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Pour un enseignement francophone ouvert et polyvalent


Jean-Marc Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale. Paris : PUF / Manuels Quadrige, 2007, 185 p.

 

Quand J.-M. Moura a publié une première édition de Littératures francophones et théorie postcoloniale (PUF, écritures francophones, 1999) il pouvait passer pour une vox clamens in deserto, le fait postcolonial étant, à l’époque, pratiquement mis au ban du discours critique en France. Trois ans plus tard, lors du congrès inaugural de la « Society for French Postcolonial Studies », à Londres, on m’a demandé de présider une table ronde où le seul représentant de l’université française s’est ingénié pour démontrer que la théorie postcoloniale n’existait pas ! Quelques voix dans la salle, à l’accent bien métropolitain, ont cru accabler les tenants de l’opinion contraire en affirmant, haut et fort, que la théorie postcoloniale était une invention « américaine ». (Puisque nous étions à Londres, « anglo-saxonne » n’était pas de mise.) « L’ennemi américain », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Philippe Roger, a pourtant des ascendances peu anglo-saxonnes. Homi Bhabha et Gayatri Chakravorty Spivak se rattachent à l’Inde et, lointainement, au Raj britannique. Feu Edward Saïd—Arabe chrétien et autrefois membre du parlement palestinien en exil—est né en Égypte. C’est assez dire à quel point les termes du débat soulevaient la polémique, plutôt que la réflexion critique, et servaient le plus souvent à occulter les vrais liens entre théorie postcoloniale et francophonie.

 

La nouvelle édition du livre de J.-M. Moura a paru l’an dernier dans les Manuels Quadrige aux PUF. Cette collection, destinée aux étudiants de Lettres, donne l’imprimatur, en quelque sorte, a un argument magistral qui met au jour les aspérités du différend. Le fait que les études postcoloniales ont pris leur essor dans le monde anglophone, sous l’impulsion de théoriciens issus de l’Empire britannique, n’a rien d’une conspiration. Il s’agit, en premier lieu, du fait que le Royaume Uni a su solder la perte de l’Empire et faire face, bon gré mal gré, à l’évolution des états, des nations et des variantes de sa langue qui sont sortis de ses anciennes colonies. Les symptômes de la résistance française devant une telle entreprise sont connus de tous : tentative de légiférer l’aspect positif du colonialisme ; tentative de faire destituer un professeur d’histoire du colonialisme parce qu’il a osé parler des traites africaines qui remontent à l’antiquité, et j’en passe (1).

 

Ainsi, la littérature coloniale, naguère vouée à la géhenne, est à relire dans une perspective critique et théorique qui saura faire valoir l’idéologie de la conquête, ainsi que les valeurs sous-jacentes à la « mission civilisatrice ». L’auteur a, d’ailleurs, ouvert de nouvelles voies à la recherche et à l’enseignement dans son ouvrage sur Exotisme et lettres francophones (PUF Écriture, 2003). Il cite comme particulièrement dignes d’attention dans ce domaine, les travaux de P. Halen sur la colonisation belge et J. Riesz, de l’Université de Bayreuth.

 

J.-M. Moura, qui aborde son sujet en comparatiste—il est professeur de littérature comparée à Lille-3—ne craint pas outre mesure l’invasion de l’anglais langue à vocation mondiale : « face à l’expansion anglophone, l’organisation d’un espace francophone (et la notion de communauté) ne relève pas uniquement du francophonisme, cette idéologie linguistique bizarre souvent perçue de l’étranger comme une machine de guerre pour préserver des zones d’influence » (39). La remise en question toute récente de la « France-Afrique » pourrait servir utilement d’exemple de cette problématique qui porte sur l’organisation institutionnelle de la francophonie depuis la fin des années 1960. Les quelques pages consacrées à « L’hétérolinguisme » (85-90) serviront de point de départ à d’autres études plus poussées. Dans « Le travail de la langue » (109-20) J.-M. Moura montre, à partir de Je suis Martiniquaise (1948), comment « l’acceptation sans réserve de la tradition littéraire européenne [court] le risque de tomber dans l’exotisme le plus superficiel » (110). En l’occurrence, une supercherie cuisinée par des Européens a longtemps passé pour le témoignage « authentique » d’une « Martiniquaise » doudouesque.

 

L’apport le plus original de ce livre et de l’enseignement de son auteur est aussi celui qui représente le plus grand défi aux habitudes institutionnelles de l’université française. Dans « Histoire et enseignement » (17-19) on lit : « L’approche transnationale, souvent transculturelle et translinguistique, du postcolonialisme rencontre les études comparatistes, elle appelle en effet une étude et une histoire comparée des littératures, qu’elles se restreignent aux domaines francophones ou qu’elles embrassent plusieurs aires linguistiques » (17). Ce manuel rengorge de pistes, d’analyses exemplaires et de lignes de force qui permettront, à long terme, la réalisation d’un projet que nous appelons de nos vœux.


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(1) Albert-James Arnold, « La Caraïbe dans tous ses états », présentation du numéro spécial que Critique a consacré Aux quatre vents de la Caraïbe en août-septembre 2006, 639-51.

 

 

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