Entretien inédit avec Édouard Glissant : 7. « L’ÉCRIVAIN D’AUJOURD’HUI EST TOUJOURS UN ÉCRIVAIN FUTUR »
A.L. : En lisant tant vos poèmes, que vos essais, que vos romans, le théâtre aussi, donc une œuvre qui utilise beaucoup des genres traditionnels de la littérature, les thèmes sont récurrents, se répondent l’un à l’autre : ma lecture n’a jamais séparé artificiellement les diverses parties de l’œuvre en catégories. Ceci parce que je ne pense pas qu’il y a visée de totalité dans l’œuvre, que c’est un tout, parce que rien n’est tout, selon Lacan, mais qu’il y a une unité, il y a un “un” qui se manifeste dans l’écriture qui doit être poursuivi, dans la diversité de ses manifestations. Un “un” qui d’ailleurs n’a pas à être rapporté à un sujet individuel, mais à autre chose.
É.G. : Je crois qu’il y a plusieurs problèmes dans cette question. Il est tout à fait évident que toute œuvre de littérature a un projet. Et que si une œuvre de littérature a un projet, elle ne peut être que, disons, unitaire par rapport à ce projet, même dans ses diversités. L’autre problème est que dans l’expansion, l’éclosion et l’expansion des littératures en occident, les genres se sont peu à peu formés et distingués. Mais, première constatation, les genres ne sont pas éternels, ils sont venus pour des raisons qu’on a analysées, qu’on a étudiées, d’abord la poésie lyrique, le théâtre, et puis le roman, et tous ces genres-là se sont diversifiés, ont conquis une sorte d’autonomie. D’ailleurs, le plus souvent, en réaction les uns contre les autres. On se souvient de Boileau, qui ne supportait pas de lire un roman. Qu’est ce que ça veut dire ? Voyons dans d’autres cultures, d’autres civilisations, quand même. On voit qu’il y a des romans en Chine et au Japon. On voit qu’il y a de la poésie et des romans. La question qu’on devrait se poser est la suivante : d’une part, est-ce qu’un genre est “un” en soi ? Je ne le crois pas. D’autre part, est-ce qu’il y a un procès généralisant qui fait qu’un peu partout on aboutisse à ces mêmes genres ? C’est-à-dire le théâtre, la poésie, le roman, l’essai, sans compter, bien entendu, la philosophie et l’histoire. Je ne crois pas que l’on puisse décider qu’il y a ainsi une sorte de processus universel qui aboutisse à des genres. Qu’est-ce qu’il nous reste, alors ? Il nous reste ceci : d’une part que l’œuvre de littérature est univoque et diversifiée, et d’autre part que, avant l’apparition des genres, il y avait, il existait un genre, un tronc commun que pour ma part je détermine comme une littérature à caractère épique. Je détermine la littérature à caractère épique comme étant, à la manière d’Hegel, l’exposition d’une communauté naissante, c’est-à-dire non encore sûre de son existence même. Pour moi le genre épique (je suis très hégélien sur ce point), c’est l’expression de la conscience commune au moment où elle n’est pas encore conscience politique, c’est-à-dire au moment où elle n’est pas encore sûre de son existence en tant que communauté. Autrement dit, la littérature épique rassure la communauté sur son existence même. Et ce tronc commun n’est pas différencié. C’est-à-dire que la littérature épique ce n’est ni tout à fait de la poésie, ni tout à fait du roman, ni tout à fait de l’histoire, ni tout à fait de la politique, ni tout à fait de la poésie. À la naissance de toutes les communautés (ça c’est pratiquement un universel généralisant) on trouve ces grands livres fondateurs que sont par exemple l’Ancien Testament, l’Iliade, la Chanson de Roland (pour la formation de la société française) les Bhagavad-Gîta des Hindous, le Popol-vu des Mexicains, les Sagas islandaises, les Nibelungen pour les Allemands : dans toute communauté qui se forme, il y a ces livres fondateurs. Et ces livres fondateurs sont des livres épiques, qui portent peut-être les genres en eux-mêmes, mais ne passent pas par le genre.
