Un sondage réalisé par l'institut CSA, auquel la presse fait largement écho, indique que 93 % des Français voteraient en faveur de Barack Obama si on leur demandait leur avis sur l'élection du prochain président des États-Unis.
On peut tout d'abord s'interroger sur l'intérêt, sinon la pertinence de dépenser de l'argent dans une étude relative aux intentions de vote de personnes dont les suffrages resteront virtuels : même si les Français votaient à 150 % pour Obama, cela ne changerait strictement rien aux résultats du 4 novembre prochain.
Mais puisqu'on fait des sondages sur tout et n'importe quoi, du moment que leur publication revêt une valeur récréative pour le public, il n'y a pas de raison pour que l'on se prive de l'avis des Français sur l'élection américaine.
Les Britanniques ont leurs "bookies", les officines de paris qui vous invitent à risquer vos sous sur la couleur de la robe de Carla Bruni en visite à Buckingham ou le nom du père de l'enfant d'une ministre française. Nous, en France, avons nos CSA, TNS et Opinionways qui tendent un miroir où le peuple fait des grimaces comme des gosses. "On dirait qu'on serait des électeurs de l'Ohio, de Floride ou de Californie" ; "Oh ouais ! oh ouais ! super !"
Et ça marche ! Enfin, je serais curieux de savoir le pourcentage d'individus contactés qui ont renvoyé le ou la pauvre enquêteur (trice) à son écran d'ordinateur en leur faisant valoir que cette question avait autant de sens que celle relative à mes sentiments envers ma tante dans l'hypothèse où celle-ci se trouverait dotée des attributs réservés à mon oncle.
Mais ne chipotons pas et intéressons-nous aux résultats de cette enquête réalisée avec tout le sérieux méthodologique requis. Très fort, Obama ! Jamais, dans aucune élection présidentielle, une telle majorité n'a été atteinte par un candidat. Les 82 % de Chirac en mai 2002 sont généralement considérés comme une anomalie intervenue en raison d'un concours de circonstances exceptionnel (élimination de la gauche au second tour, mobilisation anti-Le Pen), dont la répétition est hautement improbable. Un candidat élu à 93 % dès le premier tour dans une démocratie doit donc être soit un saint, soit un surhomme, un oint du Seigneur, bref une personnalité tellement exceptionnelle qu'elle transcende les clivages politiques traditionnels.
Comme il n'en est rien, et que le candidat démocrate à la Maison Blanche sort du moule traditionnel qui produit la classe politique outre-Atlantique, il faut bien chercher ailleurs les causes de cet engouement obamaniaque dans l'opinion française.
Elles se résument, en fait, au sentiment d'amour-haine des Français à l'égard des États-Unis, phénomène abondamment étudié par les historiens, les philosophes, les politologues qui s'intéressent aux relations franco-américaines. Cette ambivalence a besoin de se manifester de manière concrète : pour les citoyens non spécialistes : la "bonne" Amérique s'incarnera dans les artistes, hommes politiques, écrivains et autres "people" qui lui seront désignés comme tels par les élites politiques et médiatiques françaises censées connaître le sujet. La "mauvaise" Amérique, depuis une décennie, est incarnée par George W. Bush, et la nébuleuse "néo-conservatrice" et "néo-libérale" responsables, pour nos maîtres à penser hexagonaux, de l'état lamentable du monde où nous vivons. Derrière eux se rangent les masses racistes, évangélistes, créationnistes, timbrées de la gâchette et fan de la chaise électrique. Les lunettes de Michael Moore sont les seules, ou presque que les faiseurs d'opinion français daignent chausser pour regarder par dessus l'Atlantique. Il fut une époque où, en plus, on se gaussait à Paris de cette propension des électeurs américains à confier des mandats politiques importants à des acteurs supposés posséder davantage de muscle que de cervelle : les ricanements bouffis de suffisance qui saluèrent l'élection de Ronald Reagan à la Maison Blanche et celle d'Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de Californie n'ont pas empêché le premier de sortir en vainqueur de la guerre froide, et le second de remettre dans le bon chemin économique et écologique un État laissé à l'abandon par ses prédécesseurs démocrates. On ne ricane plus à Paris, mais on ne s'excuse pas non plus d'avoir ricané à tort...
Dans la catégorie "L'Américain que vous adorerez aimer", Barack Obama a toutes les caractéristiques d'un bon produit, et même d'un produit de grand luxe : jeune, métis, apparemment plus cultivé que son adversaire républicain. Il n'en faut pas plus pour que la machine à faire l'opinion en France se mette en branle, et martèle : "Ecce homo !" C'est lui, et pas l'autre, que vous devez adorer car il incarne cette "bonne Amérique", celle qui nous ressemble, et pas cette bande de Rambos stupides et violents qui tiennent depuis trop longtemps les manettes de la plus grande puissance mondiale. "Obama ? C'est mon copain !" tranche Nicolas Sarkozy qui ne voit pas pourquoi il se mettrait en porte à faux avec l'opinion sur une affaire secondaire : il aura tout le temps de recoller les morceaux avec McCain si ce dernier, par malheur, parvenait à ridiculiser les augures gaulois.
Les derniers événements de la planète financière sont utilisés pour enfoncer le clou :
"La victoire de Barack Obama n’est plus seulement souhaitable. Elle est désormais un impératif catégorique car les États-Unis ne pourront pas contribuer à la stabilisation mondiale sans avoir retrouvé un peu de prestige international, en ayant démontré qu’il y avait toujours quelque chose de vrai dans le « rêve américain » et la force de la démocratie." écrit ainsi, dans "Libération", Bernard Guetta, l'un des plus influents et des plus péremptoires commentateurs français de la politique internationale. Ainsi, avec Obama, les épargnants pourront se refaire une pelote sérieusement amochée par les gnomes de Wall Street et de la Maison Blanche... Comment voulez-vous, après cela, faire valoir, ne serait-ce timidement, que les administrations démocrates, dans le passé n'ont pas été, loin de là, moins unilatérales et utilisatrices de leur position dominante que les Républicains ? Que la ligne d'appeasement prônée par Obama dans le dossier nucléaire iranien risque de laisser Israël et l'Europe seuls face à une menace qui ne peut atteindre le territoire américain ? Broutilles que tout cela ! Et quelle jouissance, Mesdames et Messieurs, que de se battre la coulpe si Barack Obama est élu : comment se fait-il que la France, patrie des droits de l'homme n'ai pas été capable de porter un noir à la magistrature suprême ? Vive Obama 1er, roi de France et du monde !