CARNETS DE CAMPAGNE 5
1. L'utérus extensible à l'infini
Les socialistes attendaient le rassemblement de Villepinte tels les caravaniers de jadis l'oasis. Comme la mémoire de la soif disparaît dès la première gorgée d'eau, le bain de foule et de verbe auquel était convié "le peuple de gauche" allait effacer les cafouillages, bourdes et dérapages des premières semaines de la campagne de Ségolène.
On allait repartir du bon pied, balayer les doutes en soi-même, condition minimale pour être capable de convaincre les autres.
Galvaniser ses troupes est un exercice plus difficile qu'il n'y paraît. Prendre le peuple par les tripes en évitant le piège de la facilité et du populisme exige de celui qui s'y attelle une sorte de sixième sens. C'est lui qui lui dicte les mots qui font mouche, le ton qui convient aux circonstances, les gestes qui font mémoire. On aurait, chez Ségolène, souhaité que Villepinte s'inscrive dans la liste glorieuse des localités où s'est joué le destin de la famille socialiste française : Tours 1921 et la scission de la SFIO, Épinay 1971 et la réunion des socialistes sous la houlette de François Mitterrand...
Villepinte 2007 ne viendra s'ajouter à cette liste qu'en cas de victoire de Ségolène le 6 mai prochain. On aura alors oublié, dans l'euphorie de la victoire, que cette manifestation censée nous présenter la candidate "en majesté", nous montra une Ségolène piètre oratrice, présentant un programme de super assistante sociale avec le sérieux assommant d'une hypokhâgneuse pérorant devant ses condisciples.
La méthode Mitterrand, consistant à présenter, en 1981, cent dix propositions aux Français n'a pu fonctionner qu'en accompagnement d'une entreprise de séduction des foules par un politicien qui avait de la bouteille, du souffle et le sens de l'Histoire.
Mitterrand, comme de Gaulle savait que les Français aiment qu'on leur parle de la France, et non pas d'eux-mêmes lors du seul grand rendez-vous démocratique décisif. Depuis 1965, l'élection présidentielle au suffrage universel est un colloque singulier des citoyens avec la mère-patrie, une grande fête œdipienne. À l'issue des réjouissances, gagne celui qui s'est montré le plus apte à déculpabiliser les électeurs de la pratique incestueuse consistant à introduire un bulletin dans l'urne en se disant in petto "Maman, je t'aime !".
Il est dramatique, pour Ségolène Royal, que la phrase retenue, et diffusée en boucle du discours de Villepinte soit celle-ci : « Je veux pour tous les enfants qui naissent et qui grandissent en France la même chose que pour mes enfants. » En affirmant cela, elle se pose en concurrente de la mère symbolique de tous les Français, en rivale de cette Marianne dont elle ne devrait aspirer qu'à être la servante.
Le pédiatre et psychanalyste Aldo Naouri, à la grande colère des féministes dogmatiques, a inventé le concept d'utérus extensible à l'infini pour pointer les dangers de ce désir de toute puissance maternelle dans la famille et la société. Ségolène Royal semble l'avoir importé dans le champ politique, ce qui contribue à brouiller les repères symboliques qui balisent la psyché nationale. Le génie de Mitterrand a été d'avoir laissé s'établir le sobriquet de "tonton", qui le plaçait à distance respectable du nœud œdipien. Cette distanciation peut être aristocratique, (Giscard d'Estaing), épique (de Gaulle) ou masquée derrière un comportement rural et convivial (Chirac), mais elle est indispensable à qui veut légitimer un pouvoir qui sort, certes, des urnes, mais dont la solidité dépend du plébiscite quotidien d'un peuple versatile.
Il ne peut exister, dans cette configuration ni père ni mère de la nation, sauf à vouloir confisquer à son seul profit une religion républicaine dont l'occupant(e) de l'Élysée est au mieux le grand-prêtre.
