Liban : une guerre pour pas grand-chose
Les armes se sont tues au Sud-Liban après trente-deux jours de combats acharnés au sol, de bombardements des places fortes du Hezbollah par l'aviation israélienne, et quatre mille roquettes lancées par les miliciens du "Parti de Dieu" sur les localités juives et arabes du nord d'Israël.
Les deux protagonistes revendiquent la victoire après la mise en œuvre de la résolution 1701 du conseil de sécurité, qui prévoit le déploiement de l'armée nationale libanaise le long de la frontière israélienne, le désarmement du Hezbollah et l'arrivée d'une force internationale d'interposition pour éviter le renouvellement des affrontements.
Qu'en est-il en réalité ? La "victoire" du Hezbollah, dont le prestige est devenu immense dans les quartiers miséreux du Caire, d'Amman et de Damas, consiste essentiellement à avoir échappé à l'anéantissement qui lui avait imprudemment été promis par les dirigeants politiques et militaires israéliens au début du conflit déclenché par la provocation du 12 juillet. Son emprise sur les populations chiites de la banlieue sud de Beyrouth, du Sud-Liban et de la Bekaa perdure, même si une bonne partie de son potentiel militaire, en hommes comme en matériel a été mis à mal par Tsahal. Les plus désolés de cet état de choses ne sont pas les Israéliens, ce sont ceux des Libanais qui espéraient, sans pouvoir le dire ouvertement, que l'armée israélienne ferait le "sale boulot" que leur faible gouvernement était incapable de mener à bien : mettre en œuvre la résolution 1559 du conseil de sécurité de l'ONU qui exige le démantèlement de toutes les milices armées au Liban et la transformation du Hezbollah en une force uniquement politique.
La "victoire" revendiquée par les dirigeants israéliens l'est sur le mode mineur : on parle de "résultats significatifs" concernant la destruction des capacités de nuisance du Hezbollah, et on fait valoir que la résolution de l'ONU ne remet pas les choses dans l'état antérieur, avec un "hezbollahland" agressif au contact de Tsahal.
Mais, dans ce pays démocratique, on ne peut pas faire passer des vessies pour des lanternes, et dès que les armes ont fait silence, le concert des critiques s'est déchaîné.
Elles visent tout à la fois l'échelon militaire et politique.
Sur le plan militaire, on reproche au chef d'état-major, le général Dan Haloutz, d'avoir "vendu" au gouvernement un plan prévoyant l'écrasement du Hezbollah par des bombardements aériens, terrestres et maritimes. L'engagement des troupes au sol était limité à des opérations de commando, jusqu'au feu vert d'offensive générale donné par Ehud Olmert quarante-huit heures avant le vote de la résolution de l'ONU. Des divergences sont apparues pendant les combats entre le chef d'État major et le général Udi Adam, chef du commandement sud, partisan d'une intervention massive de l'infanterie et des blindés dès le début de l'opération. La mauvaise qualité des renseignements sur les forces ennemies, leur combativité et leur logistique est également clouée au pilori par les commentateurs.
À l'échelon politique, on reproche d'avoir fixé à l'opération des objectifs ambitieux sans se donner les moyens de les atteindre : assuré du soutien quasi-unanime de l'opinion publique intérieure et d'un feu vert du président américain qui voulait en finir "avec cette merde de Hezbollah", le gouvernement Olmert n'a pas su utiliser cette fenêtre d'opportunité pour frapper vite et fort.
Cela a permis à la diplomatie française de pratiquer son jeu habituel consistant à contrer systématiquement les efforts de l'administration américaine dans sa lutte globale contre le terrorisme. Au nom des liens privilégiés de la France avec le Liban, Paris condamne la "disproportion" de la riposte israélienne, faisant semblant d'ignorer que le Hezbollah n'est que l'avant garde d'un régime iranien qui clame inlassablement sa volonté d'en finir avec "l'entité sioniste". Son ambassadeur à Beyrouth, Bernard Emié, éminence grise de la "rue arabe" du Quai d'Orsay, va rassurer en douce les chefs des "barbus" libanais des bonnes intentions de la France à leur égard.
