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CARNETS DE CAMPAGNE 2

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale.
 

Les fêtes de Noël approchant, la vie politique française s'assoupit progressivement et les premières escarmouches de la présidentielle laissent place à la traditionnelle trêve des confiseurs. La première quinzaine de décembre aura été celle des ralliements, enthousiastes ou résignés : Jean-Pierre Chevènement rejoint le camp de Ségolène Royal en échange d'une poignée de circonscriptions législatives pour ses amis du MRC, et Michel Alliot-Marie, en participant au premier forum de l'UMP sans annoncer sa candidature pour les "primaires" du parti, laisse volens nolens le champ libre à Nicolas Sarkozy. Sinon, business as usual : la gauche de la gauche s'étripe et ne parvient pas à s'entendre sur un candidat unique du courant "anticapitaliste et antilibéral". Jean-Marie Le Pen part à la conquête des voix des Français issus de l'immigration avec une affiche montrant une jeune femme "colorée" appelant à voter pour le Front National. Et il paraît, à en croire certains sondeurs, que cette pêche aux voix blacks et beurs n'est pas sans rencontrer quelque succès. Étonnant, non ?

Alors avant que nous soient servis les plats de résistance de la campagne électorale, allons, si vous le voulez bien, faire un petit tour dans les cuisines et arrière-cuisines qui les mijotent.

 

            1. Petite leçon de vocabulaire

 

Lorsque l'on entre en campagne présidentielle, les observateurs, comme les états-majors politiques se mettent en ordre de bataille. Le pouvoir, dans une démocratie apaisée comme la nôtre, ne se conquiert plus sabre au clair ou en faisant parler la poudre. La République, cependant, se rêve encore incarnée par cette "Liberté guidant le peuple" de Delacroix menant, seins nus et brandissant le drapeau tricolore, les émeutiers de juillet 1830 à l'assaut de la tyrannie.

Il n'est donc pas étonnant que les mots de la joute électorale majeure soient empruntés au vocabulaire de la guerre. Le candidat ou la candidate disposent d'un "état-major" qui se réunit dans un "quartier général", un local loué le temps d'une campagne dans un endroit stratégique de la capitale.

Le postulant à la charge suprême est entouré d'une "garde rapprochée", ses amis politiques les plus anciens et les plus fidèles. Ceux-là protègent leur champion des attaques de l'ennemi, et sont préposés à la riposte, évitant ainsi au candidat de descendre dans l'arène et de se mettre en danger en dehors des duels au sommet, où il affrontera le champion du camp adverse devant les caméras de la télévision.

Tout candidat sérieux dispose d'une "écurie" de pur-sangs intellectuels. Ils appartiennent pour la plupart à la race énarque jeune et ambitieuse, et sont chargés de fournir réponse à tout et son contraire à son patron qui devra être incollable sur les montants compensatoires agricoles aussi bien que sur les causes et les conséquences du séparatisme abkhaze en Géorgie. En cas de victoire, ils seront récompensés par un tabouret dans un cabinet ministériel, et, pour les meilleurs, par une investiture dans une circonscription sans espoir, mais où ils pourront se faire les dents.

Cela, c'est le devant de la scène, l'apparence et l'apparat.

Dans les coulisses, c'est plutôt le vocabulaire emprunté au "milieu", à la pègre qui nourrit les métaphores journalistiques.

Un candidat a quelquefois un "bras droit", une sorte d'alter ego auquel le lie une amitié où les sentiments se mêlent aux intérêts. On se souvient du duo efficace formé par Valéry Giscard d'Estaing et Michel Poniatowski, qui parvint, avec de maigres troupes et un culot d'enfer, en 1974, à ravir le pouvoir à la vieille garde des barons gaullistes conduits par Jacques Chaban-Delmas.

Cette configuration se retrouve aujourd'hui dans le camp de Nicolas Sarkozy, où Brice Hortefeux, secrétaire d'État aux collectivités territoriales, est depuis des décennies le confident, le conseiller et l'homme des hautes et basses œuvres du clan Sarkozy. On notera, pour l'anecdote, que la configuration géographique du couple est inversée par rapport au modèle Giscard-Poniatowski : l'Auvergnat c'est Hortefeux, candidat malheureux à la présidence de la région en 2005, alors que Sarkozy reste résolument francilien.

Tout les candidats, en revanche, disposent de "porte-flingues" dits encore "seconds couteaux", en charge des coups bas et coups tordus propres à déstabiliser l'adversaire en évitant de se salir les mains. Ces sicaires sont d'abord utilisés par le candidat à "flinguer" les concurrents au sein de sa famille politique, avant d'exercer leurs sinistres talents au détriment de l'autre camp.

À eux les "petites phrases" sur la vie privée, ou les perversions supposées du candidat adverse, les fausses confidences aux journalistes et autres rumeurs qui feront les délices du microcosme. On cite leurs propos venimeux en les attribuant à un "proche" du candidat.

Mitterrand était passé maître dans la gestion cloisonnée de ces différents niveaux d'organisation. Le destin de ces hommes de l'ombre et de l'intrigue est parfois tragique : François de Grossouvre, qui joua longtemps ce rôle auprès de François Mitterrand, finit par se suicider dans son bureau de l'Élysée.

