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Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est enseignant, publiciste et romancier.
 

D’un cul vrai et de quelques vrais faux-culs


Éditorial d’Art Press, n° 343, mars 2008.

 

 

        Quel foin dans la presse pour la vue d’un cul ! Que de protestations indignées ! « L’insulte faite à Marie », titre Libération (oh, pardon pour le lapsus : « à Beauvoir », devais-je écrire, le cul n’étant pas celui de la Vierge, mais rien de plus que celui d’une femme, d’un écrivain, Simone de Beauvoir, dont le Nouvel Observateur a commis l’infamie de publier la photo en « une ». « Scandale, mercantilisme, grossièreté, lâcheté, bêtise, machisme, obscénité, perversion, prostitution… », on a tout entendu. Les chiennes de garde ont foncé à la curée. Même l’intransigeant Daniel Schneidermann dans Libération a vu rouge : figurez-vous qu’on a traficoté le document en estompant le rouleau de papier-cul et en sortant du cadre la cuvette des W.C. ! Pure pratique stalinienne, non ? De quoi s’agit-il en vérité ? D’une photo pornographique ? Évidemment non. Simone de Beauvoir faisait tout simplement sa toilette, nue, dans une salle de bain d’un appartement de Chicago. La porte étant ouverte, le photographe Art Shay, ami de son amant américain, la voit « se pomponner devant le lavabo » et prend un cliché. S’indigne-t-elle ?? Fonce-t-elle vers l’ignoble paparazzi pour l’obliger à détruire la photo ? Nenni. Elle se contente de lui lancer en souriant : « Vilain garçon ». Objections des belles âmes : avec ce choix de couverture, le Nouvel Obs a voulu vendre du papier. Serait-il donc le seul hebdo à avoir une telle mercantile préoccupation ? Seconde objection de la ligue des vertueux : Simone de Beauvoir n’était pas là pour autoriser la publication de la photo, il y a atteinte à la vie privée. Incontestable. Mais quand la même Simone, dans ses Mémoires, dans ses lettres rendues publiques, racontait de long en large ses amours et celles de Sartre avec leurs très jeunes maîtresses, ou elle avec son amant américain, cela sans leur aval, voire à leur corps défendant, pas d’atteinte à la vie privée ? Et toutes les biographies, des vivants ou des grands morts, et en l’occurrence celle, excellente, de Danièle Sallenave, Castor de guerre, pas des atteintes à la vie privée ? Faut-il, dès lors, penser que l’indignation morale viendrait du fait qu’on peut tout raconter avec des mots, mais que s’agissant d’une image… ? Ce serait là la preuve que le toujours très puritain parti iconoclaste qui a sévi au cours des siècles est aujourd’hui plus puissant que jamais. Un dernier mot à l’attention des admirateurs et admiratrices de Simone de Beauvoir qui s’épuisent à nous convaincre que leur héroïne n’était pas cette intellectuelle froide, insensible, raisonneuse, mais une femme, une vraie femme, une belle femme, avec un corps, un vrai corps de chair, sensuel, sexy…, eh bien, de quoi se plaignent-ils ?, est-ce qu’avec cette photo on n’en apprend pas mille fois plus sur ce corps qu’avec tous les besogneux discours ?


Par Jacques HenricDernière modification 12/03/2008 22:10
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Les Chroniques de MF

Jacques Henric "… Il n’était ni l’un ni l’autre, Alain Robbe-Grillet, qui vient de mourir à l’âge de 86 ans. Rien qu’un écrivain, tout simplement. Et un écrivain qui, précisément, s’en est pris d’entrée à l’increvable pathos romantique selon lequel l’acte d’écrire relèverait d’une nécessité absolue. La posture oraculaire du dieu tonnant ses vérités n’a jamais été la sienne. « Moi, en tout cas, déclarait-il en 2001, je peux vivre sans écrire ». « Pas sans vin rouge », ajoutait-il. Logique que la veille de sa mort, la première chose qu’il ait réclamée : une bouteille de bordeaux."
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