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Auteur: Matthieu Ollagnon

Matthieu Ollagnon est docteur en sciences sociales et économiques (mention sociologie des religions) de l'Institut Catholique de Paris et diplômé de relations internationales.
 

Sur la place de la personne dans la société française

"D’un point de vue plus large, la France de demain sera peut-être confédérale dans les fondements du pouvoir et profondément unitaire dans un nombre limité de fonctions et dans sa représentation symbolique. Ce sera à nous tous d’en juger."

« L'espérance est une vertu héroïque. On croit qu'il est facile d'espérer. Mais n'espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu'ils prenaient faussement pour de l'espérance. »

 

Georges BERNANOS (1)

 

 

Paradoxale démocratie, notre nation-république n’a pas encore levée une ambiguïté déconcertante à l’égard de la personne humaine. Le citoyen tend à être un sujet votant et non un prince passant des compromis avec ses égaux. Sur quoi est donc centrée notre vie en commun, en effet, sinon sur la complémentarité entre un individu atomisé et solitaire, dont les droits d’atomes sont à priori garantis, et des formes communautaires ou catégorielles impersonnelles ?

A l’inverse, les positions de spécialistes foisonnent, spécialistes de l’économie, spécialistes du salut, spécialistes de l’identité…Et avec les spécialistes, co-évolutivement, surabondent les cages, cages identitaires, cages sociales, cages administratives, cages morales. Et derrière la fragmentation des cages, se profile la guerre de tous contre tous, de chaque prison particulière dressée face à toutes les autres.

 

Ceci procède largement d’une tournure d’esprit, religieuse par certains aspects, dont l’objet est à la fois anthropologique, politique et social. Cette configuration philosophique bute sur l’idée qu’un individu puisse avoir vocation à être légataire, gestionnaire et expérimentateur de la totalité du monde. Toute imprégnée de l’idée d’égalité par le bas, et d’une méfiance profonde vis-à-vis de la personne, elle ne conçoit, avec raison, la liberté de prendre en charge le bien commun que comme une prérogative royale. Et plutôt que de transfigurer la royauté pour l’accomplir en chacun, il lui apparaît préférable de dire qu’elle n’est en personne. Ce processus se fait à un prix redoutable : la confusion. De fait à la prise en charge libre du monde se substitue le « geste citoyen », lequel ne peut avoir pour tous qu’un bénéfice à très court terme. En effet, la prise en charge libre a comme corollaire le doute, mais aussi une relative liberté de l’homme face à ce qu’il construit en commun, et une capacité de réflexion stratégique à son égard. Le « geste citoyen » est le plus souvent un geste de conformité sociale, et d’expulsion du doute : il amène à traiter un problème déjà identifié et ne participe aucunement à l’efflorescence des processus de création sociale. Quand le « geste citoyen » tend à remplacer la responsabilité, y compris dans des domaines qui ne sont pas forcément politiques, quel est l’avenir ?

Il est alarmant que l’essence même du renouvellement de l’âme d’un peuple, ses myriades d’existences singulières, chacune avec son génie propre, paraissent ne pas pouvoir se réunir en un destin commun. C’est cette impuissance à être activement ensemble, plus que la sclérose de nos systèmes formels, qui s’annonce comme le fond d’un problème aux manifestations protéiformes.

 

Où les symptômes les plus divers convergent vers une même maladie.

 

Un matin de semaine devant une église, une bigote chenue reprend un quidam, lequel a jeté par terre un papier gras, et l’enjoint de le ramasser. Réponse : « il y a des gens payés pour ça ! ».

Quelque part sur les franges du massif central. Depuis la construction d’une autoroute, les cantons qu’elle traverse, vieilles terres à loups, s’urbanisent de façon totalement anarchique, amenant un paysage mité par des villas « mon repos », et la dislocation de la civilisation rurale. Aucune consultation, aucun projet issu de ce territoire n’a porté cet état de fait. Nécessité nationale oblige.

Même ordre d’idées, un propriétaire reçoit une lettre d’EDF, l’informant de la décision de faire passer des lignes à haute tension sur son terrain. Son assentiment est requis, non pas sur le principe, mais sur le montant de l’indemnisation. Son avoir est saccagé sans recours possible. C’était une terre de famille, et une garantie pour l’avenir. Aucune importance.

2003, mobilisation générale sur l’Irak. Le pays ne veut ni la guerre, ni une controverse de fond sur la question. La France à peur de débattre : de partout on appelle à la modération. Une crainte diffuse entoure l’expression des divergences et le risque moral. L’on recherche avant tout l’unanimité. Le président suit, pendant que dans les queues de manifestation, on crie « mort aux juifs ». Tous unis dans un bel élan vertueux. Un irakien en exil, cependant, s’interroge en privé «  et nous là-dedans ? ».

2005, on peut trouver des arrangements avec les polygames (2), dixit un ministre. La République se sépare lentement de la France, devenant une entité conceptuelle détachée de toute continuité culturelle et de toute inscription historique et humaine.

2005, encore, l’Education Nationale, dépositaire du plus précieux de la nation, ses enfants, prévoit de recruter 45 000 jeunes pour l’assister dans sa mission. Lesquels nouveaux embauchés le seront en fonction de leur situation de difficulté antérieure, et en prenant garde à bien refléter la diversité sociale de la France. Tout le monde a compris. Aucune référence à l’excellence. Les écoles privées catholiques, depuis plusieurs années consécutives, refusent du monde.

