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"Le Pénisator" 9

"Tu sais, j’ai longtemps aimé ça la technologie, je croyais que c’était le truc par excellence..."

Editeur: Max Paitch

Max Paitch est né à Berlin il y a de ça quelques années. Abandonné par sa mère à l’âge de six ans, il a été recruté par les milices de l’extrême centre pour lesquelles il a travaillé comme démineur volontaire pendant plusieurs années. À l’âge de 18 ans, il a connu une relation torride avec Vanessa Paradis, qui était encore jolie à cette époque mais qui lui a préféré Johnny Depp, allez savoir pourquoi. Après l’invasion du Koweït par l’Irak, Max Paitch s’est engagé dans l’armée canadienne dont il était une des quatorze nouvelles recrues depuis deux ans. Chargé des services de renseignements (les latrines ? À gauche), il fut racheté par l’armée botswanaise en échange de deux caisses de munitions que l’armée canadienne ne pouvait acheter, faute de moyens. Blessé gravement lors d’une opération suicide dans un centre communautaire pour femmes battues (au Koweït, toujours est-il), il fut rapatrié au Canada, les Botswanais ne voulant plus s’en occuper, où il habite encore aujourd’hui, en faisant tout en son pouvoir pour éviter les provinces maritimes. Anencéphale à ses moments, il s’est lancé dans l’écriture après avoir vu des photos de l’immense maison de Bernard-Henri Lévy qui, il est vrai, n’est pas vraiment un écrivain. Aujourd’hui Max Paitch enseigne la mythologie à de petits psychopathes qui fréquentent l’école publique et que personne n’arrive à distinguer des autres.
 

25

 

 

Après cette extraordinaire aventure, Rosario tombe alors dans une dépression si profonde qu’il oublie que le texte tire bientôt à sa fin et qu’on ne pourra pas passer les dernières pages à le regarder assis sur son lit, grinçant des dents, grattant du doigt, frottant des mains, bougeant des pieds, écoutant des oreilles, avalant de la gorge, digérant de l’estomac et lisant des BD où chaque paragraphe se poursuit dans le prochain texte toujours plus coûteux que le précédent. Ce n’est donc pas le moment de se laisser aller, c’est le sprint final comme se le dit le coureur de marathon avant de perdre connaissance et de tomber dans un coma si profond que les nouvelles s’en désintéressent après deux jours. Allez mon petit Rosario, lève-toi, n’appelle pas François, Adrien, Mathieu ou Marco, cesse tes enfantillages et pose le geste que tu dois poser, le seul qui s’impose, l’incontournable, l’inéluctable, l’inégalable maintenant que la fellation (dernier refuge des maquisards en quête de villages où imposer leur libertad, leur égalitad et leur fraternitad à coup de machettes entre les omoplates) t’est impossible : appelle l’urologue qui vient d’ailleurs tout juste de rentrer d’Argentine où non seulement a-t-elle pu vendre tes testicules après un tout petit problème à la douane facilement résolu grâce à de petites faveurs offertes aux douaniers et avalées malgré le goût salé, mais où elle a aussi eu la chance de rencontrer une mignonne petite communauté très bien organisée et tout à fait intelligente et sympathique et en grande forme grâce à tous ces orphelins que personne ne comptabilise ce qui serait d’ailleurs difficile à faire après l’ingestion des tubes, des lames et des organes reproducteurs, et qui a réussi à se décrocher un fabuleux contrat d’approvisionnement exclusif qui lui permettra enfin d’acheter cette petite ferme, là-bas, bien isolé où elle pourra élever ces magnifiques boucs au grand sexe violacé prêt à tout sans que personne ne fasse de commentaires.

 

Allez…

 

On saute un truc ou deux ici, peut-être quelques heures ou quelques jours, c’est difficile à dire en regardant les nouvelles et en tentant de comptabiliser les massacres africains, et on retrouve Rosario (qui d’autre ?) dans le bureau de son urologue au teint bronzé et aux murs maintenant décorés d’affiches magnifiques de ce mammifère artiodactyle bovidé, de la sous-famille des Caprinés (Capra hircus), au corps souple, recouvert de poils longs et lisses, aux pattes fines, au crâne allongé, doté de cornes creuses, falciformes (vous avez deviné ?), ce qui est plutôt surprenant mais pas pour nous qui avons lu (et écrit) les pages précédentes et les avons trouvées vraiment superbes (soit dit en passant pour ceux qui n’auraient pas remarqué). Il (Rosario, pas le mammifère artiodactyle bovidé) a les cheveux gras, une barbe de deux jours, il se tient le dos voûté, les cuisses larges, l’intestin timide. Il regarde la médecin avec tristesse et imaginez s’il savait ce qui en est de ses testicules en ce moment même (ne me demandez pas, c’est trop dégoûtant et c’est disponible sur Internet). Il semble désespéré. La médecin, quant à elle, est toujours aussi enthousiaste car elle vient tout juste de recevoir son premier payement et a déjà choisi trois mammifères artiodactyles bovidés chez Ti-Jean Guérin, éleveur de bovins et autres animals foin sur demande. Elle (l’urologue) parle avec beaucoup d’énergie, car elle ne peut cacher sa joie, remontant constamment ses lunettes (en cornes de mammifère artiodactyle bovidé) qui glissent sur son nez.

