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Auteur: Denis-Clair Lambert

Économiste, Université Lyon III.
 

Les catastrophes africaines

"Le rôle des pays développés en Afrique n’est pas de se substituer aux Africains ; nous ne devrions pas nous mêler de leurs affaires intérieures et limiter notre aide aux projets utiles et constructifs."
       
          L’Afrique, si proche de l’Europe, a occupé nos rêves et nos espoirs il y a cent ans : les paysages, la flore et la faune, les populations si diverses et différentes nous attiraient comme jadis les Amériques, l’Orient ou l’Asie. Aujourd’hui l’Afrique nous fait peur et nous désespère, car elle semble vouée aux catastrophes et à la violence.

          Cependant les évènements catastrophiques, que nous évaluons suivant l’ampleur des pertes matérielles et humaines, notamment dans les bilans de la Compagnie Suisse de Réassurance, sont tantôt la résultante de forces naturelles, par exemple les séismes, tantôt celle d’interventions humaines, par exemple les guerres ou la criminalité. En Afrique, les catastrophes humaines sont prédominantes.

          L’Afrique est relativement épargnée par les catastrophes naturelles : on songe alors aux tremblements de terre et raz-de-marée, aux inondations, ouragans et autres dérèglements da la nature. En effet, seule l’Afrique du Nord, traversée par une ligne de rupture tectonique d’ouest en est, est exposée aux déplacements des plaques et à la récurrence de séismes, qui d’Agadir à Orléansville ont entraîné de lourdes pertes humaines. Les inondations et glissements de terrains causent des dommages heureusement moins fréquents que ceux du Bangladesh et du Pérou. L’activité volcanique est restreinte, cependant présente dans la partie orientale du continent, le long du « rift » africain, mais elle reste éloignée des grandes villes. Les risques imputables aux ouragans et cyclones sont localisés principalement au large de l’Océan indien et ne touchent la corne de l’Afrique que sous forme atténuée. Sur ce plan, l’Afrique est peu vulnérable au regard des Amériques et de l’Asie.

          Une deuxième source de catastrophe est souvent évoquée : la récurrence de la sécheresse et de la famine : certains l’attribuent au réchauffement du climat, d’autres à la pression démographique et d’autres à la « surpaturation » (densité croissante du bétail au Sahel). Il est vrai que depuis plusieurs siècles le désert du Sahara s’étend de même que la savane subsaharienne, et que la Namibie ne reçoit pas davantage de pluies. Les invasions de criquets pèlerins sont plus fréquentes et, depuis une génération, les sommets de l’Atlas sont moins enneigés, enfin  les zones semi-arides qui entourent le Sahara souffrent de la sécheresse. Alors la « famine » chronique du Soudan, de l’Éthiopie et de la boucle du Niger est-elle la conséquence du réchauffement du climat et de conditions naturelles hostiles ? Rien de moins sûr ! Les famines découlent surtout de l’inconséquence des gouvernements locaux, le plus souvent militaires, des guerres et déplacements de population, et des mouvements de réfugiés.

          Notre objet est de montrer que les catastrophes africaines sont essentiellement des catastrophes humaines et non la conséquence de l’adversité de la nature. Elles découlent d’abord de la reproduction des échecs dans cette région, où les réussites ont été très rares et transitoires. Elles se manifestent par le cumul de quatre obstacles au développement : l’assistance terreau de la corruption, la pression démographique vecteur des migrations, la violence et l’insécurité généralisée, enfin le sida et la régression sanitaire massive.


 

I- LA REPRODUCTION DES ÉCHECS.

 

          Les relations internationales ouvrent aujourd’hui la compétition à quelque 200 nations ; l’Afrique en abrite 54 et aucune n’est devenue une grande puissance politique, économique et même militaire. Pour l’Occident, les États-Unis, la Russie ou l’Europe, l’avenir de l’Iran compte infiniment plus que celui de l’Algérie et du Nigeria. Les États les plus peuplés ont été périodiquement exposés à des guerres intestines (Nigeria, Éthiopie, Soudan, Congo), mais les risques d’internationalisation sont limités. Le Congo n’est pas le même enjeu géopolitique que l’Irak ou l’Iran ! La reproduction des échecs entretient l’instabilité politique de la région. L’avenir de l’Afrique sera-t-il celui d’une balkanisation renforcée ou de l’apparition de nouveaux empires ?

 

Les succès sont restés des épisodes éphémères.

 

          Revenons au traité de Berlin en 1885, celui qui partagea l’Afrique entre les puissances européennes. Ces frontières coloniales seraient-elles à l’origine des guerres qui ravagent le continent ? Rien de moins sûr.

