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Munich : le contresens de Spielberg

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale.
 

Luc Rosenzweig, ancien journaliste au Monde, qui prépare une biographie d’Ariel Sharon, nous fait l’amitié de nous communiquer un texte inédit, où il souligne qu’à force de ménager la chèvre et le chou dans un esprit de tolérance et d’équivalence morale, on finit par tordre le cou aux faits historiques.

 

En matière de communication, le Mossad, le légendaire service de renseignement et d’action israélien, s’en tient la règle habituelle, commune à tous les services spéciaux du monde, ainsi qu’à la famille Windsor : “Never explain, never complain”. Ne jamais se plaindre, ne jamais expliquer. Quels que soient les exploits ou les vilenies, voire les crimes qu’on lui attribue, le Mossad ne confirme ni n’infirme, aucune des informations publiées sur son compte, et encore moins les rumeurs qui foisonnent à son sujet dans les arrière-boutiques de la “communauté du renseignement”. C’est donc un événement exceptionnel que de voir Zvi Zamir, son chef à l’époque de l’attentat anti-israélien des JO de Munich en 1972 et de l’élimination ciblée de plusieurs responsables du Fatah et de Septembre noir dans les mois et les années qui suivirent, s’expliquer longuement sur ces affaires dans un entretien publié le 17 février dans le quotidien Haaretz.

 

La raison de cette entorse à la règle du silence des “services” est l’écho planétaire rencontré par le film de Steven Spielberg, “Munich”, qui prétend, en “s’inspirant de faits réels”, retracer la recherche, puis l’élimination des organisateurs et commanditaires du meurtre de 11 athlètes par un groupe d’agents du Mossad. Ces derniers, à en croire Spielberg, auraient agi sur les instructions directes du premier ministre israélien de l’époque, Golda Meir. En levant un coin du voile sur les débats et les processus de décisions internes de l’appareil politico-sécuritaire israélien, Zvi Zamir, âgé aujourd’hui de 81 ans, veut réparer l’injustice que ce film, selon lui, cause aux agents du Mossad, à Israël, et à la lutte anti-terroriste en général. Ce témoin de première main fait d’abord litière d’une première idée fausse propagée par le film de Spielberg, et le livre “Vengeance” de George Jonas, qui en a inspiré le scénario : ce n’est pas une Golda Meir assoiffée de vengeance après la mort tragique des athlètes israéliens qui aurait mis en place ce fameux “comité X” composé des hauts responsables de l’armée et des services de renseignements, dont la mission aurait été d’éliminer au plus vite tous les terroristes ayant trempé dans l’affaire.

 

Au contraire, Golda Meir a longtemps résisté aux pressions du Mossad, du Shin Beth (sécurité intérieure) et des Renseignements militaires, qui voulaient entreprendre des actions anti terroristes en Europe. Elle était persuadée, selon Zamir, que les États concernés allaient prendre conscience, après Munich, que le terrorisme palestinien constituait un danger, non seulement pour Israël, mais pour tous les pays dans lesquels il s’exerçait. Ce n’est qu’après avoir constaté que les services spéciaux européens étaient, soit incompétents, soit pour le moins complaisants avec les terroristes et leurs commanditaires, que le premier ministre s’est résolu, à contrecoeur, à donner le feu vert à ses agents. On pourrait objecter qu’un haut responsable du Mossad, même retraité, est dans son rôle en enjolivant les actions de son service à des fins propagandistes ou de guerre psychologique. Mais, en l’occurrence, sa crédibilité est renforcée par des éléments factuels, aisément vérifiables qu’il présente à l’appui de sa thèse.

 

Ainsi, parmi d’autres, Zvi Zamir révèle un épisode qui s’est déroulé en Italie en 1974. Une équipe du Mossad sur le terrain reçoit l’information qu’un groupe de terroristes palestini avait loué un appartement donnant sur la piste d’envol de l’aéroport de Rome, et envisageait d’abattre un avion d’El Al avec un missile Strella. Le chef de groupe du Mossad transmet l’information à un général italien de ses amis, ce qui aboutit à l’arrestation du commando et à la saisie de plusieurs missiles. Quelques mois plus tard, à la suite d’un détournement d’avion italien, les terroristes sont relâchés, comme l’avaient été, quelques mois auparavant, les trois survivants du commando de Munich, libéré par les Allemands grâce au même type de chantage.

 

Les autorités israéliennes tirent alors la conclusion qu’eux seuls sont à même de pratiquer la dissuasion nécessaire pour assurer, en Europe, la sécurité des personnes et des biens israéliens. Les actions d’éliminations ciblées menées contre des responsables et agents palestiniens n’ont donc rien à voir avec une quelconque “vengeance” des morts de Munich.

 

En cette matière, comme dans d’autres, les États sont des “monstres froids”, auxquels il est absurde de prêter des sentiments ou des passions à l’oeuvre chez des individus. La rhétorique de la vengeance des “martyrs” ne fait pas partie de la panoplie discursive israélienne, pas plus que de la tradition éthique juive. Celle-ci exige que l’on se soucie d’abord des vivants, comme on peut le constater dans les débats israéliens en matière de bioéthique ou d’avortement. Ceux qui parlent, dans ce contexte, de ”Loi du Talion”, ne connaissent ni la Bible, où cette règle est destinée à mettre fin aux représailles disproportionnées, ni les conflits modernes placés sous le paradigme de la dissuasion. Enfin, la société israélienne n’a nul besoin d’un narratif patriotique utilisant l’armée des morts pour se mobiliser celle des vivants en cas de péril. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que certains israéliens, ou juifs, puissent éprouver à titre personnel des sentiments de haine et des désirs de vengeance envers un ennemi implacable. Mais un tel état d’esprit, pour un agent des services de sécurité de l’État d’Israël relèverait de la faute professionnelle…

 

Dans l’analyse élaborée par ces services, les athlètes tués étaient passés dans le bilan des pertes humaines provoquées par le conflit avec les Arabes, puis les Palestiniens, depuis la création de l’État juif. Ils n’étaient ni les premières, ni, hélas, les dernières victimes. L’objectif n’était donc pas de venger les morts, mais d’éviter qu’il y en ait d’autres, au moyen d’actions préventives visant les infrastructures du terrorisme à l’étranger.

 

C’est pourquoi les angoisses métaphysiques et morales qui assaillent le héros de Spielberg (”Avons-nous tué les “bons” ?) sont “hors sujet” : certaines cibles du Mossad avaient participé à Munich, d’autres, non, mais toutes étaient, aux yeux des Israéliens, des rouages importants de la machine terroriste palestinienne. La question de savoir s’il était politiquement judicieux d’agir ainsi reste ouverte, mais il est désormais clair que, l’analyse “sécuritaire” des autorités israéliennes était pertinente : aucun détournement d’avion d’El Al ne s’est produit à partir d’un aéroport étranger, et les attentats anti-israéliens en Europe pendant les trente années qui suivirent se comptent sur les doigts d’une seule main. Le contresens de Spielberg, dans la mesure où son “narratif” risque de s’imposer à un large public comme la vulgate de ces événements, est une mauvaise action envers l’Histoire.

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Les Chroniques de MF

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