Lettre helvétique
Oh Heidi,
Si tu savais,
Tout le mal,
Que tu m’as fait
(Variations sur un air connu)
Chers amis francophones, bonjour !
Je dois commencer ma première Lettre helvétique par une bien triste nouvelle. On a touché au français. C’est grave. Après tout, la Suisse est le deuxième marché mondial pour l’exportation des produits littéraires français. Les suisses-allemands ont touché au français. Ils ont osé, ils sont passés à l’acte, ils se dérobent à leurs devoirs civiques les plus élémentaires, ils bafouent notre cohésion nationale si admirée dans le monde entier, en tournant le dos au français, en préférant l’anglais pour leurs rejetons. Les traîtres. Les salauds, ne mâchons pas nos mots.
Tout a commencé du côté de Zurich, une agglomération de taille moyenne, localement pourtant assez renommée, qui a d’autant plus pris l’habitude de dicter ses volontés au reste du pays qu’elle s’en fiche éperdument d’être suivie ou non. Les Zurichois ont donc décidé que leurs rejetons commenceraient par apprendre l’anglais à l’école, et que le français viendrait après. Du coup l’ensemble de la Suisse orientale, soit environ la moitié de la Suisse allemande, a suivi et décidé elle aussi de donner la priorité à l’anglais. En guise de coup de poignard dans le dos de la Suisse occidentale, on lui tourne le dos. Goodbye, period.
On imagine qu’une décision aussi outrancière n’a pas manqué de susciter des débats, des conflits, des indignations, voire des réflexions. Pour tout dire, elle a compensé notre tristesse de ne pas avoir réussi à mener en Helvétie un débat sur une chose aussi sérieuse que le voile. Nous n’avons pas de problème de voile, ni beaucoup d’idées et pas du tout de pétrole, mais il nous reste les conflits linguistiques, cette gâterie reléguée en France au rayon des accessoires régionaux ou même corses. Certains ont même pu rêver à un moment donné qu’on légiférerait en la matière, comme nos amis français en matière de couvre-chef pour adolescentes. Mais finalement il n’en a rien été, les responsables politico-pédagogiques ayant été saisis par le syndrome helvétique du tunnel transalpin, qui consiste à percer deux tunnels ferroviaires sous les Alpes, à l’est et à l’ouest, pour ne faire de peine à personne, quand un tunnel est déjà un gouffre (financier). On a donc décidé que la Suisse jusqu’à présent vaillamment bilingue serait désormais encore plus vaillamment trilingue, c’est-à-dire qu’il serait possible de commencer par l’anglais, mais que le français devait suivre immédiatement.
On dira : tout cela vaut-il une Lettre helvétique et de surcroît la première, puisqu’il s’agit somme toute d’un vague aménagement et qu’à l’heure de la globalisation de tout, l’introduction plus précoce de l’anglais parlé dans le monde entier n’est pas forcément une mauvaise idée ? Mais c’est que je ne vous ai pas encore tout dit. À peine cette décision pourtant très consensuelle prise, les pédagogues de gauche (c’est un pléonasme : il n’y a pas de pédagogues de droite) et les syndicats d’enseignants (eux aussi forcément de gauche) découvrent que ce serait trop exiger des têtes blondes helvétiques que de les croire capables d’apprendre deux langues étrangères, et se mobilisent par conséquent pour qu’on laisse tomber la deuxième, à savoir le français pour toute la Suisse orientale.