 

LE PARTAGE DE L’AFRIQUE EN 1885




Depuis l’accès à l’indépendance des nations africaines, l’Organisation de l’Unité Africaine a constamment réaffirmé l’intangibilité des frontières coloniales. Beaucoup d’Africains, tels qu’Antony Asiwaju (Nigérian), considèrent que les démembrements territoriaux et un avenir où « l’autodétermination ethnique conduirait à la création d’États plus petits », donc à une balkanisation accrue, s’opposerait à l’unité africaine. Redessiner les frontières pour créer de grands États serait a fortiori une folie : les Camerounais ne voudraient pas se fédérer avec les Ivoiriens et Nigérians ou les Égyptiens avec les Soudanais ! Certes, ce point de vue n’est pas partagé par tous, ainsi un observateur kényan Makau Wa Mutua, souhaite un regroupement en une dizaine d’États, qui ne tiendrait pas compte de la langue des colonisateurs. La proposition bénéficierait à l’Afrique du Nord et à l’Afrique australe, l’Afrique occidentale serait regroupée en trois États ; tout le golfe du Bénin serait fédéré, la poussière d’États des Grands Lacs serait effacée ! Il ne resterait qu’une région enclavée baptisée Bénin au centre de l’Afrique (1), qu’il serait tentant de regrouper avec le nouveau Ghana. Cette perspective semblera utopique, mais il n’en reste pas moins que la plupart des petits États africains n’ont pas une dimension suffisante pour accéder à la puissance qu’ils souhaitent.

 

Carte d’une Afrique regroupée


Carte de l’Afrique proposée par le juriste kenyan Makau wa Mutua

(Boston Globe, 22, septembre 1994)

 

L’AFRIQUE BALKANISÉE EN 2003



Nouvel Atlas Gisserot, 2004

         Les hommes politiques français étaient persuadés en 1885 d’avoir ouvert en Afrique des colonies aussi riches qu’en Indochine, mais aucune ne tint ses promesses. Comme Jacques Marseille l’a fort bien démontré, notre politique coloniale a sclérosé notre économie métropolitaine et les territoires occupés (2). Nous leur avons apporté nos soldats, instituteurs et médecins et gagné des hommes de troupe pour la Grande Guerre, mais aucun de ces pays ne s’est inscrit dans la trajectoire des nouveaux pays industriels. Certes les politiques coloniales ont enregistré des phases d’essor économique et de progrès social incontestables en Afrique du Nord, en Afrique Australe et en Afrique noire, mais l’Angola n’était pas le Brésil et Madagascar n’était pas Java ou même Ceylan. La modernisation impulsée par les métropoles ne parvenait pas à susciter une croissance autoentretenue.

          En 1960 vient l’indépendance. Que nous disaient nos experts en France ? Au nord, l’Algérie sera le seul pays industrialisé du Maghreb grâce au pétrole, il n’en est malheureusement rien. L’Algérie est devenue le premier acheteur d’armements du continent et le pétrole n’est pas devenu l’ « industrie industrialisante » promise par certains économistes. Le pétrole n’est pas vendu pour récolter des céréales, construire des usines ou fabriquer des composants informatiques, mais pour acheter des hélicoptères et des kalachnikovs !  Au sud, on affirmait que la réussite économique éclatante serait celle de la Guinée à cause de l’aluminium et ce fut un échec ; personne ne parlait encore de la Côte d’Ivoire qui fut la seule réussite, d’ailleurs transitoire.

          En effet les « faux décollages » observés dans cette région ne furent que des succès éphémères : livrée à la guerre civile, la Côte d’Ivoire ne sera bientôt que l’équivalent de la Guinée ! Les Anglais faisaient-ils mieux ? Non.  Les deux perles qu’étaient l’ex-Tanganyika et l’ex-Rhodésie, sont devenues les zones les plus pauvres ; le Nigeria où l’on avait tant investi, alors que son revenu moyen était identique à celui du Sénégal en 1960, a fait illusion : c’est la région la plus dangereuse et la plus corrompue du Golfe du Bénin, ce pays est pauvre et non pas riche. Et l’Afrique du Sud, a-t-elle répondu aux espérances de l’historien Jacques Pirenne qui en 1940 pensait qu’elle deviendrait une grande puissance maritime telle que l’Australie ? Dix ans après la fin de l’Apartheid, où est la grande puissance industrielle rivale de l’Union indienne ?

          En réalité il manque en Afrique une pré-condition du développement qui est la stabilité et continuité des choix et tout simplement, la persévérance. Ce n’est pas tant la démocratie qui fait défaut (ceci est un discours pour l’ONU), c’est un État fort, car les dictatures locales n’ont engendré que des « États mous », à l’image des systèmes politiques décomposés que Gunnar Myrdall déplorait en Asie il y a cinquante ans.

 

Paupérisation d’un continent, Pourquoi ?


          La charge idéologique, émotionnelle et affective concernant l’Afrique incite encore la plupart des Africains et  beaucoup d’occidentaux à rechercher un « bouc émissaire » aux malheurs de ce continent : l’héritage de la colonisation et le devoir de mémoire de l’esclavage et de la traite des noirs, le sida exporté par la CIA ou pure invention pour le Président M’Beki, les conséquences du libéralisme sauvage et de la mondialisation, les catastrophes naturelles et la famine, et que sais je encore !

          Paupérisation, le terme est-il justifié ? Pour les statisticiens, c’est peu contestable : l’Afrique est le seul continent où le niveau de vie ait diminué depuis un demi-siècle et où les situations sanitaires se soient dégradées. Cependant un demi-siècle est une durée bien courte pour l’historien du développement ; beaucoup de régions sont restées immobiles pendant plusieurs siècles. C’est ainsi que Marx voyait en son temps le « mode de production asiatique » en Chine ou en Inde, ces contrées qui nous fascinent par leur dynamisme 150 ans plus tard… Aujourd’hui, il est incontestable que l’Afrique sub-saharienne n’a pas encore décollé et que les tentatives d’industrialisation et de modernisation y ont été un échec.