 

— Non, non, non, il ne faut pas se désespérer. La médecine avance à grands pas. Elle fait, chaque jour, des progrès immenses. Ce que vous avez subi n’est qu’un contretemps, qu’un obstacle de plus à franchir, vous ne pouvez pas arrêter !

 

— Mais vous ne comprenez pas ? Je n’en peux plus ! Ce truc, ce…T-3000, 2000, je ne sais plus, est une vraie malédiction, depuis que je l’utilise, je ne suis plus le même, tout va mal, je n’arrive plus à faire l’amour à une femme, je n’ose même plus me regarder dans le miroir, je dépéris à vue d’œil. Et en plus, je suis sûr que cette merde m’a infecté ! Depuis que je porte ce truc, je suis toujours malade !

 

— Hum… Bon, laissez-moi vous examiner. Enlevez votre chemise et allongez-vous sur le lit.

 

 

Il s’allonge.

 

 

— Bon, voyons voir.

 

 

Elle l’ausculte, lui prend la pression, écoute les battements de son cœur, le fait tousser, dire « 33 », « 42 », « 78 », « 67,985 » (qui est le montant de son premier payement), lui fait lever les jambes, serrer le poing, fermer les yeux et se demande s’il serait possible de lui insérer quelque chose de douloureux et d’inutile mais doit se raviser car le temps manque. Puis elle déboucle sa (celle de Rosario) ceinture et plonge les mains (les siennes) dans sa culotte. Elles restent là longtemps, touchant, tâtant, frottant, explorant, tout cela inutilement bien sûr mais il faut savoir justifier son salaire.

 

— Hum…

 

Elle continue.

 

— Hum…

 

Dit-elle encore. Mais elle n’a pas terminé.

 

— Hum…

 

Dit-elle une troisième fois et si j’ajoute un « hum » la correctrice va faire des remarques. Puis l’urologue retire ses mains d’où elles étaient et se les lavent pendant un long moment avec une crème antiseptique et savonneuse enrichie de vitamines B et D qu’elle reçoit gratuitement de son fournisseur tout comme les anxiolytiques qu’elle prescrit à tout le monde après avoir arraché la posologie car elle a un pourcentage sur la vente. Puis elle se sèche les mains, longtemps, avec une petite serviette reçue pendant le voyage toutes dépenses payées à la Barbade où il existe de nombreuses fermes de mammifères artiodactyles bovidés, mais je digresse, je digresse.

 

Pendant tout ce manège dont le but est de ramollir le patient et de briser sa résistance, ainsi que lui a bien expliqué son ex-amant salvadorien éduqué en Arabie Saoudite, Rosario devient nerveux.

 

 

— Vous pouvez vous rhabiller.

 

 

Dit la docteure (écrit l’écrivain mais dit la docteure)

 

 

— Vous savez, les rejets pénillo-lombaux sont fréquents en particulier avec les prothèses. Bien sûr, il ne s’agit pas de rejets physiques, ce n’est pas possible, mais bien de rejets psychologiques. Les patients ne peuvent accepter que leur masculinité soit définie par une machine. Sans compter que l’entretien de cette prothèse pose problème pour plusieurs hommes qui n’ont pas…comment dirais-je…l’habitude de prendre un soin particulier de leur sexe. En fait, selon des études indépendantes, 42.67 % des implantés pénillo-lombaux rejettent l’implant avant le sixième mois.

 

— 42 %?!?! Vous n’auriez pas pu m’en parler avant ?

 

— Non, parce que la majorité des études ont été faites sur des hommes de plus de 50 ans et vous ne correspondiez pas du tout au profil type (et vous savez combien valent vos testicules sur le marché noir ? aurait-elle pu ajouter). En fait, vous avez l’âge et le profil psychologique parfait pour ce type d’implant.