Emeutes de l’automne 2005 : en réponse, le gouvernement débloque une centaine de millions d’euros. Est efficace, donc légitime dans le débat public, celui qui associe ressentiment et cocktail molotov. Le passage par les voies légales comme cadre à l’action ou à l’expression tend à apparaître comme un gage de naïveté.

Emploi constant d’une violence sourde, unanimisme, choix arbitraires, prééminence du spécialiste : tous ces exemples, à un degré ou un autre, sont le fait d’une société malade de l’ignorance de la personne au bénéfice des idées. Et la première de ces vues de l’esprit, la justification originelle, bien que plus ancienne, s’est cristallisée à la Révolution : c’est celle de l’intérêt général (3). Elle y est, et non la justice ou la morale, le maître du monopole de la violence légitime. La France est un pays où l’on souffre parce que cette pensée d’ordre quasi-religieux, dans tous l’éventail de ses applications se substitue à toute forme de bien commun et de compromis.

C’est sur une tension entre celle-ci et les droits humains qu’est largement fondée la République, en n’ayant pas fait évoluer le compromis entre les formes d’une démocratie et les prémisses d’un Etat autoritaire.

 

De l’intérêt général comme justification de la loi du plus fort.

 

Cet intérêt général est la légitimation ultime de l’Etat, des appareils politiques et technocratiques. Il est fondé sur l’expertise de réseaux et de structures disproportionnés au regard des moyens du citoyen. Il permet à chaque décision politique d’être écrasante, puisqu’à la personne ou à la communauté humaine charnelle il oppose la multitude. A celui qui, concerné par une action de l’Etat, souhaite s’y confronter, l’intérêt général est appliqué, comme un démultiplicateur de force, qui met en minorité tout adversaire. Il induit de plus l’idée insidieuse, et nourries de nos tréfonds culturels, que l’opposant à l’action de l’Etat est un ennemi du peuple, sinon avéré, du moins en puissance. La survivance d’une mythologie nationale n’est pas sans conséquences, en particulier si elle est issue d’une révoluton.

L’intérêt général, posé comme fondement d’une nation, tend à développer et légitimer une forme de pensée qui se situe entre les substrats cognitifs claniques de la mafia et ceux de l’Etat soviétique. En effet, aucun citoyen, aucune communauté, aucun terroir, aucun territoire ne peut s’opposer à la puissance légitimante de l’intérêt général national. Et puisque la nation ne peut à cette échelle être prise en charge en démocratie directe, nul ne peut échapper au pouvoir insensé des quelques hommes et de l’appareil chargés par délégation de la gérer. Une fois ce rapport de force installé au sommet - cette idée que la partie en dessous se soumet à celle qui l’englobe - la violence légitimée n’a plus qu’à irradier tous les échelons, imposant une loi sans limite, celle des représentants du plus grand nombre (4). Cette idée de l’intérêt général grippe la démocratie en introduisant à sa tête une légitimation de la violence et du rapport de force comme méthode de gouvernement. En ceci, elle tend vers une ressemblance avec les justifications mafieuses.

 

         De l’intérêt de la soumission comme fondement du politique.

 

Mais il ne suffit pas de poser ainsi cette méthode de gouvernement et de la justifier par l’intérêt général, il faut aussi étayer les fondations de cette légitimation. C’est en ceci que ce système cognitivo-politique est soviétisant : se posant comme fondement de la morale publique, il se doit être accepté. Une cléricature apte à légitimer ce processus est nécessaire. Celle-ci sera d’autant plus naturellement irrecevable pour le citoyen que cette morale publique se présente comme l’exact inverse de la morale privée, du moins de la morale judéo-chrétienne qui prévalait jusqu’il y a peu dans notre société.

La morale privée condamnait la loi du plus fort, l’obstacle est tourné en associant plus ou moins tout contradicteur à l’image stéréotypée d’un oppresseur potentiel - évoluant selon les époques - et en lui opposant la somme des faiblesses individuelles (5) réunies dans l’intérêt général, lequel est ainsi irrépressible. Un petit propriétaire terrien s’opposant à EDF, ou un chasseur au passage d’une autoroute, ou à la gestion directe de son territoire par un ministère, se trouve très rapidement « koulakisé », transformé de façon insidieuse en ennemi des faibles, représentés par l’intérêt général.

De plus, tout individu qui s’oppose à l’intérêt général, qui tente d’user de sa parcelle de pouvoir sur le monde - parcelle censément inaliénable - peut être dépossédé de celle-ci. La conséquence est que l’intérêt général, qui se légitime comme étant l’union du plus grand nombre - comme, en gros, plus de pouvoir aux faibles – est l’outil par excellence de maintien des faibles dans leur faiblesse. Le pouvoir d’agir sur les choses, la possibilité de prendre en charge la communauté, le monde ou la nation dans laquelle ils vivent leur est refusé. S’ils le faisaient, ils gagneraient individuellement en force, et justifieraient que l’intérêt général broie leurs efforts. Le seul moyen alors de profiter de l’intérêt général est de rester soumis, d’exercer sa liberté dans les cases prescrites, par définition quasi inoffensives et de bénéficier des miettes du système. L’intérêt général transforme le désengagement en stratégie payante pour le citoyen. Formalisé du point de vue de la pure ingénierie sociale, le procédé est imparable.