          Peut-on mesurer cette paupérisation relative et bien souvent absolue ? Oui, il suffit de comparer la pauvreté du Congo à la richesse de la Thaïlande, qui avait un revenu similaire en 1950. Cependant il est aussi difficile d’apprécier le niveau de vie actuel que le niveau de vie précolonial des Africains. En effet, il n’y a guère de données statistiques fiables quand les trois quarts de la population survivent dans une économie souterraine de trafiquants et de fonctionnaires corrompus.

          À part les pays rentiers du pétrole à faible population, comme le Gabon, seule l’Afrique du Sud et l’Afrique du Nord ont atteint un revenu intermédiaire : ils ont toutefois subi une paupérisation relative au cours des trente dernières années. Pour la plus grande partie de la population de l’Afrique sub-saharienne, les revenus moyens sont très faibles et ont diminué de près de moitié.

 

 

REVENUS PAR HABITANT

 

          L’Afrique sub-saharienne n’a jamais été un eldorado et le riche paradis que certains « rousseauistes » ont prétendu, jadis au cœur du continent de Gondwana ou au temps du royaume du Congo et des chefferies bantoues.

          Une première fable sur les origines de l‘humanité, brillamment illustrée par les théories d’un anthropologue vulgarisateur français, tente de nous faire accroire que, descendants d’une séduisante guenon baptisée « Lucy » (3), nous aurions hérité la civilisation de l’Afrique. Les hommes préhistoriques ont été localisés sur tous les continents, jusqu’à Bornéo ; chasseurs et non cultivateurs, ils ne formaient pas des sociétés organisées et sédentarisées. Il ne faut pas confondre l’art primitif des gravures rupestres avec les fresques du Fayoum ou les bas-reliefs de Persepolis. Nos ancêtres les plus vraisemblables, descendants de l’homo sapiens de Cro-Magnon, il y a 40 000 ans, ont connu une très longue évolution avant de fonder des civilisations aux alentours du quatrième millénaire avant l’ère chrétienne. Ceux qui ont appris à parler, puis à écrire, à cultiver le sol, domestiquer le bétail, forger des outils et construire des bâtiments, n’étaient pas des pithécanthropes. À supposer qu’Yves Coppens ait identifié le premier ancêtre des hominiens, il faut rappeler que le squelette de « Lucy », découvert par l’anthropologue américain Donald Johanson en 1974 en Éthiopie (dans la région de l’Afar), correspond à un adulte de moins d’un mètre de hauteur, dont le crâne était fort modeste. Suivant Johanson, ces restes dateraient de 3,5 millions d’années et seraient intermédiaires entre ceux des hominiens et des singes anthropoïdes. Ces hypothèses ne garantissent pas l’identification du chaînon manquant entre les premiers hominiens bipèdes et l’homo sapiens, et que l’héritage génétique de l’homme de Neandertal européen soit assez proche de celui des lointains cousins africains. Il reste à démontrer (les anthropologues n’y sont jamais parvenus) que l’ « homo sapiens » descend d’une migration provenant de la seule Afrique et ne soit pas apparu au même moment en plusieurs endroits. Or ces noyaux de peuplement, formés de petits groupes vivant de la chasse et de la cueillette, évoluaient rarement vers la fondation d’une « civilisation ». Les traces d’une civilisation ancienne ont des repères : agriculture, villes, architecture, poteries, écriture, peinture, sculpture, religions, sciences : elles sont peu apparentes au cœur de l’Afrique à l’époque de Lucy. Comme si la « civilisation » n’avait pas éclôt il y a 6 millénaires, et non des millions d’années, dans les vallées du Tigre, de l’Euphrate et de l’Indus !

          Vient une deuxième fable, celle qui fait le procès de la colonisation. Les comptes fantastiques élaborés par l’économiste belge Paul Bairoch (4), suivant lesquels les Chinois, Péruviens ou Congolais étaient beaucoup plus riches et « développés » que les Français ou les Anglais en 1600 ne sont également que des fables incantatoires ! Curieuse histoire économique qui ignore les progrès économiques et sociaux de l’Occident et invente la prospérité d’un nouveau monde inconnu. La fable de l’eldorado se fiait aux récits des conquistadores et des voyageurs, croyant, à la vue de l’or, découvrir des pays de cocagne, sans mesurer l’extrême pauvreté de ces populations. Les Indiens esclaves de l’Inca et de l’Aztèque et les Africains esclaves des féodaux et chefs de tribu étaient plus démunis et ignorants que les serfs des ducs et des rois de France.

          Il eut été plus cohérent de rappeler que les arabes d’Andalousie et du Maroc, porteurs d’une civilisation évoluée, avaient créé à l’époque de Louis XIV des royaumes prospères et raffinés, en rappelant toutefois que ces régimes féodaux n’étaient pas très égalitaires. Au sud du Sahara, la disposition de richesses était vraisemblable pour les marchands d’esclaves et les féodaux, mais bien sûr fausse pour la masse de la population. La seule différence est qu’à l’époque de notre Renaissance cette région était peuplée de 20 à 25 millions d’habitants ; ils sont aujourd’hui 30 fois plus nombreux et il y a donc beaucoup plus de pauvres.
 

