Entretien inédit avec Édouard Glissant : 6. « SE SÉPARER DU LIEU DE L’ÉNONCIATION POUR Y REVENIR »
A.L. : Ce qui m’a frappé dans la littérature médiévale, mais aussi dans beaucoup d’autres littératures, c’est que contrairement à ce que la critique positiviste croyait, il n’y avait de paroles au fond qu’au prix d’une séparation d’avec un lien d’énonciation, d’une identité dans l’imaginaire, etc., d’une réalité sociale. Ici deux brefs exemples : à la fin de ce qui est le premier texte poétique de la littérature française, la Séquence de Sainte Eulalie, il y a la colombe du Saint-Esprit qui se sépare du corps de la sainte. Cette colombe du Saint-Esprit, c’est aussi le souffle d’inspiration poétique de la langue française, et il y a une coupure d’avec le lieu du martyre, le lieu réel du saint qui en fait représente la possibilité même de l’essor poétique. Un autre exemple, cette fois-ci dans la littérature provençale, c’est le célèbre poème de Guillaume IX d’Aquitaine où il dit qu’il fait un poème sur ou du pur néant, et qu’il indexe ainsi comme source de sa parole quelque chose qui n’est, à littéralement parler, rien. Alors, de ces deux brefs exemples (mais qu’on pourrait retrouver ailleurs), je tire un axiome qui est que la littérature n’est que si elle s’arrache à son lieu d’origine, si elle s’arrache aux déterminations qui pèsent sur elle tout en les réinventant dans sa structure, pour revenir ensuite au point de départ en ayant passé par une espèce d’anamorphose ou de métamorphose — qui fait qu’elle revient à la fois modifiée et modifiant. Et je crois que toute une partie de ce que vous avez fait répond à cette exigence de départs et de retours.
É.G. : C’est ce que j’ai appelé la pratique du détour, en particulier chez les peuples de la Caraïbe. Il est étonnant de voir comment par exemple les intellectuels de la Caraïbe (je ne parle pas seulement des poètes) sont impliqués et intéressés par les problèmes qu’il y a ailleurs. Par exemple, Marcus Garvey, qui est un Jamaïcain, prend charge pratiquement les problèmes des Noirs Américains ; d’ailleurs chez les Noirs Américains beaucoup de leaders, de mouvements viennent des Antilles, de la Jamaïque, ou de Trinidad. Et il y a des autres exemples fameux, comme Franz Fanon en Algérie, comme Césaire qui se considère comme revenant à l’authenticité africaine. Il y a une espèce d’extraversion des antillais sans doute parce que les Antilles sont une terre archipélagique, un archipel...
Est-ce que j’ai déjà parlé de mon opposition entre la Méditerranée et les Antilles ? Je crois que la Méditerranée, c’est là sa grandeur historique, est une mer qui concentre. Ce n’est pas par hasard que les plus grandes religions monothéistes sont nées là, autour de la Méditerranée. C’est une mer de l’un. C’est la mer du gouffre fondamental, de l’abîme intérieur qui détermine toutes les philosophies de l’un. Je crois que les lieux archipélagiques aujourd’hui, comme la Caraïbe, sont des lieux où la mer ne concentre pas, mais diffracte, où le mouvement d’éclatement est très grand.
Mais ce n’est pas pour cela seulement que je parle de la pratique du détour. Le détour est à la source même de toute œuvre littéraire. L’œuvre littéraire qui ne pratique pas le détour n’est qu’un report littéral du réel. Et même dans les époques où on considérait que la littérature avait pour fin de copier le réel, dans cette mimésis il y avait toujours un dépassement. Cette pratique du détour qui est à la source de l’œuvre littéraire, elle se manifeste de manière plus fondamentale à certaines époques. Et je crois que le Moyen Âge est une de ces époques. D’abord parce que c’est l’époque où la notion même de nation et la notion même de langue commencent à se former mais ne sont pas encore restrictives et dominatrices. Et que par conséquent une pensée de l’errance est là possible. Je signale que, au Moyen Âge sur ce plan-là, il y a beaucoup d’éléments qui montrent que cette période était très en avance sur la nôtre. Par exemple, la coopération entre les philosophes juifs et arabes, ou le mouvement des universités, entre Florence, Bologne, Paris, Londres, Salerne, et entre les monastères aussi, qui est mouvement absolument transnational et qui ne tient pratiquement pas compte des exigences naissantes des états ou des nations qui vont apparaître plus tard. Il y a là, à mon avis, la manifestation d’une pensée de l’errance qui est importante. Et chaque fois qu’historiquement, dans le monde, une situation de transition ou de naissance (pas de renaissance, parce que la Renaissance c’est déjà une fixation), soit d’états, soit de communautés, soit de nations, soit de philosophies, soit de religions nouvelles apparaît, eh bien, cette pensée de l’errance triomphe. C’est ce qui est évident dans les deux exemples que vous avez donnés.