On mesurera bien toute la différence avec le principe de la force publique mise au service de la loi, laquelle loi étant librement débattue entre tous, et surtout buttant sur les droits inaliénables de la personne. Dans notre République, peu de droits résistent à l’intérêt général. Notre société est bonhomme, mais qu’on ne s’y méprenne pas, les fondements de la Terreur sont loin d’être totalement expurgés. Il y a là une antinomie sérieuse entre une pensée de puissance, celle de la république, et une morale privée traditionnellement centrée sur la liberté individuelle et la douceur de caractère. C’est à cette antinomie, sensible à beaucoup, y compris chez nombre de serviteurs de l’Etat, que nous devons de ne pas avoir été totalement dévorés par cette pensée républicaine fondée sur l’intérêt général. Mais les frictions sont rudes, et la tension, constante depuis plus de deux siècles, tiraille sur plusieurs fronts.

 

Archétypes creux et idéaux funestes : la fin de la charité.

 

Tout d’abord cette pensée, par nombre de courants éducatifs entre autres, tente d’imposer son terrain. L’idée à faire passer est l’identité entre l’intérêt général et la morale personnelle. S’ils ne se raccrochent pas à la légitimité de l’intérêt général, les affections ou investissements intimes des Français ne sont pas recevables comme arguments légitimes dans le débat social, et encore moins dans la négociation  politique. C’est le principe de la justification constante. Dans le domaine des affaires publiques, et jusque dans les recoins les plus intimes des relations sociales, rien ne peut être exprimé qui ne présente des marques de conformité idéologique. Le principe en est kafkaïen, qui impose à la pensée individuelle, doucement mais sûrement, de faire précéder tout raisonnement d’un effort de prophylaxie idéologique. C’est le parasitage progressif de l’esprit, et à des degrés divers, par toute une cohorte de censeurs, intégrés par l’individu, surgissant à chaque recoin de l’entendement pour redresser toute idée confuse avant qu’elle ne devienne une pensée cohérente. Ces archétypes ont double forme : pareils à Big Brother, ils sont à la fois bonhommes et terrifiants, maniant la récompense et la condamnation. Ils ont comme archange putatif le prototype du saint laïque, mélange d’Abbé Pierre et de Louise Michel, ou celui des inénarrables productions télévisuelles où la force publique, souvent féminisée, lutte contre les préjugés et/ou réinsère à tours de bras. Réinsérer dans quoi, au demeurant, on se le demande bien, mais la pensée de l’intérêt général ne peut se faire sans celle de la société en général, beauté aussi massive qu’évanescente, à la fois écrasante et insaisissable. Au passage, c’est ainsi que des drames humains qui appellent des réponses humaines, de l’ordre de l’interaction forte entre les personnes librement engagées, deviennent des questions d’intérêt général. Là où il faudrait la charité, au sens chrétien de soin des uns pour les autres et d’esprit d’amour, défile la cohorte des légitimations technocratiques à la misère humaine, suivie de la plongée dans le rapport de force. Le plus grinçant est que ces censeurs mentaux n’existent pas en tant que tels et sont essentiellement des archétypes.

Le drame, pour ceux qui s’enivrent d’intérêt général et veulent épouser corps et âme cette machinerie symbolique, c’est qu’ils restent quoi qu’il arrive, et de quelque fonction qu’ils se vêtent, des hommes et des femmes. Ils sont de ce fait souvent irrémédiablement hostiles, dans certaines parties de leur être, à cette idée d’intérêt général, en particulier quand il s’agit de vérités vivantes et intimes que le mot ne peut effacer, comme l’avenir des enfants. C’est pourquoi les responsables corrompus qui, n’ayant pu atteindre l’illumination républicaine, mettent un peu d’argent de côté au détriment du bien public sont dans l’ordre des choses. Par certains aspects, ils sont préférables aux hypothétiques et peu probables censeurs aseptisés, désexualisés, dévitalisés, qui auraient réussi à atteindre l’idéal de la fusion de leur morale personnelle avec la morale républicaine.

 

De l’inversion des valeurs comme programme politique.

 

Dans cette lutte entre morale individuelle et morale publique, il faut qu’à terme l’une circonscrive l’autre. C’est du moins ce qui est inscrit en filigrane dans le projet de toute pensée fondée sur l’intérêt général : déniant toute forme de légitimité à la personne, ne reconnaissant que celle du nombre, elle appelle comme fin dernière une morale personnelle procédant de la morale publique, et non l’inverse. Le nouvel homme issu de la Terreur ne décide pas des vertus publiques, il en est empli et se conforme à elles sans pouvoir décider de leur contenu. C’est pourquoi, se coupant de toute légitimité venant de l’histoire et de la libre volonté des personnes qui la composent, les discours qui agrémentent notre histoire républicaine tendent à devenir des ressassements ad nauseam de valeurs impersonnelles et générales, creuses et consensuelles. Dans cette optique, l’Etat et le politique ne sont pas les simples instruments de l’accord des citoyens, mais un projet messianique et un horizon moral qui s’imposent à leurs sujets et, dans la mesure du possible à leurs consciences. C’est pour cela qu’outre la mise en place progressive des formes de censure douce dont nous venons de traiter, il importe d’opérer, lentement, longuement, par sédimentation, un renversement moral progressif, une inversion des valeurs qui fait désormais confondre le mythe rousseauiste  de l’état de nature et le péché originel.

 

 

         De la liberté de l’homme comme fait acquis…

 

Le premier angle d’attaque de ce processus d’inversion morale est la question de la nature de l’homme. Cette idée soutient, avec l’énigme de la nature de l’Univers, toute philosophie digne de ce nom, qu’elle soit de haute volée, ou plus prosaïquement, celle appliquée de façon quasiment inconsciente par tous et tous les jours. C’est ici, de manière insidieuse, presque innocente, que le démon de l’intérêt général susurre sa première tentation.