Il faut donc parler France, et non pas des Français, citer Blum, Jaurès et de Gaulle comme le fait Sarkozy, et non pas le père Joseph Wrezinski, fondateur d'ATD quart-monde comme Ségolène Royal. Le discours du candidat à la présidence de la République doit être syncrétique, et non pas un avatar moderne du Sermon sur la Montagne (Bienheureux les pauvres en esprit, etc.)
Si l'on ne sait pas faire, on demande à ceux qui savent de vous aider à endosser les habits de bateleur patriotique : c'est sans états d'âme que Nicolas Sarkozy s'est annexé Henri Guaino, flamboyante plume nationale-républicaine, remisant ainsi le temps d'une campagne ses ghost-writers libéraux et atlantistes. Paris vaut bien un coup de clairon...
Chez Ségolène, en revanche, on croise dans les couloirs de son QG de campagne les théoriciens du cosmopolitisme, souvent trotzkistes, comme Benjamin Stora, Edgar Morin, Edwy Plenel pour qui nation, patrie, drapeau, hymne national sont autant de gros mots, marqueurs d'une épouvantable "lepénisation des esprits". Max Gallo, qui fut mitterrandien, puis chevènementiste, eût été, dans ce domaine, d'excellent conseil. Malheureusement, il vient de rejoindre le camp sarkoziste...
De plus, Ségolène Royal a commis l'erreur de répondre à l'interpellation d'outre-tombe de Pierre Bourdieu ("cette femme n'est pas de gauche, elle a un habitus de droite !) en recadrant son discours dans l'espace limité par les idéologues de la rue de Solferino, dont son compagnon François Hollande est le bras armé. Point n'est besoin d'être aussi retors que Talleyrand pour comprendre que l'on ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment...
Alors docteur, c'est grave ? Ségolène a-t-elle d'ores et déjà perdu une partie où il semblait, à la fin de l'année 2006, qu'elle disposât de bien meilleurs atouts que son principal concurrent ? Ne serait-elle pas sur une pente fatale qui verrait, horreur ! Un François Bayrou en pleine ascension sondagière la coiffer au poteau pour la place au second tour ? L'expérience nous invite à la prudence, car à la même époque, en 1995, les dés semblaient jetés en faveur d'Édouard Balladur. Mais cette fois, comme on dit en Haute-Savoie, il y a le feu au lac, et on ne voit pas encore arriver les pompiers.
2. Et pendant ce temps-là, chez les Chirac...
S'il fallait une preuve que, tout au long de sa carrière, Jacques Chirac a été fasciné par François Mitterrand, il n'est que d'observer le mimétisme avec lequel il met en scène sa sortie : comme son prédécesseur, il invite l'écrivain-journaliste Pierre Péan, spécialiste des "coups" éditoriaux à faire un livre-entretien où il déchire, enfin, le voile. Quand Mitterrand parle de Vichy et de sa jeunesse de droite, lui révèle son rôle, jusque-là caché, de coordinateur international de l'aide à Nelson Mandela. Quand Mitterrand expose sa fille adultérine, Chirac évoque ses frasques extra-conjugales et le drame de sa fille anorexique. Jacques, dont la santé de fer risque de lui réserver une bonne dizaine d'années, sinon plus, de parcours d'ex, veut cristalliser autour de sa personne une ferveur populaire comparable à celle qui s'était révélée lors de la disparition de François. À la place de Nicolas Sarkozy, je m'en inquiéterais, car rien de tel qu'un ancien président populaire et en embuscade pour vous pourrir un quinquennat.
Et les sondages ? Ça vient, ça vient... du calme, y en aura pour tout le monde ! Ségolène remonte un peu au premier tour, mais au détriment de l'extrême gauche, et perd au deuxième contre Sarkozy avec de 6 à 9 points de retard. Bayrou monte, Le Pen stagne, et l'on attend le 16 mars pour savoir si les "petits" candidats de gauche et de droite parviendront à obtenir les 500 signatures d'élus locaux de plus en plus réticents, paraît-il à accorder leur parrainage.