Une telle réaction peut paraître surprenante puisque les mêmes pédagogues syndiqués se sont battus pour le maintien du français, langue avec laquelle, disaient-ils la bouche en cœur, se transmet aussi une culture (pensent-ils à Johnny Halliday, un chanteur assez connu en France, mais pas du tout ailleurs, et à ses sous-produits familiaux ?), contrairement à l’anglais, langue purement instrumentale, fer-de-lance de la marchandisation de l’éducation — car c’est bien connu qu’il n’existe pas de culture anglophone, et que même si elle existait, elle n’intéresserait personne chez nous, et en tout dernier lieu les enfants et les adolescents. Mais c’est oublier que pour nos bonnes vieilles taupes socialistes, à l’échelle européenne, la priorité stratégique en matière d’éducation, c’est de « corriger les inégalités sociales ». Autrement dit, de faire en sorte qu’on transmette le moins de savoir possible, de niveler copieusement par le bas, de différer le plus possible les inévitables processus de sélection, et donc d’éviter les langues étrangères qui sont nettement plus sélectives que les cours de pâte à modeler. Un futur employé du secteur public est de toute façon parfaitement heureux s’il peut ânonner à peu près correctement sa langue maternelle, ne venez pas nous embêter avec la formation des cadres de l’économie mondialisée ou avec celle des scientifiques. Ne pouvant empêcher l’introduction de l’anglais, nos bons pédagogues se retournent donc contre le français et se déclarent dorénavant prêts à renoncer à étudier Johnny dans le texte.
Mesure-t-on l’étendue du désastre ? Outre la chute vertigineuse du chiffre d’affaires des produits d’exportation culturelle made in France, il y a désormais cette situation linguistique catastrophique qui se profile. Jusqu’à présent les Suisses allemands s’échinaient à apprendre pendant des années une orthographe impossible, à bégayer deux ou trois mots plombés d’un accent guttural, Teuton pour tout dire, puis à oublier aussi vite que possible le peu de français qu’ils avaient fait semblant d’apprendre. Pendant ce temps-là, les francophones se débattaient désespérément mais finalement avec les mêmes dons pour l’oubli contre des cas impossibles et des verbes renvoyés sadiquement au bout de phrases de plus en plus longues. Cette situation prodigieusement enthousiasmante, ciment de notre cohésion nationale, dont tout citoyen suisse est légitimement fier, ne durera donc plus très longtemps et sera remplacée peu à peu par cette autre vision presque apocalyptique : les Suisses allemands s’échineront à apprendre une orthographe impossible, à bégayer deux ou trois mots plombés d’un accent guttural, teuton pour tout dire, puis à oublier aussi vite que possible le peu de français qu’ils auront fait semblant d’apprendre. Pendant ce temps-là, les francophones, en victimes minoritaires qui n’ont pas le choix (du moins pas celui de renoncer à l’allemand), se débattront désespérément mais finalement avec les mêmes dons pour l‘oubli contre des cas impossibles et des verbes renvoyés sadiquement au bout de phrases de plus en plus longues.
Cherchez la différence. En fait, le bilinguisme de la Suisse est aussi mythique que le sera peut-être un jouir son trilinguisme, mais cela n’empêche pas la Suisse d’exister. Sa cohésion nationale ne dépend pas de son bilinguisme, puisque le nombre de citoyens capables de s’exprimer en deux langues a toujours été relativement restreint (dans les débuts de son histoire moderne d’« État-nation », au XIXe siècle, seules quelques centaines de fonctionnaires fédéraux étaient à peu près bilingues ; c’était alors le programme minimum mis en place pour la cohésion nationale). De quoi dépend-elle alors ? Du mythe du bilinguisme (et de quelques autres mythes). Il y a cohésion nationale tant qu’on peut faire comme si, du nord au sud et d’est en ouest, les Suisses étaient bilingues, comme si, transis à l’idée de communiquer enfin un jour avec leurs concitoyens les plus éloignés, ils apprenaient bravement et patriotiquement l’autre langue nationale. Il n’est pas nécessaire à une nation de parler la même langue ou de parler les deux (trois, etc.) mêmes langues, il lui suffit d’imaginer qu’elle parle la même langue. Les nations sont des communautés imaginaires, comme l’a démontré Benedict Anderson, elles ont besoin de croyances et de mythes pour tenir le coup. En privilégiant l’anglais, la Suisse orientale ne change presque rien dans les faits. On pourrait même dire qu’elle ne fait que s’adapter à la réalité (et plus particulièrement au désir évident des Suisses de savoir l’anglais). Mais la décision détruit un mythe, aussi fondateur et insignifiant que peut l’être celui de la laïcité en France. On a touché au français, on a touché au mythe. Mais Johnny sera toujours dans nos cœurs.