Il faut, pour comprendre ce processus, délier quelque peu les fondements de la morale privée judéo-chrétienne. L’idée dominante dans l’aire culturelle européenne depuis plus d’un millénaire était celle d’un homme indubitablement faible, capable du pire, parce que porteur en lui-même du mal. Cet état est compris par la pensée chrétienne comme la conséquence de la séparation d’avec Dieu, séparation choisie par l’Humanité à l’origine. La plupart du temps, dans l’optique chrétienne, la liberté n’est pas un objet à gagner ou conquérir, mais un état de fait. C’est en usant de celle-ci qu’Adam et Eve se sont amputés de la relation parfaite à Dieu et de la vie éternelle. L’idée de fond, alors, est que c’est la grâce donnée librement et gratuitement à tous par le Christ qui rachète les hommes. A partir de là, chaque personne est le lieu d’un processus de liberté inaliénable, qui est l’acceptation ou non de la grâce. D’un point de vue philosophique, la morale judéo-chrétienne reconnaît le tragique du monde et introduit l’individu au centre de tout, comme étant le lieu vivant de cette tragédie. De fait ainsi que le dit la parabole, il n’est pas possible de séparer le bon grain de l’ivraie et tous sont concernés par la proposition d’alliance divine. Les conséquences morales sont alors singulières : la société n’est en aucun cas une entité parfaite. Au contraire, elle est le rassemblement d’hommes au cœur du Mal, hommes pourtant capables du meilleur, puisque ouverts à la grâce divine. Il s’agit simplement d’un ensemble de relations interindividuelles à réguler pragmatiquement. De ce point de vue, la pensée des Lumières, du moins celle de Rousseau, qui alimente l’idéologie de l’intérêt général, ne procède pas du christianisme, et le progressisme chrétien qui s’en réclame est, à mon sens, une méprise profonde. Les Lumières ne sont pas un moment de rénovation et de maturation du christianisme, une espèce de fin de crise d’adolescence qui l’aurait fait rentrer dans l’âge adulte, mais bien un processus philosophico-politique d’un autre ordre.

 

         À la liberté de l’homme comme conquête à entreprendre…

 

Dans le cas de l’idée d’état de nature (6), qui voit l’homme sauvage perverti par la société, c’est même de l’exact inverse du christianisme dont il est question. La façon dont la pensée de Rousseau a été comprise, amplifiée et souvent simplifiée, c’est que l’homme, placé dans une adéquation favorable entre ses besoins et/ou instincts se trouve dans un état d’équilibre dont le mal et la souffrance sont exclus. Il induit ainsi une image de la personne nue face aux processus sociaux ou physiques extérieurs, en position de perpétuelle passivité, en fait : ce sont uniquement en effet des configurations dans lesquels l’individu se place quasiment en consommateur passif de son existence qui sont causes de son bonheur ou de son malheur. Singulière perversion du christianisme, qui déplace par conséquence de l’individu au champ social l’idée de péché originel et donc celle de salut. Le bonheur n’est plus la responsabilité de la personne dans sa vérité intime mais la conjonction de l’état de la société et du placement que l’on y occupe en son sein. L’essentiel devient alors affaire de positionnement, l’individu et ses choix ne comptent plus. Comment alors, en ces temps d’individualisme, cette pensée peut-elle être si répandue et surtout massivement acceptée ? C’est qu’elle est fort pratique, tant qu’on ne fait un trop gros effort de vérité, pour le repos de la conscience individuelle. Elle induit en effet l’évacuation de la question du Mal du champ de la conscience. En effet le Mal est ici toujours extérieur et social : il ne se pose jamais à la personne comme la prise de conscience douloureuse de sa propre finitude et de sa propre difficulté au bien. Au contraire le Mal tend à revêtir alors deux dimensions. En premier lieu il apparaît comme une question sociale, une force extérieure qui amène la souffrance aux hommes. le Mal, alors, s’incarne dans le volcan qui explose, la souffrance de l’ouvrier à la tâche, le travail est refusé. A la longue, le Mal et l’adversité ont presque tendance à se recouvrir. Une diabolisation de la difficulté se profile derrière tout cela.

 

En second lieu, le Mal devient ce que nous faisons quand nous transgressons les règles de la « bonne société », celle de l’équilibre, qui est censée nous ramener aux joies néolithiques de Rousseau. Ces règles en l’espèce sont celles de l’intérêt général. De fait, en désignant l’adversité, et par extension, l’autre, comme le Mal, et en montrant la conformité sociale comme source du bien, cette idéologie est fondamentalement dans une logique d’inversion de la morale privée antérieure, et surtout amène à une vision de l’homme perçu comme un enfant autocentré, totalement fermé à sa propre responsabilité et enfermé dans une recherche impossible du paradis social.

 

         Vers la société de Puissance.

 

Partant de là, il était tout à fait normal que s’enclenche un processus tendant à évacuer la négociation des traditions sociopolitiques républicaines. La négociation, dans la logique rousseauiste, ne saurait être une source de légitimité, puisqu’il s’agit là d’un processus interpersonnel. Or, jouet ballotté par la société, l’individu n’est ici en aucun cas légitime pour, par son intervention, prendre positivement en charge quoi que ce soit de social ou le pousser vers le mieux. L’axiome qui exprime cela, et qui découle directement de la vision rousseauiste du monde est : la partie ne saurait améliorer le tout. C’est la société soit, dans une pensée hiérarchisante par nature, l’échelon le plus puissant, qui a forcément la capacité d’amélioration. Ce sont les fondements d’une idéologie de puissance. Cependant, qui peut dompter ce social écrasant, sinon un individu supérieur, un génie placé aux commandes ? La personne ne pouvant être totalement exclue de cette configuration idéologique, elle n’est légitime, de fait, non pas pour elle-même, mais parce qu’elle est légitimée.