 

— (ironique) : Effectivement.

 

— Nous avons cependant d’autres solutions à vous offrir. Celles-ci vont peut-être vous paraître disons…extrêmes, mais elles ont un haut taux de réussite et, comment dirais-je, elles fascinent disons…beaucoup les hommes et les femmes.

 

 

Rosario écoute (et vous lisez) intrigué.

 

 

— C’est une nouvelle technologie perfectionnée par l’institut clinique de Taipei. Les résultats sont, jusqu’à maintenant, plus qu’encourageants. L’implant répond parfaitement aux demandes des implantés, il est résistant, souple, puissant, il a un potentiel de dépliage disons…important, il a été testé des millions de fois et ne perd presque jamais son élasticité. Disons que comme prototype, il serait difficile de faire mieux.

 

— Et ?

 

— Et il y a, malheureusement, quelques petits, disons…inconvénients qui s’y attachent.

 

— Ah ?

 

— La couleur d’abord. Elle risque de vous gêner.

 

— Je ne suis pas raciste !

 

— Non, non, il ne s’agit pas de cela, enfin, vous verrez, je vous montrerai des photos. En fait, ce n’est pas tout, il y a aussi les médicaments qu’il faut prendre.

 

— Des médicaments ?

 

— Oui, des immunosuppressifs.

 

— Des immunosuppressifs ?

 

— Oui, c’est pour s’assurer qu’il n’y ait pas de rejet.

 

— De rejet ? Mais il s’agit alors d’une transplantation.

 

— Oui, en quelque sorte mais disons...inhabituelle.

 

— Inhabituelle ?

 

— Enfin, vous verrez. Il y a aussi les effets disons…plus gênants, ceux qui influent sur le comportement.

 

— Ah ?

 

— Oui, comme la transplantation est quelque peu, disons…atypique, quelques patients ont manifesté des troubles de comportements eux aussi atypiques.

 

— Tel que ?

 

— Rien de grave, quelques excès de colère, un peu de boulimie, de l’énergie à revendre, en fait, rien de majeur, des choses normales, facilement contrôlables avec quelques médicaments.

 

— …

 

— Écoutez, je vous sens sceptique et c’est normal. Venez, je vais vous montrer les documents sur l’implant. Nous avons tout un dossier avec témoignage et photos. Vous serez apte à mieux décider ensuite.

 

 

Elle sort un immense dossier de son bureau et le passe à Rosario. Celui-ci se met à feuilleter. Nous ne voyons pas ce qu’il voit (enfin, je ne décris pas ce qu’il voit) mais nous voyons ses réactions : de l’étonnement, de la surprise, un mouvement de recul.

 

 

— Ne vous en faites pas, c’est normal au début. L’implant est pour le moins surprenant. Et la couleur je vous l’avais dit.

 

— Oui, la couleur…

 

 

Il continue à feuilleter. Parfois, il sort une photo de la pochette et la regarde dans la lumière comme on le fait avec une diapo. Parfois aussi, il déplie une photo comme s’il s’agissait d’une affiche. Il continue à feuilleter.

 

— Hum…

 

— Alors, ça vous intéresse ?

 

*

 

Rosario est couché sur la table d’opération. Il est en train de s’endormir. Tout autour de lui s’affairent les différents chirurgiens et anesthésistes. Avant que Rosario ne s’endorme, sa docteure lui dit :

 

 

— Ne vous en faites pas, tout va bien se passer, le donneur est très bon.

 

— (Rosario sourit faiblement) : J’ai confiance docteure.

 

 

Elle lui prend la main, la serre. Rosario s’endort.

 

 

— OK, il est endormi.

 

— Amenez le donneur.

 

 

Une porte s’ouvre. Dans une cage, posée sur une table roulante, on voit un énorme primate qui crie et se débat. C’est le donneur.

 

 

— Du calme Koko, du calme !