Que va-t-il se passer maintenant ? Comme il fallait s'y attendre la partie libanaise n'a pas honoré toutes obligations contenues dans la résolution 1701 : ses troupes sous-équipées ont bien commencé à se déployer dans le sud, mais le Hezbollah a déclaré qu'il ne désarmerait pas, et ses hommes sont en train de revenir sur place en profitant du flot ininterrompu de réfugiés retournant dans le sud du pays. Ils n'ont pas, non plus, libéré les deux soldats de Tsahal kidnappés par leurs soins, cause déclenchante du conflit.
La force multinationale d'interposition est loin d'être opérationnelle : ni ses missions, ni sa composition ne sont encore définies, et le chef actuel de la FINUL, cette "force intérimaire" inefficace, le général français Alain Pellegrini, estime qu'il lui faudra un an pour se déployer. C'est peu dire que Paris ne se précipite pas dans la mise sur pied d'un contingent conséquent, destiné à être la colonne vertébrale d'une FINUL renforcée. Les rodomontades diplomatiques trouvent leur limite dans les réalités militaires et politiques : lorsqu'il faut assumer, sur le terrain, les positions à l'ONU condamnant la Syrie et l'Iran, le trio Chirac–Villepin-Alliot-Marie freine des quatre fers. La perspective de voir nos vaillants soldats servir de cibles aux snipers du Hezbollah chaque fois que Bachar El Assad ou Mahmoud Ahmadinejad auront quelque grief contre la France, et cela en pleine année électorale, refroidit les plus ardents de nos hérauts du "rôle de la France dans le monde". Quand les choses deviennent sérieuses, les belles paroles, les serments d'amitié éternelle avec ce pauvre peuple libanais se révèlent pour ce qu'ils sont en réalité : l'habillage rhétorique d'une complicité affairiste du clan Chirac avec le clan Hariri, dont Fouad Siniora est d'abord l'intendant fidèle avant d'être le chef d'un État inexistant.
Israël, qui n'a pas confiance en la capacité de l'armée libanaise à entraver l'activité militaire du Hezbollah, devrait maintenir ses troupes dans un "couloir de sécurité" le long de sa frontière nord. Celles ci devraient être harcelées par les miliciens chiites, comme cela fut le cas entre 1982 et 2000, quand Tsahal occupait le Sud-Liban après en avoir chassé les forces armées palestiniennes. Le conflit risque donc de se rallumer dès que le Hezbollah aura reconstitué un potentiel militaire : le contrôle de la frontière avec la Syrie par les forces de l'ONU, seule garantie de son imperméabilité aux livraisons d'armes iraniennes, n'est pas pour demain...
Enfin, la victime collatérale de cet épisode guerrier est le plan de désengagement de la plupart des colonies de Cisjordanie, qui avait assuré la victoire de Olmert et de son parti Kadima aux élections de mars 2006. Sa mise en œuvre mettrait Tel Aviv et l'aéroport Ben Gourion à portée des missiles que pourraient lancer, comme c'est le cas à partir de Gaza, des groupes terroristes palestiniens encouragés par le Hamas au pouvoir à Ramallah. Habilement, l'Autorité palestinienne tente de profiter de la situation nouvelle en décrétant une trêve des tirs de Qassam de Gaza vers Israël, et l'avancée des discussions pour la constitution d'un gouvernement d'union nationale Hamas-Fatah. Cela suffira-t-il à relancer un processus de paix qui se trouve actuellement dans un coma aussi profond que celui d'Ariel Sharon ? On voudrait le croire, mais il faut se garder de ces illusions qui se fracassent, comme les accords d'Oslo, sur le roc du refus arabe et musulman d'Israël. La "victoire" du Hezbollah en appelle d'autres que réclament des foules arabes chauffées à blanc contre ceux de leurs dirigeants qui entretiennent des relations civilisées avec l'Etat juif.
Les perspectives sont donc sombres, car l'alternative au gouvernement Olmert, s'il trépasse à la suite de l'échec relatif de la "guerre d'été", n'est pas une gauche reprenant le fil des négociations avec les Palestiniens, mais une droite "dure" menée par Benyamin Netanyahu et aiguillonnée par l'extrémiste Avigdor Lieberman.
Plus que jamais, l'absence d'Ariel Sharon, dont le seul nom était déjà un élément de dissuasion pour la partie adverse, est douloureusement ressentie par un peuple israélien qui, comme toujours en ces circonstances, s'est révélé admirable.