En effet, puisque la négociation est exclue comme méthode de gouvernement, ce qui supposerai que la personne soit source de légitimité,  une légitimation autre est nécessaire. La raison qui la fournit. Transférant de l’individu à la société la question de la lutte pour le salut, la pensée rousseauiste y transfère aussi la promesse du paradis et de la Terre Promise. Est en situation d’exercice légitime du pouvoir, alors, qui se prévaut d’une compréhension supérieure de la société et de son devenir. Mais l’individu étant justement évacué comme source de légitimité, aucune vision politique ou sociale ne peut se fonder sur une appréhension subjective de la réalité. La clé est l’accès à la connaissance pure, à la compréhension de la société, à la raison. Dans cette pensée, un point de vue et un seul est acceptable sur les questions essentielles. Un point de vue nullement construit par l’interaction humaine, mais qui existerait de toute éternité et auquel, une fois nos yeux dessillés, nous ne pourrions que rendre raison. Puisqu’il y a une vérité sociale, il lui faut donc des prêtres chargés de la déchiffrer et d’en informer la population, dans des termes qu’elle comprenne. Ces clercs ne traitent en premier lieu que les dossiers prioritaires. Le reste est laissé en friche, dans l’attente d’un traitement ultérieur.

Est prioritaire, à l’évidence, tout ce qui relève de l’intérêt général, le reste recouvrant la sphère individuelle et toutes les questions laissées en plan. La boucle est bouclée : l’intérêt général est la justification d’une force brute appliquée à l’ensemble de la société. La démocratie de masse achève de légitimer lourdement ce règne de la raison et l’évacuation de la négociation. Que l’individu laissé trop souvent face à lui-même, et qui en tire quelque anxiété, ne s’inquiète pas trop : l’intérêt général a vocation à tout traiter, question de temps. Déjà, nos émois individuels tendent à l’intéresser, nos opinions sont juridiquement divisées en saines pensées, que l’on peut exprimer, et en avis délictueux, lesquels doivent, à peine sortis de leur gangue cérébrale, y être réintroduits sous peine de poursuite.

 

         Vers l’Etat-univers.

 

Cette logique de l’intérêt général, et son pendant philosophique, le rousseauisme idéologique, exercent indéniablement une forte séduction. Sur des pans de plus en plus larges de la vie humaine, ils nous libèrent de nos responsabilités. Nous n’avons qu’à voter pour choisir une politique, un parti, une appréhension de la raison, et nous occuper d’autre chose. Au pire, nous débattons du contenu idéologique de la vérité, mais du point de vue des idées abstraites. Ce système mental est reposant, parce qu’il est idéel, il n’existe pas, ne repose sur rien. C’est une médiation qui se propose de nous libérer de la vie, laquelle n’est pas fondée là-dessus. Le mouvement de cette dernière ne peut tout simplement pas procéder d’une seule volonté, fût-ce de celle d’un énarque, d’un universitaire ou d’un artiste engagé. La vie est fatigante, incompréhensible, tâtonnante. La conséquence de ce hiatus, dans la logique de l’intérêt général, finalement, est que l’Etat prend presque tout en compte, puisque, de la gestion des choses très larges, il tend à vouloir phagocyter peu à peu la sphère individuelle. Le régime des saisons devient du ressort de l’Etat. Trouver du travail aussi. Assurer la prééminence d’un discours acceptable, ou promouvoir des valeurs également.

Tout cela, l’intérêt général le justifie progressivement. S’en remettre peu à peu à lui est reposant pour l’individu qui le peut. Celui-ci, pour étancher sa soif de participation à la vie publique, peut alors disserter sans fin sur le sexe des anges et sur leur condition sociale. Ce système pousse subrepticement le citoyen dans une rêverie brumeuse où presque rien ne porte à conséquences. Tout français, de façon implicite se positionne à des degrés divers face à cette problématique.

 

De l’angoisse, de l’impuissance, et du processus d’amplification des crises.

 

D’un point de vue idéel, dans le meilleur des mondes, le citoyen de la République d’intérêt général est libéré de la crainte, puisqu’il est intégré parfaitement à la plus vertueuse, la plus puissante et la plus véridique force au monde, la société parfaite. Dans la réalité, le citoyen d’une république ravagée par la prééminence de la société sur la personne est facilement un être anxieux et sans sécurité, travaillé par le souci de protéger son avoir et sa sérénité. En effet, si tout va bien, s’il est possible de se laisser bercer par l’impression que les gestionnaires font leur travail au mieux, alors, éventuellement, il est possible de s’enfermer dans une jouissance inquiète. Mais un complication, hélas, rend ceci hypothétique au-delà du court-terme : l’aspect catastrophique à long terme de toute gestion publique fondée exclusivement sur l’intérêt général (7). Elle ne permet de prendre en charge que ce qui arrive à la conscience des responsables, elle ne répond qu’à ce qui est acceptable selon ses normes morales. Les autres problèmes n’existent tout simplement pas. Si une difficulté qui se pose à un citoyen n’est pas formalisable selon les méthodes de telle ou telle grande école, eh bien, il n’y a pas de difficulté. Et comme, la logique d’intérêt général n’est pas seulement un fait juridique, mais aussi un ensemble philosophique et un programme moral, soulever une difficulté qui n’existe pas, c’est s’exposer à des foudres multiples. Dans la logique républicaine française par exemple, il n’existe que deux catégories de personnes sur le territoire : les étrangers et les français. Le problème de l’immigration est donc résolu, puisque le taux d’étrangers dans le pays est stable depuis 30 ans. Que la majorité des immigrés depuis cette période aient pris la nationalité française et soient passés d’une case à l’autre, faussant toutes les statistiques, est un fait accessoire. Soulever le problème, jusqu’à il y a peu, c’était avec certitude se faire jeter aux fauves, avec en prime la culpabilité d’avoir trahi toute morale, c’est-à-dire la raison et le culte de l’homme atomisé et sans attaches. Dans la même veine des contorsions surréalistes, comment la France, dont la fécondité renouvelle à peine la population, doit-elle passer de 60 à 75 millions d’habitants en 30 ans, selon l’INED, avec une si petite participation des migrations à sa démographie ?

