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Jacques Chirac, fossoyeur de la Francophonie

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale.
 

L'Organisation mondiale de la Francophonie, sa politique, ses postes grassement rémunérés font traditionnellement partie du "domaine réservé" du président de la République. De Charles de Gaulle jusqu'à Jacques Chirac, les locataires successifs de l'Élysée ont utilisé cette institution pour cultiver une clientèle d'obligés sur les cinq continents, principalement en Afrique et au Moyen-Orient. Les réseaux ainsi tissés ont permis dans le passé, de financer par des voies opaques, la vie politique française.
Aujourd'hui, elle permet au président de récompenser de "vieux amis", comme l'égyptien Boutros-Ghali, consolé de ne pas avoir été reconduit au secrétariat général de l'ONU, par son accession à la tête de la Francophonie. Les exigences du même Boutros-Ghali en matière de protocole, de frais de logement et de bouche avaient été pharaoniques, mais la France, généreuse avec ses amis d'Orient, pourvut sans broncher à son train de vie somptueux. Lui succéda ensuite Abdou Diouf, l'ami sénégalais de Jacques Chirac, chassé du pouvoir à Dakar par Abdoulaye Wade.
Les principaux partenaires de cette organisation planétaire, c'est-à-dire les pays capables de contribuer de manière significative à son budget, Belgique, Canada, Suisse, bien qu'irrités par ces pratiques clientélistes, se gardaient d'affronter publiquement le "grand frère", se contentant des quelques postes que Paris voulait bien leur concéder dans les diverses agences dépendant de l'Organisation.
Ainsi, la chaîne satellitaire TV5 Europe, devenue récemment TV5 Monde, était, presque par miracle dans ce contexte, parvenu à se doter d'une ligne éditoriale plutôt digne, en s'appuyant sur le caractère multinational de sa structure, et sur le professionnalisme de ses animateurs.
L'arrivée à sa tête de Jean Jacques Aillagon en juin 2005, allait pourtant précipiter la crise. Ancien ministre de la culture du gouvernement de Jean Pierre Raffarin, issu du sérail chiraquien, Aillagon commit l'erreur qui allait lui être fatale : croire en une chaîne francophone à vocation mondiale qui soit l'expression de la diversité culturelle et politique de cet ensemble ayant le français en partage.
Il n'avait pas entendu, ou fait semblant de ne pas entendre, que depuis longtemps, Jacques Chirac estimait que TV5 était insuffisamment vouée à la défense et l'illustration de la géniale, incomparable et trop méconnue politique extérieure de la France, incarnée par lui-même et son flamboyant premier ministre Galouzeau de Villepin. Il lui fallait, toutes affaires cessantes, un haut-parleur planétaire qui porte haut et fort, aux frais du contribuable français, la parole élyséenne dans les foyers les plus lointains, supposés avides de ce verbe libérateur. On lancera donc sur injonction présidentielle une CFII (Chaîne française d'information internationale), dont l'ambition est de faire pièce au quasi-monopole anglo-saxon de l'info par satellite. À nous deux, donc, CNN et BBC ! À ceci près que le budget alloué à cette merveille cathodique et parabolique — 70 millions d'euros — équivaut à 1/10 de celui des deux "concurrentes" et horresco referens! un tiers de celui de la chaîne arabe Al-Jazira...
Aillagon, donc, commença par traiter cette future CFII d'archaïsme, et s'employa, au grand dam de ses anciens amis, à épousseter, rajeunir et à faire monter en qualité la grille de TV5. Tout cela déplut, on s'en doute, au "château" qui mit TV5 à la portion congrue, alors que les partenaires belges, suisses et canadiens étaient prêts à soutenir le projet d'Aillagon. Aux dernières nouvelles, la CFII, qui devrait commencer à émettre dans six mois serait diffusée essentiellement en anglais. Belle victoire de la francophonie ! Souci de toucher le maximum d'auditeurs ? Peut-être, mais aussi et surtout de ne pas brusquer TF1-Bouygues et sa chaîne d'info continue franco-française qui entend bien continuer à dominer ce marché.
Et c'est ainsi, qu'au nom de la prétention chiraquienne à éclairer le monde de sa pensée sublime, on sabote l'une des rares réussites de l'usine à gaz appelée Francophonie. Aillagon tire logiquement la conséquence de la folie mégalomane et destructrice du satrape en fin de parcours et cède à la tentation de Venise. Qui pourrait lui en tenir rigueur ?

 

INTERVIEW de Jean-Jacques Aillagon : "J'attendais un minimum de soutien de l'État"
LE MONDE | 03.03.06 |

Dans un entretien au Monde, l'ancien ministre de la culture confirme qu'il va
quitter la présidence de la chaîne francophone TV5 Monde. Il n'est pas candidat
à celle d'Arte.


Allez-vous solliciter un nouveau mandat à la présidence de la chaîne francophone
TV5 Monde en juin ?

Non. Je viens d'informer les gouvernements partenaires de TV5 Monde et le
conseil d'administration de la chaîne que je ne solliciterai pas le
renouvellement de ce mandat. Le prochain conseil d'administration, programmé
pour avril, pourra prendre acte de ma décision et délibérer sur le choix de mon
successeur. Les fonctions de président et de directeur général de la chaîne ne
subiront ainsi aucune vacance.
      