Deux univers statistiques contrastés


          Il faut rappeler que le monde occidental se différencie du reste de la planète par la mise en place d’une organisation statistique très avancée, d’un maillage très dense des établissements d’enseignement et réseaux de surveillance des maladies présents dans chaque région. Par voie de conséquence, les évaluations ont une vraisemblance : en France la mortalité infantile est très faible et la durée de vie très longue ;  le chômage est très élevé ; la dette publique est considérable ; les comptes publics sont désastreux et la pression fiscale est très lourde. Il s’agit de mesures objectives et évidentes. Au Nigeria ou au Congo, les repérages statistiques transmis sont rarement fiables. Pour reprendre la formule de l’économiste Charles Prou, les pays en voie de développement, notamment les plus pauvres, sont des pays à statistiques incomplètes, ils restent le plus souvent « statistiquement sous-développés ».

          Dans le monde occidental, on mesure et on compte tout. La statistique, depuis les premiers arithméticiens politiques, avait pour objet prioritaire de compter la population et d’en analyser les structures. Puis la statistique a entrepris de mesurer la richesse nationale en élaborant des comptabilités nationales : le produit intérieur brut et sa croissance sont des évaluations attendues par les économistes et financiers.

          Dans le tiers monde, les informations statistiques sont incomplètes, souvent inexistantes et parfois systématiquement biaisées. Le continent africain est particulièrement décalé. Comment pourrait-on évaluer l’évolution de la population et des ressources disponibles, si le nombre des habitants et les quantités produites sont des hypothèses douteuses ?

          Les recensements ont été souvent inexistants, truqués, non publiés ou faux, par exemple au Nigeria ou au Zimbabwe. La mortalité reste un indicateur souvent plus fiable que le revenu par habitant, car elle est aussi lourde dans le pays pétrolier riche que chez son voisin pauvre, cependant beaucoup d’experts estiment que la marge d’erreur est considérable. La scolarisation des jeunes, aujourd’hui en forte baisse, et l’alphabétisation des adultes ne permettent pas d’évaluer leur niveau de connaissance. Les hôpitaux et les réseaux de santé primaire ne sont pas davantage en mesure de transmettre des relevés épidémiologiques fiables. Les fonds publics et l’aide humanitaire sont trop souvent détournés de leur objet...

          Bien plus, les statistiques économiques inspirent peu confiance quand on sait que l’économie souterraine est souvent prédominante. Il est tentant de confronter les classements internationaux des niveaux de vie aux enquêtes sur l’opacité de l’information et la prévalence de la corruption de l’Institut « Transparency International ». Alors on remarque que les pays les plus pauvres, aux états de santé les plus précaires, les plus corrompus et aux données statistiques les plus opaques sont des pays africains au sud du Sahara.

 

La déconnexion hors de l’économie mondiale et de la modernité.

 

          Idéologiquement l’Afrique continue de cultiver des utopies contradictoires.

          D’abord l’idée que l’extraction des richesses naturelles et non leur transformation suffise pour catalyser le développement économique : vrai en Europe pour le charbon et le fer en 1850, mais beaucoup plus incertain au troisième millénaire. Les ressources humaines, c’est-à-dire la compétence et la capacité d’innovation, représentent 90 % de la richesse des nations nanties. Où sont les richesses naturelles de la Hollande et du Japon ? Alors les Africains accusent l’échange inégal et voudraient que le cuivre et le café suivent la trajectoire des cours du pétrole. Ils croient que la revalorisation imposée par la force des matières premières et du pétrole pourrait leur apporter la richesse qui leur manque, alors qu’il n’en est rien : aucun pays pétrolier ou producteur de matières premières n’est devenu développé, même pas la Russie.

          Le nationalisme et la xénophobie sont les utopies les plus puissantes, ce rejet concerne tous les étrangers, les Européens, les Américains et les Asiatiques, mais, ce qui est plus délétère, sur les ethnies différentes de celle qui tient les leviers du pouvoir. Il en résulte des vagues d’expulsions et de regroupements de population, qui impliquent la scission de nombreux États en une poussière de régions hostiles. Le nombre d’États-Nations pourrait alors s’amplifier considérablement : le Congo et le Nigeria pourraient se diviser en 10, 20 ou 50 micro-unités territoriales.

          Puis vient l’idée que la « mondialisation » est la source de leur appauvrissement et qu’il suffirait de se déconnecter de l’économie mondiale, en faisant fuir les étrangers, les capitaux et les marchandises étrangères pour construire un monde meilleur. Le mythe de la « déconnexion » avait été développé par Samir Amin en Afrique dans les années 1970, puis il a connu un renouveau au cours de la dernière décennie. Cette aspiration à l’autarcie est peut-être fondée pour quelques nations enclavées d’Afrique centrale, où la population paysanne survit à l’écart du marché et de l’échange international. Sans radio, télévision et ordinateur, sans électricité, sans touristes et produits importés, sans impôts ni fonctionnaires, ces petites communautés seraient plus heureuses qu’aujourd’hui. Malheureusement les gouvernements ne toléreraient pas ces enclaves. Les utopies tiers-mondistes et altermondialistes propagées par les occidentaux prétendent venir au secours des pauvres du tiers monde. En fait, elles n’ont fait qu’un objet masqué : détourner les pays africains de la modernité et surtout ne pas voir apparaître de nouveaux concurrents, tels que les asiatiques. Que le Sénégal et la Tanzanie continuent à produire de l’arachide, le Sierra Leone des diamants et le Kenya des safaris, les paysans français n’y perdront rien !