La société est plus proche d’un canevas infiniment complexe de relations humaines que d’un agrégat d’humains interchangeables. Sans préjuger de la qualité des personnes, il est douteux que l’on puisse assurer un minimum de bien commun par le simple rassemblement sur un territoire et l’adhésion, si ce n’est la soumission, à la République. Plus encore, c’est la question, non pas de la reproduction, mais de la continuité de notre civilisation, qui devient problématique. Cette question migratoire est le prototype de la bombe à retardement qui s’est développée sous les yeux des responsables, et de beaucoup de citoyens, sans qu’ils aient les moyens cognitifs de l’appréhender. Autant passer un film à une taupe. Un certain nombre de questions du vivant, autrement plus complexes que l’intérêt général porté par les mouvances écologiques, sont du même acabit.

Il en va de même pour les questions d’emploi : notre tissu industriel, surtout celui des PME-PMI, meurt à petit feu, non pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il est invisible. Ce qui est visible, ce sont les indicateurs de l’intérêt général, c’est le rêve éveillé de la société rousseauiste. C’est là qu’est le pouvoir.

 

         Du réveil brutal.

 

Un Français directement touché par ces crises souterraines est dans la situation d’un quidam ensommeillé jeté d’un train couchette en hiver. Le réveil est rude. Et surtout, il est solitaire. Complètement anesthésiés, ceux qui sont encore dans la machine n’ont en règle générale absolument aucune idée de la façon dont un individu seul peut prendre en charge son destin et celui de son environnement. Ils nourrissent de ce fait une peur panique et irraisonnée, à la fois de la chute et de la responsabilité. Malgré toutes les déclarations de principe, celui qui est jeté du train est aussi jeté du monde social : il a franchi la limite diaphane du songe, et on l’isole de peur de se réveiller. Il faut noter que ce monde onirique a, pour beaucoup de ceux qui ont grandi depuis vingt ans, presque valeur d’écosystème naturel (8). Il devient une véritable problématique générationnelle, en ce sens que les positionnements individuels adoptés à l’égard de celui-ci distribuent une carte plus vaste de la diversité des choix psychologiques et moraux  de toute une classe d’âge.

Rongés par la peur, poussés vers des débats sans conséquence, une partie des Français se retrouve dans de grands élans unanimistes. Pour des raisons les plus diverses, qui ne sont souvent que des prétextes, ce ne sont que rassemblements, pétitions, oppositions, soutiens : contre la guerre en Irak, contre la mondialisation, contre la présence de Le Pen au second tour des présidentielles. Une population apeurée, privée de tout moyen de prendre son destin en main, ne peut que s’opposer. Ces rassemblements sont une façon de sentir la vigueur finissante de l’esprit d’intérêt général. D’ailleurs, la seule fois ces derniers temps où les Français ont réellement eu le pouvoir sur une question, pour le référendum sur la constitution européenne, il en a été tout autrement.

 

De l’effondrement comme possible développement ultime de la justification d’intérêt général.

 

La pensée de l’intérêt général, évacuant la légitimité de la personne, débouche, un jour où l’autre, comme conséquence logique, sur la dictature et la sacralisation de la société. L’adoration de la race par nazisme ou celle de la classe ouvrière par le communisme relève de ce processus. La France, pareillement malade, fait de même, plus tranquillement et avec un certain pluralisme, tant elle possède d’anticorps culturels et humains. A la différence de l’Allemagne emportée en vingt ans, ou de la Russie cédant le temps d’un été, notre pays vit depuis plus longtemps avec le virus. Il en est affaibli mais s’en accommode, comme un vieillard cohabitant avec le mal qui va l’emporter. La morale privée a eu le temps de s’adapter, en plusieurs siècles, d’avoir une stratégie de réponse, parfois violente. Les nationaux-socialistes ont fait usage de la séduction pour arriver au pouvoir, les bolcheviks de la violence et de l’intrigue : passées les phases de fascination et de force brute, en France, l’idéologie de l’intérêt général semble avoir adopté une stratégie de sédimentation lente. Ce n’est plus la brusque éruption volcanique qui bâtit une montagne en quelques heures. C’est maintenant le long dépôt d’insignifiantes couches alluvionnaires, s’infiltrant partout, sans occasionner de gêne excessive ni cependant permettre la rémission. Il faut composer en permanence avec d’autres forces. Mais le résultat, à la longue, pourrait être le même.

Il est probable que l’éventuel maintien de la pensée d’intérêt général dans les années à venir pourrait amener un long déclin et un délabrement de plus en plus accentué, d’un point de vue économique, politique ou spirituel, au fur et à mesure que la morale publique rognera sur la morale privée, le groupe sur la personne.

