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Quand Ségolène devient Madame Royal

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale.
 

Tous les barrissements d’éléphants et d’éléphanteaux socialistes français n’empêcheront pas Mme Ségolène Royal d’être, au mois de mai prochain, la candidate du parti de Jaurès et de Blum à l’élection présidentielle.

C’est avec une mâle assurance, et une prise de risque calculée que je me permets de formuler un pronostic sur l’entrée en lice de la première femme candidate à la fonction suprême dotée d’une chance non négligeable d’accéder à l’Élysée.

Cette conviction se fonde sur deux éléments relevant des informations dont je dispose, et d’une analyse du parcours effectué par Mme Royal depuis un quart de siècle, fruit d’une observation discrète à partir des avant-postes de la presse parisienne.

L’alchimie présidentielle, celle qui transforme et sublime une personnalité politique en une figure thaumaturge apte à recevoir l’onction du peuple souverain est le fruit, dit-on, d’une rencontre entre un homme ou une femme, et ce peuple que Michelet a su rendre grand en le magnifiant.

Cette mystique présidentielle, qui plonge dans les profondeurs d’un pays encore marqué par un millénaire de monarchie a servi au général de Gaulle à rétablir, en le modernisant, ce lien organique entre le peuple et son chef.

Ses successeurs ont su, chacun à leur manière, attirer sur eux la lumière venue d’en haut, qui illumine celui qu’elle distingue, et laisse les autres dans l’ombre.

Pour que ce rayon magique vous atteigne, il importe cependant de se trouver au bon endroit et au bon moment. C’est ce qu’a très habilement sur faire Mme Royal ( que je ne permettrais plus jamais désormais d’appeler trivialement Ségolène, ou même Ségo, comme c’est actuellement la mode dans le Tout-Paris branché). J’ai pu observer, de ma province, le mouvement lent d’abord, puis de plus en plus rapide qui amenait dans son orbite des notables socialistes qui, auparavant se distribuaient entre les diverses écuries présidentielles : Fabius, Strauss-Kahn, Lang sans compter les partisans d’un retour du vexé du 21 avril 2002, Lionel Jospin.

On ne le dira jamais assez : d’un parti de militants inscrits dans la « lutte des classes », le PS en quelques décennies s’est transformé en un conglomérat d’élus de toutes sortes : politiques, syndicalistes, mutualistes et associatifs autour duquel s’agrègent ceux qui espèrent l’être un jour. Si l’on ajoute ceux dont l’existence matérielle ou la promotion dépend de ces mêmes élus : employés municipaux, prestataires de services aux collectivités publiques ont parvient vite à faire la somme des quelques 200 000 adhérents dont se prévaut le PS.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que tous ces gens soient des cyniques chasseurs de postes, de prébendes et de passe-droit : leur engagement militant pour les valeurs de justice sociale, de progrès humain et de solidarité constituant le fonds idéologique de la gauche non-totalitaire est, la plupart du temps, profondément sincère. Il arrive même, quoique plus rarement, que certains d’entre eux parviennent à mettre en application ces principes lorsqu’ils accèdent aux responsabilités nationales ou locales.

Mais la vie étant ce qu’elle est, l’essentiel pour tous ces gens c’est de conserver leur mandat quand ils en possèdent un, ou de conquérir celui qu’ils ne possèdent pas encore.

Or, contrairement aux énarques des cabinets ministériels et aux conseillers en image dans leurs bureaux du VIIIe arrondissement de Paris, ces gens-là vivent et travaillent au milieu de la population, vont au bistrot ailleurs que chez Lipp et achètent leur pain dans d’autres boulangeries que celles de feu Lionel Poilâne. Et c’est là qu’ils s’aperçoivent que Ségo, pardon, Mme Royal fait, si j’ose écrire un tabac dont les sondages se font, pour une fois l’écho relativement fidèle. Elle arrive à unir dans son lit, non pas comme Michel Sardou « Les cheveux blonds, les cheveux gris. » mais la « bourge » du 16ème qui lui trouve plus de classe que cet agité de Sarkozy et le client du bar-tabac-Pmu qui trouve que, « ‘scusez moi de l’expression, elle en a autant sinon plus que les aut’guignols de la haut ».

Comme nos porteurs d’écharpes tricolores sont encore traumatisés par l’horrible soirée du 21 avril 2002, et que la présidentielle est la clé qui ouvre les portes de l’ascenseur politique — le député qui devient ministre laisse sa place à un suppléant, qui lui-même laisse son mandat à un copain ou une copine, etc. — ils estiment qu’il s’agit ce coup-là de ne pas se rater. Donc, Ségolène, pardon Mme Royal.

Admirons maintenant l’art et la maîtrise avec laquelle cette fille de colonel s’est taillée, sabre au clair, cette place où le rayon magique est venu caresser sa chevelure de madone.

Des soutiers de la mitterrandie, ces jeunes gens bien diplômés, sinon bien nés, qui pelletaient le charbon dans la chaudière élyséenne au temps de Tonton, c’était la moins en vue, mais non la moins besogneuse. Conseillère pour les affaires sociales et familiales, elle savait allier les formules qui plaisaient à ce vieux réac de en matière de morale familiale et sexuelle qu’était Mitterrand (faites ce que dis, pas ce que je fais), aux thèmes en vogue chez les « bo-bos », comme le droit des homosexuels ou l’équivalence du nom du père avec celui de la mère.

Pendant que les Jacques Attali, Élisabeth Guigou ou Hubert Védrine péroraient dans les médias sur les sujets dits « nobles », l’Europe, la mondialisation, la géostratégie, notre Cendrillon de la rue du faubourg Saint-Honoré observait, notait, disséquait les petits riens qui font les grandes carrières. Son modèle, bien sûr, c’est François Mitterrand. Ce qu’elle admire chez lui, c’est non pas la dimension planétaire et l’épaisseur historique, cette image qui est l’œuvre de toute une vie passée à la polir, mais les tours de mains et petits trucs qui vous évitent les erreurs fatales à la Michel Rocard. Être enraciné électoralement dans un terroir d’une incontestable ruralité. Ce sera le Poitou et son chabichou dont elle se fait l’inlassable propagandiste.

« On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » disait Talleyrand. Les programmes, comme adorent en fabriquer les idéologues qui sévissent çà ou là dans les partis politiques étant de nature à faire transgresser cette maxime cardinale pour celui qui vise les sommets, Mme Royal laissera à Mr Royal, pardon François Hollande, son compagnon et premier secrétaire du PS, le soin de s’occuper de ce pensum programmatique aussi assommant qu’indispensable pour la bonne conscience collective des camarades. Avec la consigne, cependant, de faire en sorte qu’il ne l’empêche pas de dire ce que bon lui semble, en fonction des mails qui lui parviennent sur son site désirsdavenir.org.

Ainsi, observer les prises de positions de Mme Royal vous contraint à un exercice cervical semblable à celui des spectateurs de Roland Garros. Un coup à gauche, un coup à droite. Lundi, le mariage homo dans "Têtu", l'hebdo gay, mardi interview au “Monde" où elle prône l'expulsion immédiate des étrangers délinquants dangereux.

Elle ne s'est pas encore risquée à ce petit jeu en matière de politique internationale (ce qui pourrait donner lundi pan sur Ben Laden, mardi Haro sur Bush), mais ça ne devrait pas tarder. Car le futur ne manque pas d'avenir.

 

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