          Le refus de la modernité, particulièrement dans l’aire islamique, a pour conséquence d’écarter durablement l’Afrique du système économique mondial. Certes les apparences sont sauves, si l’on confond la diffusion de la télévision, de la radio et d’internet ou les immeubles somptuaires des capitales avec le progrès technique. Ce qui compte c’est l’apprentissage des nouvelles technologies, la capacité d’imiter, de perfectionner, d’innover : tout ce qui est présent en Inde et en Chine. Accepter la modernité n’est pas consommer, c’est changer de routine, savoir fabriquer et entretenir des machines.

          Certains observateurs s’insurgent contre l’afro-pessimisme qui nous conduirait à identifier ce continent aux catastrophes mises en lumière par les journalistes. En ce sens Georges Courade (5) et ses collaborateurs dressent le catalogue des (fausses) idées reçues : une explosion démographique suicidaire, une région aride dépourvue de richesses naturelles et humaines, des techniques agricoles qui épuisent le sol, des hommes polygames et volages aux femmes soumises, des conflits ethniques et religieux insolubles, des guerres incessantes, des dirigeants et fonctionnaires corrompus, un exode des plus pauvres vers l’Europe…  Certes tous les pays africains ne sont pas également exposés à la misère et à la régression, beaucoup ont échappé à la guerre et aux massacres ethniques. Cependant l’Afrique reste la seule région du tiers-monde qui ne parvient pas à sortir des cercles vicieux du sous-développement.

          Le drame africain au début du troisième millénaire résulte de la conjonction de quatre catastrophes.



II- QUATRE CATASTROPHES SIMULTANÉES

 

 

          Le continent africain au seuil du troisième millénaire s’installe durablement dans l’échec et la stagnation, sous l’effet de quatre catastrophes simultanées. Ce n’est pas un phénomène soudain et brutal, mais depuis une génération une aggravation des symptômes de crise. La première catastrophe peut sembler paradoxale, car elle résulte de l’altruisme apparent des nations nanties. C’est l’assistance structurelle qui s’est installée aux lendemains de la décolonisation : cette « aide » des anciennes métropoles et des organismes internationaux a entretenu et encouragé la corruption des dirigeants et des serviteurs de l’État. L’Afrique reste un continent pauvre et corrompu. La deuxième catastrophe est la pression démographique, qui en Asie est beaucoup plus élevée, mais dans cette région exerce une pression sur les ressources impossible à maîtriser. Quand la stagnation est installée et si la population double en 25 ans, il est inéluctable que le niveau de vie baisse. La troisième catastrophe est la violence : elle nourrit l’instabilité politique, la guerre et l’insécurité, et devient un obstacle dirimant au décollage économique. Enfin vient le dernier fléau, l’épidémie de sida qui frappe le plus gravement l’Afrique, et cependant le sida n’est que l’aspect le plus spectaculaire de la régression sanitaire massive de cette région.

 

1. L’ASSISTANCE

 

2. LA PRESSION DÉMOGRAPHIQUE

 

3. LA VIOLENCE

 

4. LE SIDA
 

 

1. L’ASSISTANCE ET LA CORRUPTION

 

            La corruption ne date pas d’aujourd’hui en Afrique, elle était très répandue dans l’Égypte pharaonique, l’empire romain et l’empire ottoman. L’assistance étrangère est en revanche un fléau récent. L’assistance structurelle déversée sur le continent africain a été le levain d’une corruption généralisée et d’une dépendance aussi complète que celle du statut colonial. Quand l’armée et les fonctionnaires ne peuvent être payés que sur l’argent de l’aide, quand tout investissement en dépend, il a peu de différences avec les transferts de la métropole à ses colonies. Tout comme la Martinique ou la Réunion, le Mozambique ou le Mali ne pourraient pas régler plus de 10 % de leurs importations par leurs recettes d’exportation. En fait, l’assistance est vraisemblablement la pire des catastrophes de la région, car elle rend possibles l’explosion démographique, les règlements de comptes interethniques, le financement de la guerre, la corruption et l’indifférence aux problèmes sociaux, notamment la précarité sanitaire.

          Il faut avoir le courage de regarder en face le bilan de l’aide aux pays africains. Tibor Mende l’avait dénoncé il y a quarante ans : l’aide c’est comme un artichaut, que les intermédiaires épluchent feuille par feuille pour ne laisser qu’un reliquat minuscule à ceux qui en ont besoin. Les détournements de fonds ont commencé dès 1960 dans les pays donataires où une énorme bureaucratie et les conseillers du Prince ont prélevé leurs commissions, pour confier à leurs protégés africains la gestion et distribution de l’aide. Ces « indélicatesses » caractéristiques des caisses de coopération et de la politique africaine de la France ont progressivement contaminé les institutions similaires de Bruxelles et de Washington.