La question, d’une part, est alors : sommes-nous à une époque de naissances de communautés ? Et d’autre part, sommes-nous à l’époque de naissances de communautés non encore sûres d’elles-mêmes, c’est-à-dire qui n’ont pas encore passé par la précipitation politique ? Il me semble qu’on ne peut pas répondre positivement à ces deux questions parce que nous sommes à une époque non pas de la naissance des communautés, mais de la naissance de nouvelles communautés, c’est-à-dire d’une espèce d’apparition d’une “face cachée” de la Terre, qu’on appelle généralement les pays du Sud, mais que cette naissance ne peut se faire qu’en relation avec d’autres communautés déjà existantes et qui, elles, sont déjà passées par la précipitation politique. Autrement dit, aucune conscience de naissance de communauté aujourd’hui ne peut être sauve de la précipitation politique, qui s’est déjà faite ailleurs. Ces communautés nouvelles apparaissent en relation avec des communautés qui existent déjà, qui sont déjà passées par la précipitation politique et qui le plus souvent ont été des communautés disons d’oppression ou de colonisation ou d’expansion. Ce qui fait que la naissance nouvelle qui se pratique aujourd’hui n’est pas tellement la naissance d’une communauté, mais la naissance d’un nouveau genre de relation entre communautés.
Autrement dit, ce qui apparaît aujourd’hui c’est la naissance réelle de la totalité-monde, qui a déjà été en proie à la précipitation politique mais qui doit peut-être s’en échapper dans une autre direction. Cette autre direction ne peut pas être la direction de l’innocence naïve du tragique primitif. Il faut que ce soit une direction qui englobe le politique comme dimension tout en dépassant le politique comme réalité. Dans cette nouvelle situation, il faut un nouveau tronc commun. Et c’est ce tronc commun (peut-être que ce ne sera pas une littérature épique mais ce sera en tout cas une littérature) qui va intégrer et dépasser tous les genres possibles. C’est-à-dire que, après le moment extrêmement fécond et prodigieusement éclairant de la spécificité des genres dans les littératures occidentales et d’ailleurs (peut-être ailleurs, en Chine où au Japon, par exemple), il me semble que la situation nouvelle nécessite, du point de vue des techniques littéraires et du point de vue de l’expression, un nouveau tronc commun, qui ne sera pas comme celui de la littérature épique des livres fondateurs de l’humanité, mais qui sera un tronc commun qui englobera sciemment, en toute conscience, à la fois la précipitation politique et les conquêtes des divers genres littéraires ; cette unité-là ne sera pas une unité donnée d’avance, ça sera une unité à conquérir. Et c’est pourquoi j’ai écrit quelque part que nous sommes toujours les ethnologues de nous-mêmes. L’écrivain moderne est l’ethnologue de soi-même parce qu’il doit intégrer dans l’unicité de son œuvre toute la diversité non seulement du monde, mais aussi les techniques d’exposition du monde. Le dépassement des genres est donc rendu nécessaire par la situation nouvelle. Il ne s’agit pas tellement dans cette situation d’exprimer des communautés, mais d’exprimer des communautés dans leur rapport à d’autres communautés, ce qui change considérablement la perspective de la littérature. La littérature, pour revenir à un point qui nous est commun depuis le début de ces entretiens, ne cherche plus en profondeur l’être, la littérature cherche une étendue de la relation. Or ceci ne peut pas être pratiqué à l’intérieur d’un genre, ceci nécessite la multiplication et la multi intrication des gens littéraires. Et peut-être qu’au bout de cet effort, il y aura d’autres genres qui vont apparaître, dont on n’a aucun moyen à l’heure actuelle de deviner ce qu’ils seront. De l’intégration de tous ces genres, théâtre, essai, roman, poésie, vont peut-être naître d’autres genres. Mais que seront-ils, nous ne le savons pas encore. C’est pourquoi l’écrivain d’aujourd’hui est toujours un écrivain futur.