 

            2. Trotzkistes Recyclés

 


La France est la seule démocratie occidentale où les disciples de Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotzky, obtiennent des scores électoraux non négligeables : le cumul des voix obtenues par les trois candidats se réclamant de cette mouvance à l'élection présidentielle de 2002 approche les 10 %.

Le fait que le programme qu'ils défendent est d'évidence rigoureusement inapplicable ne décourage pas leurs électeurs de voter pour eux. Ces derniers mettent leur bulletin dans l'urne avec la certitude que le candidat ou la candidate qu'ils ont choisi ne parviendra jamais au pouvoir, mais que "les autres" seront ainsi informés que le peuple est mécontent.

Cet état de choses est déjà regrettable, mais il devient carrément préoccupant lorsque l'on observe le rôle joué par d'anciens trotskistes dans les sphères dirigeantes du Parti socialiste. Qu'on nous comprenne bien : il ne s'agit pas de stigmatiser ad vitam aeternam ceux des hommes et femmes politiques qui avaient choisi, dans leur jeunesse, de militer dans les rangs de l'une ou l'autre des organisations se réclamant du trotskisme. Pas plus qu'il n'est convenable de réduire certains des compagnons de Nicolas Sarkozy, comme Patrick Devedjian ou Gérard Longuet à leur appartenance, jadis, à des groupuscules d'extrême droite défenseurs de l'Algérie française.

Mais force est de constater que les organisations trotskistes françaises, à l'exception de Lutte ouvrière (Le groupe d'Arlette Laguiller) ont pratiqué et pratiquent encore "l'entrisme" dans les organisations politiques et syndicales "réformistes", comme le PS ou Force Ouvrière. Cette méthode de noyautage a été mise en œuvre de manière systématique par deux des chapelles issues des diverses scissions de la IVe Internationale, le Parti des travailleurs (PT) dont les militants sont également désignés sous le nom de lambertistes (du nom de leur chef, Pierre Boussel, dit Lambert) et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ou franckistes, disciples de Pierre Frank (1902-1984) ancien secrétaire de la IVe Internationale, dont l'héritier politique est aujourd'hui Alain Krivine.

Grâce à leur énergie militante, leur dévouement, leur sens de l'organisation, nombre de ces trotskistes infiltrés parviennent à occuper des positions-clés au sein des formations qui les accueillent. C'est là où l'affaire se complique : certains d'entre eux restent liés à "l'organisation mère", appliquant sans états d'âme les consignes de leur mentor assigné, qui les convoque régulièrement au rapport. C'est en partie à cause de ce travail de taupe que le PS français a été dans l'incapacité d'effectuer son aggiornamento idéologique, à l'image de la social-démocratie allemande, du Parti travailliste britannique ou du Parti communiste italien reconverti à la social-démocratie.

Mais il arrive aussi que ces infiltrés, telles des créatures de Frankenstein échappant à leur concepteur, s'émancipent de leur centrale pour mener une carrière autonome au sein des organisations qui les avaient accueillis. Ainsi, il a fallu que d'ancien trotskistes reconvertis dans le journalisme, Edwy Plenel, Sylvain Cypel et Laurent Mauduit vendent la mèche dans "Le Monde" en 2001 pour que l'on apprenne que Lionel Jospin était entré comme une "taupe" lambertiste au PS au début des années soixante-dix, et qu'il avait très longtemps gardé le contact avec son "agent traitant" Boris Frankel, même quand il était devenu premier secrétaire du PS, après l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République.

De la formation au militantisme semi-clandestin, les "anciens" de la LCR ou du PT gardent une inclination à ourdir des machinations en coulisse, excellent dans les manœuvres d'appareil, les complots à la petite et grande semaine.

Il n'est donc pas étonnant que nombre d'entre eux se trouvent dans la garde rapprochée des hiérarques socialistes, au premier chef de la toute nouvelle promue candidate Ségolène Royal. Son "bras droit" Sophie Bouchet-Petersen et son porte-parole Julien Dray sont tous deux d’anciens cadres de la LCR. Henri Weber, ancien N°2 d'Alain Krivine à la tête de cette même LCR remplit ce même rôle au coté de Laurent Fabius, alors que le "lambertiste" Jean-Christophe Cambadélis, initiateur, en 1986, d'une migration de militants du PT vers le PS était le principal animateur de la campagne de Dominique Strauss-Kahn pour l'investiture.

C'est ainsi que l'on put entendre Sophie Bouchet-Petersen pester contre les sifflets subis par Ségolène Royal lors du débat des candidats à la candidature devant les militants socialistes parisiens : "C'est une cabale montée par les "technos" (les technocrates type Strauss-Kahn) avec l'aide des nervis lambertistes" trancha cette fine connaisseuse du microcosme trotskiste.

Les anciennes haines groupusculaires ont la vie dure...

Et les sondages môssieur ? Ils tournent, môssieur, nous apprenant que Ségolène regagne une partie du terrain perdu dans les couches populaires, que la vraie fausse annonce de candidature de Sarkozy n'a pas fait bouger sa cote d'un poil, et que Ségo et Sarko sont toujours au coude à coude. Mais sondage en décembre ne vaut que la corde pour le pendre (dicton picto-charentais).

 

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Les Chroniques de MF

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