 

— On dirait qu’il sait…

 

 

26

 

 

Bon là je saute plusieurs jours et même peut-être quelques semaines car le texte se termine bientôt et il faut que je me dépêche. L’opération s’est bien passée, Rosario s’est réveillé comme un seul homme (comme un homme et un quart disons), a levé le drap et le bandage qui couvraient l’implant et n’a pu s’empêcher de tenter un sifflement d’admiration (ce qui est difficile avec un tube dans la gorge). La chose était là : grosse, violacée, noire, immense et particulièrement atavique. Quelle étrange beauté ne put s’empêcher de penser Rosario avant de tomber dans un sommeil profond à cause des somnifères que lui donnaient les infirmières afin de pouvoir regarder et toucher son nouveau truc en toute tranquillité ce qui faillit causer quelques problèmes lorsque le concierge menaça de les dénoncer car elles lui faisaient maintenant payer ce qu’il avait toujours fait gratuitement. Rosario resta donc à l’hôpital trois semaines de plus que nécessaire et eut même la chance de rencontrer Mme Lafontaine qui récupérait du choc nerveux que lui avait causé la mort douloureuse de son chien écrasé par une déneigeuse en se reposant dans l’ancien lit de Jimmy qu’on avait nettoyé en secouant les draps.

 

Rosario finit quand même par sortir de l’hôpital (non seulement à moitié guéri et presque en état de marcher et de se nourrir tout seul, mais aussi libre de toute infection) avec une prescription pour des antibiotiques qui servent à soigner les ruminants. Bien sûr, sa transplantation en étant une (transplantation), il fallait aussi qu’il se tape des immunosuppressifs pour éviter tout rejet ce qui aurait été, vraiment, bien dommage, et il avait donc aussi reçu une prescription que remplit mal le pharmacien et qui n’immunosupressa rien du tout mais bon, tant pis pour lui, il ne reste que quelques pages et je vous écrirai la suite un jour si vous insistez.

 

Voici donc Rosario de retour chez lui, trouvant son appartement étrangement différent, quelque chose semble manquer, mais il n’arrive pas à mettre le doigt dessus, c’est une impression très diffuse et il met ça sur le compte de l’opération et de l’implant alors que c’est la petite fille qui n’est plus dans le placard mais maintenant enterrée dans un trou dans un champ et pas assez profondément car des chiens à demi sauvages l’ont déterrée. Puis, au bout de quelques jours fascinants pendant lesquels l’ONU autorise l’utilisation des casques bleus pour arrêter un massacre qui a déjà eu lieu, Rosario se remet à vivre, littéralement. Il appelle ses amis, les suit dans les cafés, les discos, ose regarder les femmes, reprend confiance en lui car son entrejambe est non seulement impressionnante, elle est aussi bien installée.

 

Et aujourd’hui, cher lecteur qui, je le sens, est bien triste de voir se terminer une telle aventure, est un grand jour, pas loin de 123 mètres à partir du point oméga (qu’est-ce que je raconte ?). Rosario vient de compléter la première utilisation complète de son implant, réussissant tout ce qui devait être réussi et même plus car l’élasticité est très bonne et la force de projection aussi. Bref, il a passé la nuit à caresser, embrasser et pénétrer une jeune femme qui, Ô surprise, est une de celles qui avaient expérimenté le T-2000 et qui est aussi, sans s’en douter car le condom a débordé, la première récipiendaire mondiale de spermatozoïdes transgéniques qui sont, pendant que nous nous parlons, en train de se faufiler silencieusement jusqu’à son ovule et je vous laisse imaginer le résultat qui ne saurait tarder. En attendant (que la jeune femme s’en aperçoive et soit hospitalisée), tout va très bien, la nuit d’amour intensive a été des plus réussies et il y a même eu de nombreux orgasmes véritables.

 

Nous les retrouvons donc (Rosario, la femme et les spermatozoïdes transgéniques) tout juste après les derniers ébats. Ils sont couchés dans les bras l’un de l’autre (pas les spermatozoïdes, mais vous aviez compris), heureux, calme et en sueur. Elle le caresse tendrement. Les draps les couvrent presque entièrement. La lumière est tamisée, le tout est très romantique (des bougies brûlent doucement sur la table de chevet, le vent, chaud, danse dans les rideaux, la lumière est bleu, et tout et tout). Nous retrouvons le Rosario sûr de lui du début.

 

 

— (la fille en soupirant d’aise) : Pfouuuu ! C’était vraiment très bien…

 

— (en soupirant lui aussi) : Oouuaiis.

 

— C’est génial ton truc dis-donc !

 

— Ouais, ouais, c’est pas mal, pas mal du tout. Au début, j’étais un peu inquiet tu vois, la couleur…

 

— Oui, la couleur c’est étrange.

 

— Les poils…

 

— Pas grave, j’aime ça.

 

— La taille, le poids, pas que je me plains, mais c’était, je sais pas, étrange au début, comme quelque chose qui ne m’appartenait pas, que je devais arriver à apprivoiser…

 

— Laisse-moi deviner comment tu t’y es pris…

 

— Ah, ben là, qu’est-ce que tu veux, faut se faire la main.