Mais n’oublions pas non plus que tous les fondateurs des grandes religions sont des errants. Il est évident que le Christ ou que Mahomet ou que le Bouddha sont des errants. En tout cas, qu’ils vivent dans la pensée de l’errance. Or, qu’est-ce que c’est la pensée de l’errance ? C’est quitter le lieu, se départir du lieu qui vous a été donné, pour mieux le comprendre ou pour mieux vivre avec. Dans cette mesure, la littérature accomplit une fonction qui avoisine celle des grandes pensées fondatrices de religions, qui est la pensée de l’errance que j’oppose à la pensée du système. Quand les grandes philosophies, non plus religieuses, vont se constituer, elles le feront de manière plus pesante et continentale que les pensées de la religion ou que les pensées de l’imaginaire littéraire. Et on assistera, que ce soit chez Bossuet, chez Hegel ou Marx, à une espèce d’européocentrisme qui n’est pas chez Guillaume d’Aquitaine, et qui n’est pas dans les grandes pensées religieuses.
Donc, je crois que nous sommes aujourd’hui en cette période-là. Non pas de la naissance des communautés nationales, religieuses, philosophiques, etc., mais de la naissance d’une communauté chaotique qui est la communauté mondiale. Et dans ce cadre-là, il n’est pas étonnant que les pensées de système s’effondrent. Et nous assistons à ceci qui me paraît fondamental : que les pensées de l’enracinement s’effondrent aussi, sauf dans des catastrophes, écologico-humaines comme en Yougoslavie où c’est le retour du refoulé nationaliste. Mais même ces catastrophes-là apparaissent comme des anomalies, n’apparaissent plus comme légitimes. Et même si on pense à la domination des États-Unis sur le monde, elle n’apparaît pas comme légitime. Je reprends ce que j’avais dit l’autre jour, la colonisation portait avec elle-même, avec assurance son propre site de légitimité. Il n’y a plus de légitimité aujourd’hui, parce que le problème pour tout le monde, les puissants comme les démunis, les riches comme les pauvres, est de savoir comment quitter le lieu où on est pour pouvoir comprendre le monde et comment après avoir compris, ou cru comprendre, le monde, revenir au lieu où on est. C’est là où la littérature peut jouer un rôle fondamental, à savoir permettre d’avoir l’écart avec le lieu d’où l’on provient, sans que cet écart soit un gouffre infranchissable. C’est ce que je résume en disant que l’écrivain pour moi doit être toujours solitaire et solidaire. Solitaire, ça veut dire qu’il doit toujours être dans la pensée de l’errance, qui n’est pas une pensée collectiviste, ni même une pensée collective, et solidaire, ça veut dire qu’il doit être aussi dans la pensée de son lieu. C’est seulement par cette pratique du détour et du retour que la dialectique s’opère.
A.L. : Je vous lance une question : Vous avez parlé de l’authenticité africaine, et vous avez parlé du déclassement des pensées de l’enracinement. Donc, ce que vous pointez là, à mon sens, c’est qu’il y a des faux détours, ou de faux retours qui sont des retours complètement imaginaires, des leurres, disons, et qui causent dommage. Est-ce que vous voulez développer ?
É.G. : Bien sûr, on peut dire que par exemple les décolonisations qui se sont faites dans le deuxième quart de ce siècle se sont faites sur le mode du leurre, parce qu’elles se sont faites non pas en fonction de quelque chose qui allait venir, et qui serait le principe de la relation, mais en fonction de quelque chose qui était passé et que l’Occident d’ailleurs a enseigné à tout un groupe de peuples sur la terre, à savoir le principe de l’enracinement unique. Et c’est bien pourquoi on a vu les résultats traumatisants des luttes de décolonisation en Afrique, par exemple, qui porte à la constitution d’états parodiques, parce qu’ils visaient un but dont ils n’avaient pas les moyens, à savoir la puissance, alors que ce n’était pas des états de puissance. C’est vrai qu’il y a une fausse image de ce que vous appelez l’authenticité, une image folklorique, mais il y a aussi une image de renfermement de l’authenticité, liée à l’idée qu’on a un être essentiel qu’il faut poursuivre, et ça, ça a fait des ravages partout dans le monde et ça continue à en faire. Et puis, à un niveau beaucoup plus bas, vous avez les catégories, à savoir que le Nègre est émotif, que le Blanc est rationnel, que... je crois même que Senghor avait dit la fameuse phrase : “L’émotion est nègre et la raison est hellène”. En effet, il y a toutes ces catégories-là qui sont complètement perturbantes, parce qu’elles relèvent d’une notion extrêmement fallacieuse de ce qu’on appelle l’identité.
A.L. : On pense à Roots d’Alex Haley…
É.G. : Absolument, pour moi Roots est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire, le leurre complet. C’est l’idée que la chaîne de la filiation est fondamentale et qu’on peut la recomposer, ce qui n’est pas vrai.