          L’aide a été en Afrique la pépinière de la corruption qui ronge cette région. C’était inéluctable du fait que les nouveaux dirigeants des États indépendants, civils et plus souvent militaires, demandaient aux anciennes métropoles et aux organisations internationales de les soutenir, notamment par des ventes d’armement et par une assistance financière durable. Et tous les occidentaux s’y sont prêtés, surtout dans les années 1960/1990 quand nombre de régimes révolutionnaires se tournaient vers l’URSS et Cuba.

 

L’aide structurelle n’est pas un vecteur de développement économique.

 

          Lord Peter Bauer (6), il y a un quart de siècle, avait proposé l’interprétation suivante : « L’Occident n’a pas provoqué les famines du tiers monde, car elles se sont produites dans des régions qui n’avaient pratiquement pas de commerce extérieur… Si l’on tentait de secourir en permanence la population à coup de dons gouvernementaux de l’Occident, tout effort d’y développer une agriculture viable se trouverait inhibé… L’Occident a réellement contribué à la pauvreté du tiers monde et cela de deux façons. D’abord, le comportement de l’Occident a beaucoup fait pour politiser le tiers monde. À la fin de la domination coloniale britannique, les interventions gouvernementales limitées furent abandonnées pour des contrôles officiels étroits sur la vie économique et les nouveaux États indépendants se virent présenter un cadre tout préparé pour des économies contrôlées par les gouvernements, voire pour instaurer un système totalitaire. L’aide officielle occidentale a également servi à politiser la vie dans le tiers monde. Deuxièmement, les contacts avec l’Occident ont contribué au déclin très prononcé de la mortalité, qui est à la base du rapide accroissement de la population et a permis à bien plus de pauvres de survivre ».

          L’aide publique au développement atteignait 80 milliards de dollars en 2004 ; l’Afrique en recevait un tiers : 25 MM$. Il est trop facile de dire que c’est trop peu (0.25 % de nos richesses) et qu’il faudrait transférer deux fois plus. Ces ressources nourriraient davantage de corruption et non le développement économique. Périodiquement, on demande de doubler le montant de cette aide, les organisations internationales en font un objectif pour le millénaire et les militants revendiquent pour l’Afrique un nouveau « Plan Marshall ». Mais réfléchissons, l’Afrique a reçu pendant 45 ans plus de mille milliards de dollars, pour quel résultat !

          Le transfert de ressources des contribuables occidentaux est en fait beaucoup plus important, car dans le même temps les gouvernements locaux empruntent massivement, à faible taux d’intérêt, aux organisations internationales et sur les marchés financiers. Comme les pays prêteurs ont coutume d’annuler périodiquement la dette des pays les plus pauvres, ces derniers empruntent à nouveau. La partie de l’assistance sans remboursement, qualifiée d’aide publique au développement, a très rarement servi au développement de ces pays. Ce pactole nourrit 40 à 60 % des dépenses budgétaires des pays bénéficiaires et souvent la moitié du revenu national. La plus grande partie de ces fonds est destinée au soutien budgétaire, ce qui est une incitation à pérenniser ou accroître le déficit des comptes publics.

          Il y a tant de donateurs : en moyenne 30 dans les nations d’Afrique et un nombre équivalent d’organisations non gouvernementales, que le programme des Nations Unies finit par reconnaître une véritable gabegie (7). En Tanzanie l’administration est supposée contrôler 650 projets, qui bien souvent ont le même objet, et pour lesquels il faut rédiger des milliers de rapports et envoyer des centaines de missions. La coordination, l’évaluation, le suivi deviennent des missions impossibles tant pour le pays donateur que pour ce pays récepteur. On ne sait pas combien ces pays reçoivent, chaque donataire expédie des dizaines de missions dans 30 ou 40 pays et ces experts payés au « per diem » finissent par coûter très cher, mais ils remplissent les avions et les hôtels ! L’Union européenne ne fait pas mieux, elle remplit les avions : les chefs de projet changent tous les six mois, comme leurs interlocuteurs, et l’on reprend la procédure à 0. À quoi sert cette assistance ?  D’abord à payer les fonctionnaires et la solde des soldats, à satisfaire leur demande d’équipements militaires, puis à honorer les dépenses somptuaires des dirigeants. Or l’aide, le plus souvent bilatérale, est depuis longtemps liée aux exportations occidentales : denrées alimentaires subventionnées par l’Europe et produits manufacturés, souvent trop coûteux pour un pays pauvre. Quant aux projets de développement et aux aides structurelles aux réformes, ils restent dans les tiroirs à l’état de rapports.