 

 

Les deux rient.

 

 

— (la fille) : Non mais, sans blague, moi aussi au début, ça m’a un peu prise de court, mais dès que tu t’y ais mis…Ou lala ! Génial ! C’est super efficace ce truc, on ne sent pas du tout que c’est une greffe.

 

— Ça répond parfaitement ! C’est comme si ça avait toujours été là ! Je fais ce que je veux avec !

 

— Ce que je veux !

 

 

Ils rient.

 

 

— En tout cas, quelle différence avec ton machin électronique là, le T-truc qui faisait ce bruit horrible.

 

— Ne m’en parle pas, ç’a été la croix et la bannière ce machin. Jamais, plus jamais.

 

 

(Pendant qu’il lui parle, elle lui caresse doucement les bras et le torse.)

 

 

— Tu sais, j’ai longtemps aimé ça la technologie, je croyais que c’était le truc par excellence, qui nous débarrasserait de tous nos problèmes, de toutes les merdes de ce monde. Pour moi, les ordis, les machines, les lasers, toutes ces choses amélioraient le monde. Puis là, il m’est arrivé ce truc, ce truc terrible. Tu peux pas savoir ce que ça représente pour un homme ! On n’est plus un homme tout d’un coup, on n’est plus rien. Les autres hommes, les femmes, les enfants, même les petites vieilles, je te jure, te regardent différemment. On dirait que tout le monde sait que t’es plus un homme. Et là, ils m’ont offert la prothèse. Tu te rappelles ?

 

— Oh oui.

 

— T’as vu comme elle marchait mal. Une merde de premier degré. Un navet de premier ordre qui, en plus, coûtait une fortune ! Tu t’imagines !

 

— Dis-donc, t’es de plus en plus musclé toi…

 

— C’est là que j’ai compris ! C’est de la merde, la techno. On nous la vend comme la solution à tous nos problèmes, comme l’utopie parfaite et regarde ce que ça donne : la frustration, la solitude. Avec la techno, on est des aliénés parfaits ! Parfaits, je te dis ! Tu vois, ces cons, au lieu d’essayer de m’enlever la tumeur, ils m’ont tout enlevé pour essayer, je suis sûr que c’est ça qu’ils voulaient faire, putain je devrais la poursuivre cette conne de docteure, pour essayer leur nouveau truc, voir si ça marchait bien ! Putain, j’ai été un cobaye !! Quel con ! Et rien marchait et ça faisait mal en plus ce truc. Bordel !

 

— Hum…T’as vraiment pris du coffre dis-donc.

 

— Et là, depuis l’opération, depuis ma transplantation, j’ai compris. Y a rien qui vaut le naturel, l’organique ! La nature, ça fait des millions d’années qu’elle travaille, et elle travaille bien, ça je peux te le dire.

 

— Moi aussi…

 

— On essaye de l’imiter, de faire mieux qu’elle mais on n’y arrive pas, parce que ça fait des millions d’années que la nature crée puis essaye puis élimine ce qui ne fonctionne pas. Qu’est-ce qu’on est prétentieux de croire qu’on pourrait faire mieux ! Incroyable !! On fait un petit truc là et on croit pouvoir faire mieux que la nature ! Putain qu’on est prétentieux ! En tout cas, ça m’a vraiment fait ouvrir les yeux.

 

 

Elle glisse tranquillement sur lui.

 

 

— Fini l’artificiel ! Fini les trucs technologiques ! Maintenant, je vis naturel, je mange naturel ! Avant tu sais, je mangeais plein de fast-food, du McDo, du coca et toute cette merde. Aujourd’hui, j’ai compris : je mange beaucoup de fruits, c’est incroyable j’ai pas arrêté depuis l’opération, je mange beaucoup de légumes et aussi, tu sais, moi qui aimais jamais ça avant, des noix, toutes sortes de noix. Je vis santé ! Je fais du sport, je m’amuse, j’ai arrêté de fumer, je me suis mis, tu devineras jamais, à la gymnastique, j’ai commencé le trapèze, les anneaux, c’est génial se lancer comme ça dans les airs! Je ne regarde plus du tout la télé, j’ai même, tu sais c’est drôle hein, arrêté de lire, ça me semble de plus en plus inutile, surtout quand tu vois que le monde est bien plus que ça, le monde c’est les arbres, les branches, les fruits, les noix, la baise, le plaisir de jouer, la vraie, vraie vie quoi ! Avant, j’étais toujours en auto, je pouvais pas supporter de marcher. Maintenant, c’est fini l’auto ! Je marche beaucoup, je me promène dans les parcs, je m’allonge dans l’herbe, je sens les fleurs, je regarde les oiseaux, je peux rester des heures à regarder les fourmis, tu peux pas savoir comme c’est fascinant ces petites bêtes, comme c’est organisé, étrange et tout, et tu sais quoi, je devrais pas te le dire mais j’en ai même goûté une, une fois ! C’est pas mal, ç’a un drôle de goût, mais c’est pas mal du tout ! Parfois même, je me laisse complètement aller, j’attends la nuit, je me trouve un endroit pas fréquenté je me laisse aller, je crie de toutes mes forces ! Putain, tu peux pas te rendre compte du plaisir que ça donne ! Tu vois, c’est fini maintenant l’artificiel pour moi, je vis naturel ! Cette transplantation, c’est la meilleure chose qui aurait pu m’arriver !!