Ne prenant en charge que les problèmes idéologiquement recevables, la république d’intérêt général a laissé se développer des crises latentes à un degré inédit en Europe. Parmi celles-ci, la paralysie économique, les crises du vivant, mais aussi la question migratoire et l’émergence de communautés antagonistes sont les plus susceptibles de conduire à l’explosion et à la désagrégation, par saturation des capacités du système politique et social. Depuis la Révolution Française, ce scénario s’est répété avec une régularité métronomique : 1792, le 18 Brumaire, 1848, 1852, 1871, 1940, 1958, 1968 … A chaque fois la crise s’est développée en dehors des capacités de compréhension de l’idéologie dominante, et a lentement faisandé avant d’exploser. A chaque fois les Français, ou une partie des Français ont fait appel à un groupe ou un homme fort, providentiel, chargé de « réinitialiser le système ».

 

         L’épuisement du malade.

 

Plus ou moins dictatoriaux selon les époques et les tempéraments, ces hommes ont pu s’appuyer sur une population malgré tout capable et qui se sentait responsable, si ce n’est du pays, du moins de son village et de ses relations de proximité. La morale privée, c’est-à-dire la responsabilité de la personne, était engagée dans la tentative de redressement national. Ceci ne se traduisait pas par de grandes participations idéologiques et des hauteurs de vue fulgurantes de la part des français, ni même par la conscience de participer à une œuvre globale. C’était le patient échange des hommes avec les hommes, dans de multiples domaines où ils se savaient seuls responsables de leurs actes et de leurs conséquences. C’était un tissu d’interactions humaines fondées sur la responsabilité de ceux qui y étaient engagés qui reconstruisaient le pays, sans gloriole ni lendemains qui chantent. Tout le contraire de la vocation de l’ouvrier soviétique à édifier le socialisme et ses horizons lointains, et qu’un système totalitaire enfermait et prenait en charge au quotidien.

Le génie de l’intérêt général est, de crise en crise, de se faire passer pour la solution aux problèmes, alors qu’il en est un facteur aggravant. D’année en année, de révolution en révolution, cette pensée a progressé lentement, tant dans les institutions que dans la psychologie des français. Elle a été aidée en cela par l’urbanisation et la technicisation croissante de notre société. Celles-ci, en effet, ont coupé nombre de citoyens de leurs sphères de responsabilités traditionnelles, pour les mettre en état de dépendance vis-à-vis de systèmes formels totalement déshumanisés. L’individu n’y a plus que des parcelles de responsabilité, bien bornées et délimitées. Le système d’intérêt général dans une société technique est une prophétie auto-réalisatrice, et c’est pour cela qu’il est séduisant. La conséquence directe, nous l’avons vu, en est un recul de la morale privée, puisque la responsabilité individuelle apparaît de plus en plus sans objet. Or, c’est cette morale qui rattrape les erreurs de l’intérêt général. C’est tout le paradoxe : plus l’intérêt général s’impose, plus il se prive de la possibilité de rattraper ses errements et son incapacité congénitale à prendre soin de la vie. Cette logique creuse sa tombe avec ses victoires, encore faut-il que cela ne soit pas la tombe de la France.

 

         L’affaissement acrimonieux, un scénario probable.

 

Les crises rampantes risquent d’éclater une à une, sans que le niveau d’investissement des citoyens soit suffisamment élevé pour les prendre en charge. La République est susceptible alors de se désagréger dans l’amertume et le mensonge.

Un scénario possible est qu’une crise majeure porte le coup de grâce par la révélation de l’inanité et de l’absence totale de vérité de la pensée d’intérêt général comme fondement de la vie en commun. Ce pourrait être un fait divers intercommunautaire, un incident nucléaire, le non-paiement des retraites, ou n’importe quoi d’intensité suffisante.

Le monde réel soutenant le monde mental de l’intérêt général s’effondrera alors, et une crise violente pourra ébranler cet univers idéologique. Par certains aspects, nous sommes déjà entrés dans cette phase. C’est là que le risque autoritaire sera le plus élevé, apeurés, autant pour leur sécurité physique que morale, beaucoup pourraient choisir un pouvoir fort. D’autres, insécurisés au plus profond de leur être par l’effondrement de leur monde psychologique, pourraient se livrer à toute forme de ce qui se rapproche le plus de cette pensée d’intérêt général : une idéologie, religion ou configuration totalisante, permettant d’assurer par osmose entre la psyché individuelle et les représentations du groupe une pesante stabilité sociale. Le piège est que les gestionnaires républicains s’aménagent de l’intérêt général de cet ordre, en le sous-traitant au religieux par exemple, là où l’intérêt général républicain aura trop visiblement échoué. Le danger alors n’est pas de confier au religieux des activités comme le caritatif ou l’enseignement, c’est de lui sous-traiter la légitimité politique. Cette sous-traitance, bien sûr, n’est que le premier pas vers la maîtrise d’œuvre, en particulier dans le cas de systèmes religieux à vocation totalisante, tel l’islam rigoriste.

 

Les investissements profonds comme source du bien commun.

 

Emportés par ce flot, ceux qui ne confessent pas ce catéchisme sont perdus : ils ne savent plus bien qui ils sont. Le décalage entre la France réelle et leur France intime est fréquemment abyssal. Cependant, la remise de la personne au centre des légitimités sociales, conduirait à l’inversion des fondements de l’idéologie de puissance, laquelle met la partie au service du tout. En effet, fondée sur l’idée que l’enjeu fondamental de l’homme se joue hors de lui, et non en lui, celle-ci débouche sur la sacralisation de la société, et sur l’emploi de la force. Cette idéologie est par bien des aspects celle de l’homme en société depuis les commencements. Mais ce n’est pas la seule force à l’œuvre dans l’histoire humaine, et dans l’histoire de France en particulier.

