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"Jour de souffrance" : Extrait 1


Voici un premier extrait du nouveau livre de Catherine Millet intitulé Jour de souffrance.


Catherine Millet, Jour de souffrance, éditions Flammarion, 2008, 264 p.

 

pp. 42-44.


      Les protagonistes de mes films pornographiques mentaux ont des traits physiques et moraux à la fois stéréotypés et composites, dans un registre assez large. À l'intérieur de catégories - le patron de bar ou de club cupide, l'homme d'affaires pressé, la bande de jeunes gens désœuvrés, l'étranger qui profère des obscénités dans une langue que je ne comprends pas, etc. -, je fais jouer tous les âges et une grande variété de types physiques. Ils n'ont endossé qu'exceptionnellement la personnalité d'hommes réels, faisant partie de mon entourage ou croisés par hasard, pas même celle des stars de cinéma qui me faisaient me pâmer lorsque j'étais adolescente. S'il y a beaucoup d'analogies entre des circonstances et des actions que j'ai pu vivre et celles échafaudées par mon imagination, que ces dernières aient étonnamment préfiguré les premières ou qu'elles s'en inspirent, en revanche ni mes partenaires dans la vie, ni mes amis, ni de simples relations ne pénètrent dans ces rêveries. Un de ces fantasmes masturbatoires est incestueux. Que dans ce cas le tabou soit suffisamment puissant pour que je substitue au souvenir de la figure de mon père un corps très différent du sien et inconstant, cela se comprend aisément. Mais, de façon générale, cela va jusqu'à m'interdire de faire appel à un inconnu que j'aurais pu remarquer dans la rue. Je ne peux certes pas composer mes personnages autrement qu'à partir des traits de personnes réelles glanés ici et là, mais ces références sont négligeables, ou enfouies, ou inconscientes. Aucune identification avec une personne précise n'est possible. Quand il m'est arrivé d'éprouver, en toute lucidité, un vif désir pour un homme, sans que ce désir puisse être à plus ou moins brève échéance satisfait, ou même envisageable, je n'ai pas pour autant compensé la frustration en le réalisant fantasmatiquement. Le constat est curieux : l'espace de mes rêveries est si étanche, si radicalement interdit à toute personne ayant à mes yeux la moindre identité, que, alors que je pourrais sans trop d'hésitation accueillir cette personne, si l'opportunité finalement s'en présentait, dans l'intimité de ma vie sexuelle réelle, elle n'en continuerait pas moins d'être exclue de mes rêveries érotiques. Je peux conduire des récits fantasmatiques où je me vois en compagnie de cet homme ; j'ai rendez-vous avec lui, j'invente notre conversation, mais l'affabulation s'arrête là, avant les paroles et les gestes luxurieux. Je suis incapable de lever de cette manière l'obstacle ou l'interdit que le réel m'oppose et de trouver un plaisir dans cette transgression mentale. Pour aller en toute liberté, mes songeries sexuelles doivent avoir largué les amarres, et sans doute que le terrible capitaine à qui je confie en cet instant la route ne voudrait pas voir apparaître dans un infime sursaut de conscience, parmi l'équipage, une figure connue qui lui rappellerait les lois de la terre ferme.

 

Extrait 2

 

 

 


 

 

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