 

 

Ce que j’ai oublié de vous dire, cher lecteur, c’est que Rosario a beaucoup changé son appartement depuis la transplantation. Il s’est débarrassé de tous ses meubles, placards, télé, radio, ordinateur, planche à repasser, bibliothèques, cadres, rideaux, draps et oreillers, tous de type zen, et les a remplacés par des tissus teintés naturellement, des fourchettes en bois, des vêtements de chanvre, des meubles en coton équitable, du papier non blanchi, des poêles de fer vierge, un ordinateur recyclé, des souliers en cuir de bambou, des culottes en peau de cerisier, des lunettes en verre de charbon, des produits ménagers à l’huile d’olive, du dentifrice à saveur de lichen et des aspirines à base de glandes thyroïdes. Il s’est aussi abonné à Nature, se lave maintenant avec du savon de Marseille, se peigne avec du cartilage, a accroché un peu partout des posters de Jane Goodall et a même pensé donner de l’argent au Front National (puisqu’il a maintenant des spermatozoïdes de primate en lui). Mais surtout, ce jeune homme si bien éduqué, si de ce monde, si muni d’un sexe si proéminent, si si et même si, a aussi changé ses habitudes alimentaires.

 

De quelle façon me demandez-vous cher lecteur si curieux et si intelligent qui ne manquera pas de recommander l’achat de ce texte à tous ses amis ? Ah, quelle bonne question, si pertinente et qui, étrangement, tombe parfaitement à point pour me permettre de clore ce texte. Regardez cher lecteur, regardez au pied du lit. Qu’y voyez-vous ? Des restes de nourriture, ce qui est normal pour des amants qui se sont débattus toute la nuit (si vous n’êtes pas sûr, demandez à votre adolescente). Mais de quel genre ? Approchez-vous cher lecteur et regardez. Que voyez-vous au pied du dit-lit alors que Rosario continue de parler et que la jeune femme est maintenant sur lui, ses seins magnifiques glissant sur son torse, ses fesses rondes et musclées frémissant sous les caresses, ses cheveux tombant avec douceur sur son dos magnifique, sa peau crème et lisse, ses lèvres pulpeuses, les autres aussi ? Que voyez-vous au pied du lit (au pied du lit, j’ai dit)? Des coquilles de noix, des bouts de mangues, un string tâché, un soutien-gorge rouge, un morceau d’ananas, un pot de noix de coco séchés, un condom qui a débordé, un Calvin Klein trop serré, une pelure de banane, puis une autre et une autre et une autre, plein de pelures de bananes qui sèchent un partout, tout autour du lit, sous le lit, dans le lit, au pied du lit, à moitié écrasé sur le lit.

 

Puis on entend sa voix à elle.

 

 

— Dis, c’est moi, ou t’es devenu drôlement poilu ?

 

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Les Chroniques de MF

Jacques Henric "… Il n’était ni l’un ni l’autre, Alain Robbe-Grillet, qui vient de mourir à l’âge de 86 ans. Rien qu’un écrivain, tout simplement. Et un écrivain qui, précisément, s’en est pris d’entrée à l’increvable pathos romantique selon lequel l’acte d’écrire relèverait d’une nécessité absolue. La posture oraculaire du dieu tonnant ses vérités n’a jamais été la sienne. « Moi, en tout cas, déclarait-il en 2001, je peux vivre sans écrire ». « Pas sans vin rouge », ajoutait-il. Logique que la veille de sa mort, la première chose qu’il ait réclamée : une bouteille de bordeaux."
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