CARNETS DE CAMPAGNE 1
1. LEUR DÉCLARATION
Nous voilà, enfin, devant un paysage politique français apparemment stabilisé. Certes, on s'agite encore sur les marges de ce tableau un peu brueghelien, où l'on voit des hommes et des femmes s'activer à la préparation de la grande fête de la démocratie du village France. On aperçoit encore, çà et là, en arrière-plan, des ombres aiguiser quelques couteaux maléfiques, et des enfants turbulents se quereller pour accéder à l'estrade où doit se jouer la tragi-comédie quinquennale.
Mais, pour l'essentiel, le décor est en place, puisque les acteurs majeurs se sont présentés au public. À la différence des vrais spectacles populaires de jadis, où le bonimenteur vantait à la foule les mérites de ceux et celles qui se proposaient de les distraire, les postulants à la charge suprême sont invités à se présenter eux-mêmes devant le peuple.
Cela s'appelle une déclaration de candidature, un art tout d'exécution, qui réunit tous les sens du mot dans une seule action : déclaration d'amour au peuple que l'on veut séduire, de guerre à ses concurrents, et enfin déclaration des marchandises idéologiques et programmatiques auxquelles on veut faire franchir l'octroi électoral.
L'exercice est d'autant plus délicat que tout le monde connaît déjà les intentions des candidats potentiels : cela fait plus de deux ans que Nicolas Sarkozy a affirmé qu'il pensait à l'Élysée chaque matin en se rasant. François Bayrou répète en boucle qu'il piaffe de retourner au combat. Jean-Marie Le Pen, en dépit de ses 79 ans, sera là, personne n'en doute. La dernière venue, Ségolène Royal, est tout de même dans la course à l'investiture socialiste depuis une bonne année.
Alors comment transformer un non-événement en un geste politique dont le pays se souviendra bien des années plus tard ? Cette problématique fait les choux gras des "communiquants" des spin doctors qui œuvrent en coulisse. Qu'est-ce qu'un écureuil ? C'est un rat avec une bonne agence de com'! nous serinent ces modernes witch doctors dont la malfaisance n'a d'égale que l'arrogance. Tous cherchent donc fébrilement la formule magique, le lieu idéal, le casting d'enfer propre à propulser leur client au sommet des sondages.
Ségolène, madone du signifiant
Si l'on met à part la classique entrée en course de Le Pen devant ses troupes enthousiastes, et ses prestations — efficaces — de père tranquille de la droite extrême dans les médias qui l'accueillent, on peut affirmer que Ségolène Royal est sortie largement victorieuse de ce prologue déclaratif.
C'est de la petite ville de Melle, son fief électoral des Deux-Sèvres, que Ségolène Royal a commenté le résultat du vote des militants socialistes qui la plaçait très largement devant ses concurrents Strauss-Kahn et Fabius pour l'investiture du PS. Rien que de très classique : l'ancrage d'un président de la République dans la France rurale et provinciale est une nécessité pour qui ne dispose pas, comme le général de Gaulle, d'une légitimité historique transcendante. Pompidou, c'était Monboudif (Cantal), Giscard d'Estaing, Chamalières (Puy de Dôme), Mitterrand, Chateau-Chinon (Nièvre) et Chirac, Sarran (Corrèze). Peu importe que la plupart de ces politiciens, parisiens depuis leur plus jeûne âge, aient été "parachutés" sur ces terroirs, cet enracinement, cultivé et mis en scène, fait partie d'une bonne imagerie présidentielle. Chirac est réputé heureux "au cul des vaches" limousines, et Ségolène se décarcasse comme une diablesse pour faire obtenir au fromage de chèvre de Melle, le chabichou, un label d'appellation contrôlée.
Si l'on va chercher un peu plus loin, du côté de l'inconscient, il n'est pas indifférent qu'une femme se déclare de (ma) Melle dans le département des Deux-Sèvres pour nous faire comprendre de manière subliminale qu'elle se propose à la fois de nourrir la France et de la faire passer, par le sevrage, à un nouvel âge. Mère nourricière et mère sévère, douce mais ferme, cela mène tout naturellement au slogan "l'ordre juste" qui figure sur son oriflamme de campagne. On ne sait pas encore s'il s'agit là d'improvisation intuitive, où du résultat des cogitations de sa spin doctoress, Nathalie Rastoin, de l'agence Ogilvy, mais c'est du grand art.
Cette virtuosité de la campagne subliminale, Ségolène l'a apprise de son maître François Mitterrand. Elle permet à un candidat investi par la gauche de lancer des signaux sans équivoque à la droite pour faire comprendre à cette partie de l'électorat que l'on est, aussi, des leurs. Les goûts littéraires et artistiques affichés de François Mitterrand le classaient dans cette bourgeoisie "vieille France", celle où l'on ne divorce pas, même si l'on mène une double vie. Son bref passage par Vichy n'a pas donné lieu à repentance ou mea culpa, autre signe de son inclusion dans cette France qui fut longtemps, dans sa grande majorité, maréchaliste plutôt que gaulliste.
Le "narratif" sur Ségolène, tel qu'il est actuellement diffusé dans les multiples portraits, enquêtes et livres qui lui sont consacrés, décrit l'itinéraire d'une fille d'officier catholique et réactionnaire, membre d'un fratrie de huit enfants, qui a vécu dans la gêne et l'austérité. Ah ! les chambres non chauffées l'hiver ! Ah ! les vêtements de la grande sœur refilés à la cadette... Une famille " tradi" parmi d'autres, dont les sympathies politiques vont plutôt vers la droite de la droite, mais où Ségolène sera la fille révoltée contre l'autoritarisme paternel. On apprend qu'elle sut s'en dégager sans la renier, s'en approprier les valeurs tout en les adaptant à ses désirs et ambitions. Aujourd'hui, chez les Hollande-Royal, comme chez les vrais bourgeois, on reste discret sur les secrets de la famille, tout en épousant les mœurs de l'époque : celles-ci consistent à ne pas s'épouser tout en formant solide couple procréateur au-delà des moyennes de natalité.
