par les courants les plus divers, y compris les plus libéraux. Car sans l’intervention publique, l’éducation ne serait pas dispensée du tout. Elle promeut la cohésion soci
« L’homme dont la vie entière est consacrée à ré
« Mais il y a d’autres choses pour lesquelles la demande du marché n’est en aucune façon un critère, des choses pour lesquelles l’utilité ne consiste pas à satisfaire des inclinations, ni à servir des usages quotidiens, et dont le besoin est le plus grand lorsqu’il est le moins ressenti. … Il arrivera continuellement, dans un système de marché, que, la fin n’étant pas désirée, les moyens ne soient pas mis en œuvre. … Il est donc tout à fait admissible en principe que l’éducation soit une de ces choses que le gouvernement devrait fournir à la population. » (13)
« Une société stable et démocratique est impossible sans un niveau minimum de connaissances et de maîtrise de la langue de la part du plus grand nombre et sans l’acceptation répandue d’un ensemble de v
Ce n’est pas autre chose que ce que disait Rousseau dans l’Émile – livre d’éducation qui a eu un immense retentissement dans l’Europe du XVIIIe siècle –, à savoir que l’éducation doit réconcilier l’estime de soi naturelle et la nécessité de vivre au milieu des autres, dans une société civilisée, permettre d’être à la fois homme et citoyen.
Émile Durkheim a aussi insisté sur le rôle de soci
« Les écoles du bas de l’échelle inculquent la ponctu
La critique qu’on peut faire à cette analyse est que naturellement dans les pays socialistes l’école est également instrumentalisée. On n’imagine mal dans la Russie de Staline ou de Brejnev l’école ne pas être utilisée pour l’intégration des minorités et la défense du système et des institutions ; on voit mal aussi des enseignants y défendre la libre entreprise ou l’économie de marché… Elle l’était en fait beaucoup plus – du fait de l’absence de contre-pouvoirs – que dans les démocraties capitalistes où les maîtres sont souvent hostiles au système. Ainsi la controverse actuelle aux États-Unis où les conservateurs s’élèvent contre ce qu’ils appellent la mainmise des enseignants de gauche (liberals) dans les collèges et universités.
Dans tous les systèmes cependant, l’éducation devient une préoccupation centrale. Une nouvelle religion, celle de la connaissance, tend à se substituer aux anciennes :
« Les origines de la croissance économique moderne résident dans l’extension des sciences et la diffusion de l’éducation. Dans un sens plus fondament
II Le développement de l’éducation aux États-Unis avant la guerre
Selon la célèbre étude de Denison (1985), sur la période 1929 à 1982, 28 % de la croissance américaine peut être expliquée par les progrès éducatifs, en quantité (durée de formation) et en qu
« L’accumulation du capit
Le premier jalon des progrès éducatifs est l’ordonnance du Nord-Ouest (Northwest Land Ordinance) en 1787. Il s’agit d’une loi conditionnant toute vente de terre de l’État à l’engagement par les acheteurs qu’une partie des terres serait utilisée à des fins éducatives. Le but était d’éviter une avancée vers les territoires de l’Ouest dans un cadre désordonné, et mettre en place, en même temps que cette avancée, des facilités éducatives. Les pères fondateurs, tel Jefferson, considèrent l’éducation comme nécessaire à la préservation de la démocratie :
“I think by far the most important bill is that for the diffusion of knowledge. … No other sure foundation can be devised for the preservation of freedom and happiness. … Preach, my dear sir, a crusade against ignorance; establish and improve the law for educating the common people. Let our countrymen know that the tax that will be paid for this purpose is not more than one part of what will be paid to kings, priests and nobles who will rise up among us if we keep our people ignorant.” Thomas Jefferson (15)
En 1862, la même année que le Homestead Act (attribution de terres gratuites aux familles à l’Ouest), le Morrill Land Grant Act transfère des terres de l’État fédéral aux États locaux dans le but de créer des collèges (établissements d’enseignement supérieur, voir annexe I sur le système éducatif américain), afin d’enseigner les techniques et les arts.
Les États-Unis ont connu lors des deux derniers siècles trois grandes transformations de leur système éducatif : la première concerne l’école primaire (common school ou grade school) et date du milieu du XIXe, l’équiv
On peut ajouter le programme Head Start (Longueur d’avance), inspiré du GI