          Quel est le pays africain qui a reçu l’assistance internationale la plus massive depuis 1960 ? L’Éthiopie, suivie par le Soudan, ont reçu de l’Amérique et de l’URSS, de l’Europe et de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International, puis des ONG une assistance massive et stratégique, comme l’Afghanistan en Asie. Ces deux pays étaient cependant dirigés par des dictateurs sanguinaires et farouchement anti-occidentaux. Aujourd’hui le premier bénéficiaire est le Congo-Zaïre, suivi par la Tanzanie et toujours l’Éthiopie. Sont-ils plus démocratiques ? On pense certes aux opérations d’urgence et de secours face à la famine, aux massacres ethniques et à la compassion des associations humanitaires, ce n’est pas l’essentiel, il s’agit surtout d’aide liée au déversement des surplus agricoles occidentaux, des biens d’équipement et de confort et aux ventes d’armements. L’assistance internationale a pour principale conséquence de transformer l’Afrique en une immense caserne, où la principale activité consiste à détruire et tuer...  Dans les régimes militaires, l’aide alimentaire a été souvent détournée par l’armée et les équipes de secours des « french doctors » ont été régulièrement expulsées... Aucun de ces pays n’a présenté l’amorce d’un développement économique et d’une modernisation. Pourquoi ne pas aider les pays qui se redressent, font des réformes efficaces et luttent contre la corruption, au lieu de choisir les échecs les plus patents ? C’est un vieux dilemme de l’aide au tiers-monde, les pays riches n’ont pas le courage de choisir les bons élèves, ils prennent les plus mauvais !

         

 

AIDE PUBLIQUE AU DÉVELOPPEMENT EN 2003

Millions de dollars

Pays

Montant

Indice de transparence

Rang sur 44 pays africains

Congo-Zaïre

5.381,0

2.1

36

Tanzanie

1.669,3

2.9

14

Éthiopie

1.504,4

2.2

33

Mozambique

1.032,8

2.8

8

Ouganda

959,4

2.5

27

Ghana

906.7

2.5

27

Égypte

893,8

3.4

8

Cameroun

883,9

2.2

38

Afrique du Sud

624,9

4.5

3

Soudan

621,3

2.1

36

Zambie

560,0

2.6

24

Madagascar

539,5

2.8

18

Mali

527,6

2.9

14

Maroc

522,8

3.2

11

Angola

498,7

2.0

40

Malawi

497,9

2.8

18

Kenya

483,5

2.1

36

Niger

453,3

2.4

29

Burkina

451,1

3.4

8

Sénégal

449,6

3.2

11

Rwanda

331,6

3.1

13

Source : Rapport du PNUD pour 2005 et Rapport sur la corruption de « Transparency International » pour 2005, 10 oct. 2005

Note : l’indice de transparence s’échelonne entre 9.7 pour l’Islande, premier, et 1.7 pour le Tchad, dernier.

 

          On remarque que l’Afrique orientale anglophone, du nord au sud, a reçu l’aide la plus massive, il n’est pas inutile de préciser que les ventes d’armement y sont particulièrement importantes et que la contrebande des armes y est très intense. Ces pays ne sont pas nécessairement plus corrompus qu’en Afrique de l’Ouest, mais les circuits officiels et clandestins nourrissent un volume croissant de transactions. La corruption perçue par les milieux d’affaires est particulièrement forte au Soudan, en Éthiopie, et en Angola, elle n’en est pas moins généralisée dans les pays exploitant la rente du pétrole ou des diamants et même dans des pays tels que l’Afrique du Sud, le Maroc, l’Algérie, le Nigeria ou l’Égypte.

          L’Afrique est une région pauvre et corrompue. Sa pauvreté est attestée par la faiblesse des revenus moyens plus particulièrement dans les zones rurales et les bidonvilles. Son degré de corruption doit être confronté à celui de l’Asie du Sud et de l’Amérique du Sud, où la corruption était beaucoup plus étendue il y a une génération. Les guerres interafricaines, la succession des coups d’État, le rôle prédominant de l’armée et les effets pervers de l’aide étrangère ont joué un rôle déterminant. Il suffit de rappeler qu’au sud du Sahel saharien la moitié des États sont confrontés à des guerres intestines, l’autre moitié étant riveraine de ces pays sert de refuge aux civils et aux mouvements insurrectionnels ; leur militarisation est inéluctable. Il faut alors une très solide tradition démocratique, comme jadis le Costa-Rica aux frontières du Nicaragua, pour préserver l’État de Droit.

 

 

2. LA PRESSION DÉMOGRAPHIQUE

 

L’hétérogénéité du continent africain.

 

          L’Afrique est un continent bien délimité par les mers, le détroit de Gibraltar et le canal de Suez.

          L’Afrique était peuplée de 25 millions d’habitants en 1600, il y a un siècle sa population était estimée à 130 millions d’habitants. Elle est aujourd’hui (2006) plus peuplée (920 millions d’habitants) que l’Europe ou l’Amérique latine. Ce peuplement devrait approcher d'un milliard d’habitants au milieu de 2007 et pourrait atteindre 1.3 milliard d’habitants en 2025 et 1.8 milliard en 2050, si elle n’était pas confrontée à de multiples fléaux sanitaires.

          Or certaines Organisations Internationales (UNESCO, FAO, OMS) ont regroupé dans la zone Méditerranée du Sud et Moyen Orient l’Afrique du Nord (77 M hab), et en outre l’Égypte (72Mh), l’Éthiopie (71 Mh) et le Soudan (38 Mh) (près de 270 millions d’habitants). Dès lors l’apparence de l’Afrique subsaharienne semble ainsi contenue à 650 millions d’habitants. Cependant les 120 millions d’habitants du Soudan et de l’Éthiopie sont parmi les plus pauvres du continent et ne sauraient être rattachés au monde méditerranéen.

