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Une langue ni pure ni soumise


Publié dans Le Monde sous le titre "Le plaidoyer d’Alain Rey pour un français ni pur ni soumis", 19 octobre 2007.

 

Alain Rey, L’Amour du français. Contre les puristes et autres censeurs de la langue. Paris : Denoël, 2007, 313 p.


Au sujet de l’emprunt lexical : « Qu’importe qu’un mot soit né dans notre pays, ou qu’il vienne d’un pays étranger ? La jalousie serait puérile, quand il ne s’agit que de la manière de mouvoir les lèvres, et de frapper l’air ». Quel est l’auteur de ces propos scandaleusement laxistes, et de nature à déchaîner la foudre académique ? D’un académicien, justement, qui plus est archevêque et l’un des plus grands prosateurs français : Fénelon (Lettre à l’Académie française, 1714).

Non sans malice, Alain Rey se range à l’avis du cygne de Cambrai : on appauvrit la langue à vouloir l’épurer, il convient d’encourager son progrès en tous sens. Le linguiste tend la main à ceux qui, de Rabelais à Céline, des écrivains baroques aux modernes terminologues, ont contribué à ses vertus les plus précieuses : sa richesse et sa mobilité.

Fort d’une œuvre lexicographique admirable (les Robert, le Dictionnaire historique de la langue française, le Dictionnaire culturel en langue française), d’un savoir immense en matière d’histoire de la langue et de linguistique, de beaucoup de sagesse aussi et d’amour vrai de sa langue maternelle, ce septuagénaire juvénile nous offre avec science et ardeur un essai personnel, percutant et salutaire.

Alain Rey entend combattre une illusion affective : l’amour porté à la langue, si intense chez les francophones, car l’histoire l’a rendu identitaire, prend pour objet une chimère, faite de simplicité, de clarté, de rigueur. Illusion propre au désir sans doute, mais dont les effets sont ici la norme absurde et le purisme paralysant. Avec bon sens le linguiste rappelle qu’il convient de distinguer la langue (système abstrait que décrivent les savants) et les réalisations, orales ou écrites, de ce système, seules observables aux locuteurs ordinaires, qui croient y voir l’essence, généralement malmenée, de l’idiome.

Or tout est mouvant et disparate dans l’usage, d’un locuteur à l’autre ; c’est bien ainsi, car il s’agit de traduire le chatoiement du monde et de formuler l’inattendu. La vitalité linguistique est faite de souplesse, d’abondance et de mobilité, pas de rigueur.

Alain Rey s’en prend par suite à ces « fables » en lesquelles se résume d’ordinaire l’amour de la langue, et qui ne sont que des opinions datées. Le bon usage, rabattu par Vaugelas sur celui de la « plus saine partie de la Cour », et qui s’apparente au dressage du courtisan sous la Monarchie absolue. La clarté, laquelle ne doit rien au système de la langue (qui n’est ni plus ni moins clair qu’un autre ; la question est sans fondement), mais tout à la rhétorique classique et à l’ordonnance des discours. L’ordre naturel sujet-verbe-complément, lequel n’est ni naturel ni universel, mais lié à la théorie cartésienne du signe, etc.

Sur ce champ de ruines, Alain Rey galope avec allégresse. Il nous révèle, en moins de cent pages, son histoire de la langue française, sous un intitulé exemplaire jusque dans le néologisme provocateur : « La grande métisserie ». Il y insiste sur la créolisation dont résulte le français (latin parlé, celte, germain), sur l’apport constant d’éléments extérieurs (italien, espagnol, etc.), sur la fécondité des grandes périodes d’effloraison lexicale (Renaissance, XVIIIe siècle), sur les effets heureusement limités de la réaction malherbienne. Ainsi, traitant du XVIIe siècle, il minore la pratique classique, au profit de cette « langue de l’Autre » circulant de toutes parts (mazarinades, auteurs burlesques, paysans de Molière, etc.).

Se dessine alors, dans une dernière partie, ce qui constitue à ses yeux un amour vrai de la langue, informé et lucide, bienveillant. Conscient des bienfaits de l’emprunt lexical (un « emprunt » dont l’intérêt est considérable, dit-il joliment, puisqu’il permet de dire ce qui n’avait pas de nom) ; convaincu de l’impérieuse nécessité néologique (si la langue française veut continuer à parler du monde), malgré une « paresse morphologique » (dérivationnelle) qu’il conviendrait de secouer. S’ébauche ainsi une politique de la langue conforme à ses vœux. Devant plus au Poète qu’au Prince, elle serait nataliste et tolérante, mondiale dans son dessein, pluraliste dans sa démarche. Ni pure ni soumise : francophone.

          Avec science, tendresse et malice cet anarchiste gourmand fait sauter quelques idées reçues ; son Anti-Malherbe jubilatoire est à mettre entre toutes les mains.

 


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