Le défunt sociologue Pierre Bourdieu, dont le flair pour détecter ceux qui ne font pas partie de ces "dominés" qu'il idolâtre est infaillible, avait déclaré " Cette femme n'est pas de gauche, elle a un habitus de droite !" dans un entretien télévisé opportunément diffusé récemment sur le web. Ceux qui croient lui nuire ainsi en la renvoyant à ses origines politiques et sociales se trompent lourdement : au contraire rien ne peut plus lui être utile. Pourquoi les gens de droite se mobiliseraient-ils pour faire barrage à une femme qui ressemble tant ?
Que pèsent alors les bourdes, maladresses et pataquès de la candidate venue dans l'Orient compliqué avec des idées simplettes pour en repartir avec des idées confuses ?
Les Français n'exigent plus de leur souverain qu'il mette le monde à ses pieds, sinon à sa botte. Il leur suffit qu'il ou elle tienne la maison France en ordre, un ordre juste, bien sûr...
Nicolas Sarkozy dans le piège de l'oxymore
Mais où diable est-il allé chercher cela : "la rupture tranquille" ? Nicolas Sarkozy, dans sa déclaration, s'est attaché à la cheville un boulet sémantique qu'il va devoir traîner pendant cinq mois.
Un oxymore dévastateur qui peut se traduire ainsi : coup de pied au derrière de Chirac et clin d'oeil à Mitterrand (la force tranquille de 1981). De quoi se mettre à dos ses clients réguliers. Bayrou n'a pas manqué de persifler : c'est un slogan pour dissimuler le réel, puisque que, explique le centriste béarnais, Nicolas Sarkozy se réclame de la rupture tout en restant ministre, et que l'adjectif tranquille n'est pas le plus adéquat pour caractériser cet hyperactif.
D'un point de vue technique, d'autre part, la déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy a été un ratage magistral. Voulant s'adresser à la France des régions, il convoque cinq journalistes de la presse de province à recueillir la parole du maître. Résultat : les non-invités sont vexés et le font savoir. La rupture tranquille commence par une bourde magistrale incompréhensible chez ce supposé animal politique...
En observant les dernières péripéties de la campagne sarkozienne, on songe à la thèse jadis développée par l'excellent Michel-Antoine Burnier dans son livre " Que le meilleur perde" : contrairement à l'idée généralement admise, les hommes politiques ne visent qu'un seul objectif, la défaite. Les vainqueurs sont ceux qui ont été les moins habiles à faire en sorte d'être battus.
La période récente a vu Nicolas exceller dans l'art de se préparer une défaite somptueuse. On notera, pour mémoire, la propension à heurter son camp par des gesticulations gauchistes, comme l'abolition de la double peine (prison et expulsion pour les étrangers condamnés). Le cas symbolique de cette mesure, un algérien gracié par Nicolas, l'a récemment remercié en effectuant un rodéo meurtrier dans une ville de Haute Savoie.
La firme Kärcher vient de faire savoir qu'elle était fort mécontente de la publicité que lui a faite le ministre de l'Intérieur en affirmant qu'il allait nettoyer les banlieues de la racaille à l'aide de cet engin de nettoiement à haute pression.
Tout cela n'est pas bon signe, et on ne saurait considérer le renoncement de Christine Boutin à se porter candidate seulement comme une bonne nouvelle pour Nicolas.
La dame a vendu la mèche : si elle renonce à défendre devant les électeurs ses thèses moralisatrices et chrétiennes-sociales, c'est par crainte d'un "22 avril à l'envers", qui amènerait au deuxième tour un duel Le Pen-Royal. La droite s'affole, il lui reste quelques semaines pour se ressaisir.
Comme candidat, pourtant, Sarkozy est une sorte de révolutionnaire : il reste, imperturbablement, le rat des villes qui ne s'abaisse pas à se déguiser en rat des champs pour séduire le rural qui sommeille dans chaque Français. Ses déboires conjugaux sont sur la place publique, et il s'écarte ostensiblement du sacro-saint consensus américanophobe et arabophile des élites dirigeantes. Rien n'est définitivement joué, mais une victoire acquise avec de tels présupposés serait la seule rupture historique propre à faire exploser un système fossilisé.
Quelques mots, en guise de conclusion, sur la prestation déclarative de François Bayrou qui manie les symboles à la louche, en se posant en rassembleur des Français sur le modèle du bon roi Henri IV, dont il fut le biographe. Son show béarnais sur fond de Pyrénées enneigées et son appel à rallier son panache blanc de leader de l'extrême centre, ainsi que son slogan polysémique " La France de toutes ses forces" relèvent de l'honnête artisanat politique. Mais cela ne saurait suffire à faire un favori d'un outsider.
Et les sondages, messieurs-dames ? Que disent les sondages ? Ils ont tout d'abord prévu l'issue de la primaire socialiste. C'est d'autant plus méritoire qu'ils n'avaient pas le fichier des électeurs du PS, et que leurs études portaient sur les "sympathisants" du PS. Moralité : les militants socialistes ont voté comme leur suggéraient les instituts de sondage. Dimanche 3 décembre, l'IFOP donnait Sarkozy et Royal à 50-50 au second tour. Traduction : on jette l'appât vers les deux camps pour se voir commander des études très chères payées qui montreront combien les uns et les autres ont progressé dans l'âme du peuple.