          Le nord du continent est si différent de la zone sub-saharienne. Dans les cinq pays du Maghreb, les niveaux de vie, états de santé et niveaux d’éducation sont beaucoup plus avancés.

          Au sud, prédomine l’hétérogénéité sanitaire, culturelle, ethnique, linguistique, religieuse et bien sûr économique.

          Est-ce à dire que l’Afrique sub-saharienne soit homogène ? Non. Les pays les plus pauvres du monde sont disséminés au long de la ceinture sahélienne et de la côte orientale, mais certains ont été enrichis par le pétrole, et une région industrielle avancée s’était formée en Afrique australe.

 

Trois vulnérabilités

 

          L’accroissement de la population ne saurait par lui-même constituer un obstacle au développement économique, comme l’a courageusement analysé le démographe Jean Claude Chesnay (8). L’accroissement de la population n’est pas la cause première du déclin économique de l’Afrique. Si la population de l’Algérie avait augmenté de 1% par an depuis 1980, cela aurait-il évité l’émergence de la guerre civile, le chômage et la pénurie ? En revanche, la stagnation ou le déclin démographique sont le prélude de la sclérose et de la régression économique, nous le savons bien en Europe. En Amérique du Nord, l’immigration et le dynamisme démographique ont accompagné au cours des deux derniers siècles une expansion économique exceptionnelle. En Amérique du Sud, le Brésil et le Mexique ont connu une explosion démographique au cours des années 1940-1975 qui n’a aucunement fait obstacle à leur croissance économique et à leur modernisation.

          Alors pourquoi en Afrique, surtout au sud su Sahara, l’explosion démographique actuelle a-t-elle contribué à bloquer le développement de leur économie ? Il semble que trois vulnérabilités particulières font obstacle au développement et à la modernisation. D’abord la « pression démographique » doit être rapportée à l’environnement et à l’habitabilité du territoire : quand celle-ci est très limitée, un surcroît de densité sur des territoires peu fertiles suffit à susciter la paupérisation des résidents. En second lieu, un accroissement naturel très rapide et de très hautes fécondités réduisent inéluctablement les ressources disponibles des familles, d’autant plus que la charge croissante des enfants et adolescents pèse sur une population étroite d’adultes disposant d’emplois. Enfin surgit un troisième obstacle, l’accélération des courants migratoires : exode rural vers les villes, émigration vers l’étranger et surtout renforcement des migrations intra-africaines, induites par les conflits ethniques et les guerres.

 

La pression démographique et les conflits de densité de peuplement

 

          Au regard de l’Asie ou de l’Europe, l’Afrique est apparemment encore sous-peuplée, car sa densité globale reste faible. Et cependant elle est passée de 4 à 30 habitants au kilomètre carré au cours du dernier siècle. Cette densité moyenne englobe le Sahara et les zones arides qui occupent la plus grande partie du continent et les zones littorales où la densité réelle est de 100 à 300 habitants au kilomètre carré, par exemple en Afrique du Nord. La plupart des peuples limitrophes des zones de désert et de savane vivent dans des régions où la densité reste de quelques habitants au kilomètre carré. Des pays peuplés de moins de 10 millions d’habitants se juxtaposent sur les côtes, peut-on parler de pression démographique alors qu’ils ont au nord de vastes territoires inoccupés ? Tout dépend de l’accessibilité et de l’habitabilité : installer des millions d’habitants le long du Congo supposerait des voies d’accès, peupler le désert et la savane au sud du fleuve Niger supposerait des aménagements à la portée de l’Arabie Saoudite. Certes le Nigeria très peuplé et dense (145 hab./km2) parvient à renforcer les densités agraires des provinces du nord (70 hab./km2 dans les provinces de Kebbi et Borno et 500hab/km2 dans la région urbanisée de Kano), mais ces régions sont plus arrosées que le nord de la Côte d’Ivoire (0.5 h/km2) ou du Bénin (0.6 h/km2).

          Les polémologues ont souvent tenté d’interpréter l’histoire des guerres et des invasions par les divergences de pression démographique : tantôt le vide démographique attire la contrée surpeuplée, tantôt à l’inverse le pays vide attaque son voisin surpeuplé ! Il est inéluctable que la juxtaposition entre régions frontalières où coexistent les mêmes ethnies soit génératrice de conflits armés, quand une région surpeuplée se déverse sur un pays voisin sous-peuplé ou quand la région la plus pauvre s’exile vers la région la plus riche. Ces conflits potentiels sont multiples en Afrique, au Darfour, au Liberia, au Rwanda, en Ouganda ou au Congo et tout autour des Grands Lacs, où se localisent des pays enclavés dont la densité est de 200 habitants au kilomètre carré, aux portes d’États géants, dont les régions périphériques hébergent 10 habitants au kilomètre carré. L’Afrique de l’Ouest francophone et le Cameroun observent avec fascination et inquiétude le Nigeria.

 

Écarts de population et de densité en 2003

Pays

Population (Mh)

Densité (h/km2)