Quelles sont les raisons qui vous poussent à vous retirer ?
J'ai la fierté d'avoir, en un an seulement, accompli avec les équipes de la
chaîne un travail considérable. TV5 est devenue TV5 Monde. Les sept grilles de
programmes ont été restructurées. L'habillage a été refait. L'image de la chaîne
a été repositionnée. Un plan stratégique pour 2006-2009 a été élaboré, approuvé
par les gouvernements de tutelle. J'aurais souhaité que cet effort soit mieux
soutenu par les partenaires publics de la chaîne.
Si le Québec, la Belgique, la Suisse ont manifesté leur volonté d'accompagner
notre développement, la France s'est placée, pour des raisons compréhensibles et
d'autres qui le sont moins, sur une position de retrait. C'est problématique
parce que la France est le partenaire financier le plus conséquent de TV5 Monde.

Ancien ministre de l'actuelle majorité, j'en attendais un minimum de soutien
concret. Il m'a manqué au moment même où le gouvernement mettait en place le
financement de la Chaîne française d'information internationale (CFII) et où le
budget 2006 traitait l'audiovisuel public de façon plus équilibrée. A-t-on voulu
ainsi me marquer de la défiance ? Je me devais, dans l'intérêt même de la
chaîne, d'en tirer les conclusions.


Lors de votre nomination, aviez-vous obtenu certaines garanties du gouvernement
français ?
Bien évidemment. A partir du moment où le gouvernement français soutient auprès
des autres pays créateurs de TV5 Monde un candidat à sa présidence, il se doit,
tout logiquement, d'en soutenir également l'action et les projets. La
difficulté, pour notre chaîne, c'est de relever du ministère des affaires
étrangères, ministère érodé budgétairement pour qui l'audiovisuel extérieur est
devenu un domaine de responsabilité périphérique et qui n'est plus en mesure de
définir une stratégie politique globale pour ce secteur. Les décisions les plus
importantes que prend l'État dans ce domaine, comme la création de la CFII,
sollicitent d'ailleurs à peine l'avis ou la responsabilité du ministre
théoriquement compétent. Alors que l'audiovisuel extérieur est justement un
domaine où l'État devrait clarifier ses objectifs, son organisation et la
mobilisation de ses moyens. Pour TV5 Monde, l'État doit refonder son engagement
à son égard, réaffirmer que cette chaîne est pour la France et pour la
francophonie une chance, un véritable outil.


En traitant d'"archaïsme" la future CFII voulue par Jacques Chirac, n'avez-vous
pas commis une faute ?
Une faute ? Non. Une erreur d'appréciation sur la capacité de notre pays à
cultiver le débat sur des choix stratégiques, sans aucun doute. Si j'ai parlé
d'archaïsme, ce n'était pas pour stigmatiser qui que ce soit, mais pour
souligner qu'au moment où Internet développe de formidables capacités de soutien
à la diffusion d'informations, la mobilisation des recettes techniques très
lourdes qu'implique la CFII n'était peut-être pas la meilleure réponse à une
bonne question. La non-prise en compte de l'existant et de ses potentialités –
je pense à Euronews – me paraissait également problématique. Soyons
pragmatiques. La CFII existe, en tout cas en projet. Il appartient aux pouvoirs
publics de veiller à l'organisation de relations respectueuses et équilibrées
entre ce nouvel opérateur et TV5 Monde, qui a fait ses preuves.
Allez-vous vous porter candidat à la présidence d'Arte France ?
Absolument pas. Si Jérôme Clément n'avait pas été candidat à sa succession,
j'aurais songé à une candidature. Comment ne me serais-je pas intéressé à cet
exceptionnel outil culturel, et cela d'autant plus que l'allemand a été ma
langue maternelle. Je connais Jérôme Clément depuis longtemps, j'ai été "son"
ministre. Il n'aurait pas été convenable, alors qu'il sollicite son
renouvellement, que je me présente contre lui.


Vous partez donc pour Venise, diriger le Palazzo Grassi racheté par François
Pinault ?
Oui, j'ai accepté sa proposition avec enthousiasme. Cette prise de distance va
aussi me donner plus de liberté de penser et de m'exprimer. Le citoyen, l'élu
lorrain que je suis aussi, prendra ainsi part aux débats qui animeront la vie
publique d'ici à 2007. J'aimerais le faire avec la sérénité, la sincérité,
l'absence d'esprit bêtement partisan dont l'avenir de notre pays a aujourd'hui
plus que jamais besoin.
Les difficultés que vous avez rencontrées dans la direction d'une entreprise
dépendant de l'État vous ont-elles fait réfléchir sur l'action politique ?
Quand la relation entre l'État et ses sociétés devient inconfortable, c'est
souvent parce que l'État n'a plus de point de vue réel sur leurs missions, ne
sait plus en inscrire l'activité dans les perspectives de sa propre politique,
n'arrive pas à arbitrer entre ce qu'il juge essentiel et ce qui lui paraît
accessoire, n'accepte plus de faire des choix et se contente de saupoudrer par
routine. En un mot quand la vision et la conviction font défaut.
Oui, j'ai fait l'expérience de la nécessaire réforme de la gouvernance de l'État
et de sa relation avec ses administrations. Cette réforme repose sur le respect
de règles du jeu claires : des choix politiques nettement affirmés et cohérents,
des engagements budgétaires pluriannuels, le respect de la responsabilité des
dirigeants et des mandats qui leur ont été confiés et des évaluations a
posteriori. Le sentiment d'abandon que j'ai parfois éprouvé à la tête de TV5
Monde m'a, rétrospectivement, beaucoup donné à réfléchir sur ce que j'aurais pu
parfois mieux faire, au ministère de la culture.

 

Propos recueillis par Daniel Psenny

 

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Les Chroniques de MF

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