Entretien inédit avec Édouard Glissant : 5. « RÉVÉLER LES INVARIANTS DE LA RELATION MONDIALE »
A.L. : Ce qui est apparent, c’est qu’il faut prendre le problème selon un angle où la littérature crée des noms, de nouveaux noms pour de nouvelles choses et qu’elle influence avec la poésie notre structuration de la réalité. Et ici je cite Lacan : « La vérité s’avère dans une structure de fiction” ; dire qui sépare complètement la fiction d’une conception du “mensonge” simpliste et qui donne aussi à l’étude de la littérature, de la fiction dans son ensemble, toute son importance : sans quoi la littérature n’est que faribole sans importance. Par exemple, Rousseau invente le “bon sauvage” : et si l’on scanne les média modernes, le bon sauvage est partout ; cette création a une importance décisive dans la fondation des disciplines comme l’ethnologie, l’anthropologie, etc.
É.G. : Je voudrais revenir à ce rôle de la littérature et de la poésie, ce qu’il peut être dans le monde actuel… dans la mesure où nous avons été nourris de littérature occidentale (parce qu’il faut dire que nous ne connaissons pas grand chose des autres littératures - chinoise, indienne, japonaise, etc., nous commençons à peine à savoir qu’elles existent et comment elles existent).
Toute la littérature, tout l’effort, toute la pulsion, toute la tension de la littérature occidentale, pour dire la chose d’une manière grossière et qu’il faudrait nuancer, tout cet effort est allié à la conception de l’être comme être ; il me semble que, sauf hérésies, toutes les littératures occidentales sont alliées à cette recherche de l’être comme être. À savoir que toutes les littératures occidentales sont des recherches de la profondeur. C’est seulement dans les moments de réaction violente chez les poètes qu’apparaissent, par exemple, des formes de littérature baroque, qui ne sont pas des littératures de la profondeur, mais ce que j’appelle des littératures de l’étendue. Or, cette dimension de la recherche de la profondeur, il me semble que c’est ce qui peut nous aider à exprimer la pensée formulée par Lacan. En disant cela, Lacan est dans une perspective de l’être comme être. Et il me semble que c’est à questionner. Si la littérature continuait à être liée à une recherche de l’être comme être, elle cesserait d’être importante dans le monde actuel. Est-ce que dans la civilisation occidentale on n’a pas déjà renoncé à la littérature et à l’art ? Est-ce qu’on ne continue pas tout simplement par mécanisme et par habitude ? Est-ce que ces cultures et ces civilisations occidentales n’ont pas encore, sinon compris, du moins deviné que la recherche de la profondeur et la question de l’être comme être sont à rejeter au profit d’autre chose ? Par exemple au profit de l’investigation technologique du monde ou de toutes sortes d’autres dimensions liées au domaine de la technique, qui font que certaines cultures envisagent que la littérature est inutile ou en tout cas peu probante. Si la littérature et la poésie devaient continuer d’être liées à la recherche de l’être comme être, il en serait ainsi. Mais la littérature et la poésie sont aujourd’hui des dimensions non pas d’une langue ni d’une nation, mais des dimensions de la relation mondiale. Et dans cette mesure, on peut abandonner l’ambition d’être comme être et de tout ce qui y est conjoint (à savoir la recherche d’une profondeur, la plongée dans un abîme ou dans un inconnu, que seule la fiction pourrait réaliser, comme le dit Lacan), et concevoir la littérature comme une mise en relation. C’est-à-dire comme la seule dimension de l’homme qui puisse révéler les invariants de la relation mondiale. Si la littérature est une recherche de la profondeur, et est à relier à une théorie de l’être comme être, en effet on peut penser, du moins on peut soupçonner globalement ou collectivement, que ce n’est plus nécessaire. Et je me demande si ce n’est pas ce qui se passe avec les cultures occidentales. Mais si la littérature est une recherche de l’invariant, une mise en lumière des données de la relation mondiale, à ce moment-là elle continue à être une dimension fondamentale de l’homme, et ce n’est pas étonnant que les peuples non occidentaux fassent davantage confiance à la poésie que les peuples occidentaux. Parce qu’ils ont besoin de ce positionnement, comme on dit d’une manière barbare, dans la relation mondiale. Étant nouveaux sur la scène du monde, leur imaginaire a besoin de cet élément de relation. Et c’est pour cela que la littérature en Amérique du Sud, dans les Caraïbes, en Asie, etc., a un statut beaucoup plus fondamental à mon avis qu’en ce moment en Occident.
La deuxième chose que je voudrais dire c’est qu’il faut se garder du nominalisme. C’est-à-dire qu’il ne faut pas croire que la révélation est dans les mots et dans la lettre du texte ou de la parole. Je crois que ce qui est dans la lettre du texte ou de la parole, c’est la possibilité pour l’imaginaire de se former et de se reformer. C’est ça qui est dans le texte. Mais ce n’est pas la réalité telle qu’on l’a longtemps cru en Occident.
Mais, dans ce cas-là, qu’est-ce qu’on nomme la relation ? On ne nomme pas la relation, parce qu’elle est innommable. Et pourquoi elle est innommable ? Je répète toujours les mêmes choses, mais il faut les dire, elle est innommable parce qu’elle est imprévisible. Par conséquent, nulle part il ne s’agirait d’arriver aux principes de la réalité de la relation mondiale. Dans les littératures occidentales on essayait toujours d’aller au fond par une plongée en profondeur jusqu’au réel, jusqu’au vrai du réel comme la science occidentale a aussi essayé de le faire, par-dessous l’apparence. Dans la perspective de ce que j’appelle la relation mondiale, cette attitude, cette option, cette préoccupation tombe, parce que la relation n’a pas de principe de réalité, elle n’a que des principes de relation. Autrement dit, ce qui est dans la lumière du texte ce n’est pas le réel en tant que tel, ce sont les invariants qui sont dans les intrications innombrables du réel. Et il me semble que la littérature et la poésie trouvent ou rencontrent une nouvelle fonction qui n’est plus une fonction du sens, mais une fonction d’existence. Autrement dit, je crois qu’il faut encore revenir au temps des philosophes grecs présocratiques.
A.L. : Je ne pensais pas tellement au nominalisme qu’aux effets de cette littérature. Admettons qu’il se fasse en ce moment une littérature qui n’est plus une littérature du sens mais de la relation. Vous constituez une structure qui aura des effets. La différence ici serait, si j’ai bien compris, que cette structure va créer des lecteurs qui seront à leur tour imprévisibles.
É.G. : Cette structure va créer, va s’adresser à des lecteurs qui ne croiront plus y trouver un principe de réalité mais qui penseront y imaginer un principe de relation. Ce n’est pas la même chose. Mais il ne s’agit pas de dire que les lecteurs eux-mêmes sont imprévisibles. C’est l’objet même de la relation qui est imprévisible. Il se peut que les lecteurs soient imprévisibles aussi, mais enfin la structure d’une œuvre ne tient pas compte de l’imprévisibilité du lecteur. Ce qui est à mon avis fondamental aujourd’hui c’est qu’aucune littérature ne peut prétendre à descendre en profondeur jusqu’à un principe de réalité, et que toutes les littératures prétendent aujourd’hui (devraient prétendre ou doivent prétendre ou peuvent prétendre) à s’étendre en étendue jusqu’à un principe de relation.