Son génie, depuis plus de deux siècles, est d’avoir fait progresser l’idée implicite que la puissance et la domination étaient les seuls moteurs de la vie d’un peuple. Sa faillite, c’est de ne pas y être arrivée totalement, puisqu’à chaque génération des hommes et femmes aiment, servent, et se donnent volontairement. Et depuis que ce pays est occupé par des hommes, cette chaîne de service ne s’est jamais interrompue. Elle a parfois été la pensée dominante, formalisée et explicite. Elle a aussi, comme aujourd’hui, été ténue, réduite aux plus humbles et aux invisibles, sans discours ou symboles pour l’intégrer à la bataille des idées. Cependant, ce ne sont pas les idées seules qui sont la sève des nations, ce sont les hommes et leur capacité à aimer et entreprendre. Il est possible de réfuter une idéologie par une argumentation quelconque, mais infiniment plus complexe de faire de même à l’égard d’un homme et de ses investissements profonds, lesquels sont par eux-mêmes des formes de communication. C’est par là que l’idéologie de puissance sera renversée.

            Vers un dépassement de l’intérêt général ?

 

L’avenir, alors, pourrait être à une république fondée sur la responsabilité personnelle des citoyens, s’organisant par contrat pour la gestion de leurs territoires et, à partir de territoires minimaux, cantons ou régions, et se réunissant contractuellement à une échelle plus large en fonction des problématiques qui les intéressent. L’intérêt général, alors, pourrait revenir à sa juste place, à condition d’être sous contrôle, pour garantir ces contrats et maintenir les conditions de la liberté.

Mais, au fond, la forme de l’Etat à venir importe peu. L’individu ne peut vivre seul, nous sommes des êtres sociaux. Sociaux mais libres : nous devons prendre en compte cet état de fait, et les tensions et énergies qu’il suscite. Ce qui est essentiel à la survie de la France, c’est qu’à l’intérêt général succède le bien commun, c’est-à-dire la rencontre des citoyens et de leurs investissements multiples comme fondement de la République. C’est la négociation entre les citoyens qui déterminera ce que doit être l’Etat, et ce que nous ferons de commun. Pour cela, cependant, il est nécessaire de sortir de l’idéologie de puissance, et surtout du messianisme social. Proposons l’Etat comme un simple outil au service des hommes, comme étant vraiment notre chose publique. Pour cela, il paraît illusoire de penser que de simples réformes institutionnelles soient susceptible de changer quoi que ce soit en profondeur. C’est à un véritable travail de vérité que nous pouvons inviter, à l’échelle du pays. A ceux qui en sont convaincus, peut-être y-a-t-il de l’expérience à retirer de processus historiques aussi divers que l’évangélisation de l’Empire Romain, ou plus près de nous, les multiples initiatives individuelles qui ont contribué à faire des villes nord-américaines du XIXème siècle, en particulier de Chicago, chaudrons infernaux de misère et de violence, des endroits vivables.

D’un point de vue plus large, la France de demain sera peut-être confédérale dans les fondements du pouvoir et profondément unitaire dans un nombre limité de fonctions et dans sa représentation symbolique. Ce sera à nous tous d’en juger. Quel que soit le projet, une fenêtre d’opportunité est ouverte. La pensée de service, organisée et portée par des hommes la vivant à plein, peut être dès maintenant un ressac qui rongera par l’exemple la religion de puissance.

 

***


(1) Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire?, Paris, Gallimard, « Idées », c 1953, p. 107.

(2) « Dans la famille malienne que je suis allé voir hier, le père a deux femmes, il est bigame. Eh bien, il a accepté de les séparer, et de prendre deux appartements. Et il nous disait “Je suis obligé de faire l’aller et retour, ça me coûte beaucoup en énergie”. […] On peut trouver des arrangements avec la République. » Propos d’Azouz Begag du 7/9/2005 sur Europe 1.

(3) L’intérêt général est évoqué ici comme justification d’un rapport de force et d’une délégitimation de la personne comme acteur et sujet central de la vie en commun. Il ne s’agit en aucun cas du bien commun, réunion et dialogue des divers investissements personnels dans la prise en charge de la réalité.

(4) Cela amène une question : dans quelle mesure, cette pensée ne génère-t-elle pas une hiérarchie sociale présentant tous les attributs de l’immuabilité ?

(5) En ceci, cela rejoint un processus identifié par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique : la puissance populaire, comme enjeu, support et instrument des rapports de force entre acteurs aristocratiques, cléricaux ou royaux (cf. DE TOCQUEVILLE, Alexis, Textes essentiels – Anthologie critique par J-L Benoît, Coll. Agora, Ed. Pocket, Paris, 2000, pp. 30-40).

(6) De Rousseau, non de Locke.

(7) Même si de l’intérêt général est nécessaire, dans des cas particuliers, et souvent pour contribuer à prendre en charge des situations exceptionnelles (Police, Armée, certains problèmes sanitaires …), mais ceci ne signifie pas que l’intérêt général soit indispensable comme fondement de la vie commune.

(8) Son effondrement rapide à l’heure actuelle devient la source d’une souffrance cognitive perceptible à grande échelle.

Par Matthieu OllagnonDernière modification 04/10/2006 18:34
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