Sections
Espaces
Vous êtes ici : Accueil Espaces Philosophies Articles L’usage du monde : Christian Delacampagne

Auteur: Bernard Cerquiglini

Bernard Cerquiglini est professeur au département d'études françaises de Louisiana State University.
 

L’usage du monde : Christian Delacampagne


S’il n’est pas, de fait, son dernier livre, Toute la terre m’appartient (une sentence prêtée à Apollonius de Tyane) est l’ouvrage ultime de Christian Delacampagne (1). Il fut rédigé dans la maladie, à l’approche de la mort : Car chez moi la nuit tombe, voyez-vous, et c’est à peine si je puis encore lire ma propre écriture. Afin de dire adieu : célébrer le monde quand on en prend congé.

Ce monde, Christian Delacampagne l’a sillonné en tous sens, de par ses professions. Il fut diplomate, n’ignorant rien des ressorts de la politique internationale ; il fut journaliste de talent et de conviction ; il était un éminent professeur, enseignant dans une grande université des États-Unis, donnant des conférences, publiant une œuvre philosophique confrontée à l’expérience concrète du mal, et dont on mesure aujourd’hui l’importance (2).

Rien de professionnel, toutefois, dans les voyages ici rapportés. Ce sont les périples initiatiques d’un étudiant prenant la route, les retours méditatifs de l’homme mûr, les flâneries affectueuses d’un ami des hommes, les rencontres d’un lecteur complice (Claudel, Loti, Nicolas Bouvier). Souvenirs, anecdotes, observations sont pris au lent travail de l’écrivain : Écrire et voyager, je n’ai fait que cela. Cérémonie solitaire des adieux, dans l’intimité de l’écriture et l’attente du néant ; bilan des savoirs fragiles, des expériences improbables, de quelques convictions sauvées du chaos. Chant du monde au soir trop précoce de la vie

Cet univers qu’il a parcouru, Christiane Delacampage a voué son existence à en comprendre la grammaire. Diversité des langues, des mœurs et des usages : grandeur du flamenco, civilité japonaise, hospitalité arménienne. Un trésor d’humanité offert dans un sourire, dans un regard, à qui sait attendre et se rend disponible. Le bonheur est dans le premier train, dans l’auberge du soir. Mais la douleur est dans le premier charnier. Delacampagne porte un regard sans complaisance aucune sur la folie d’un monde déréglé : guerre civile au Liban (la guerre mondiale aux dimensions du Loir-et-Cher), dont, en diplomate consommé, il analyse les causes ; massacres au Cambodge, au Rouanda, partout ; arrogance velléitaire de l’Occident ; terreur obtuse du communisme ; fanatismes religieux ; malheurs quotidiens.

Danses macabres sur le vide, car l’existence est vaine : De toutes ces piètres vies dont la sienne n’aura été qu’un minuscule chaînon, il ne restera rien, car rien dès le départ (mais lui seul l’ignorait) n’était destiné à rester. De ce provisoire de l’existence que psalmodie le bouddhisme, il faut toutefois se contenter, se repaître, se conforter. En tirer une force : sous le ciel vide, l’homme est debout. Dans ses voyages, Delacampagne a davantage appris qu’à la Faculté de philosophie ; il en a rapporté un humanisme laïc, désenchanté mais rageur, assuré de quelques vérités solides et ne s’en laissant point compter. Fraternel mais vigilant, empathique sans adhésion, le cœur guidé par la raison. Ce qui donne sens à l’existence éphémère ? La conviction que certaines valeurs ne sont pas relatives, qu’un universel gît dans la diversité des pratiques, que la culture toujours transcendera la chiennerie. Face à la barbarie s’élève l’exigence de l’État de droit ; mais aussi la beauté des femmes, le charme d’une ancienne chanson, la splendeur des soirs couchants. Face au néant s’exerce la préparation quotidienne au départ : Alors, j’ai su que la boucle était bouclée. Car le problème, ce n’est pas de mourir. C’est de comprendre quand il est temps de se dire au revoir.

De retour du bout du monde comme Montaigne de l’Italie, Christian Delacampagne a su prendre congé, couronner son œuvre, donner sens à une vie. A nous qui faisons le même voyage, il offre avec chaleur, avec une tendresse fraternelle, avec humour, quelques conseils viatiques.

 

***************

 

(1) Toute la terre m’appartient. Fragments d’une vie errante. Paris : Arthaud, 2007. Duende : Visages et voix du flamenco (Paris : L’Archange Minotaure, 2007) est posthume.

(2) Voir en particulier De l’indifférence : essai sur la banalisation du mal (Paris : Odile Jacob, 1998), Le Philosophe et le tyran (Paris : Presses universitaires de France, 2000), Islam et Occident : les raisons d’un conflit (Paris : Presses universitaires de France, 2003), Il faut croire en la politique (Paris : La Martinière, 2006).

 

Par Bernard CerquigliniDernière modification 01/10/2007 16:01
Ce site a été developpé en utilisant logiciel libre

Les Chroniques de MF

Jacques Henric "… Il n’était ni l’un ni l’autre, Alain Robbe-Grillet, qui vient de mourir à l’âge de 86 ans. Rien qu’un écrivain, tout simplement. Et un écrivain qui, précisément, s’en est pris d’entrée à l’increvable pathos romantique selon lequel l’acte d’écrire relèverait d’une nécessité absolue. La posture oraculaire du dieu tonnant ses vérités n’a jamais été la sienne. « Moi, en tout cas, déclarait-il en 2001, je peux vivre sans écrire ». « Pas sans vin rouge », ajoutait-il. Logique que la veille de sa mort, la première chose qu’il ait réclamée : une bouteille de bordeaux."
Ludovic Monnerat "Les deux principales campagnes de contre-insurrection qui se déroulent sous les projecteurs éblouissants des médias sont-elles en concurrence ? L’hésitation de l’Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d’une vision stratégique confuse."
Vincent Kaufmann "Les sciences humaines sont-elles réformables ? Doivent-elles être réformées ? Faut-il leur reconnaître au contraire un droit de figurer sur la liste des espèces en voie de disparition, à protéger d’urgence ? Ou même un droit à l’intemporalité, qui était jusqu’à présent plutôt une spécialité du Vatican ? Elles ne sont pourtant pas intemporelles, elles n’ont pas toujours été là, même s’il leur arrive de s’accrocher à cette illusion."
Luc Rosenzweig "La phase judiciaire de l'affaire "Charles Enderlin - France 2 - Al Dura" vient de connaître son aboutissement, le 21 Mai, avec l'arrêt de la Cour d'appel de Paris. Infirmant le jugement en première instance de la 17ème chambre du tribunal de Grande Instance, la Cour a débouté Charles Enderlin, chef du bureau de France 2 en Israël, et la direction de la chaîne dans les poursuites en diffamation engagées contre Philippe Karsenty."