1. Tuiles
Pauvre Ségolène ! Cette deuxième semaine d'avril aura été pour elle celle des tuiles, ces événements qui vous plombent d'autant plus une campagne électorale qu'ils viennent de là où on ne les attend pas : de son propre camp. C'est la version politique du friendly fire, ce coup de feu malencontreux qui blesse ou tue son camarade de combat. Commençons par le plus bénin : le soutien apporté par le philosophe germanopratin Bernard-Henri Lévy à la candidate du Parti socialiste. Pourquoi, objectera-t-on, mettre au débit de Ségolène Royal le ralliement d'une personnalité connue du grand public, d'un people jouissant d'un don d'ubiquité médiatique ? Si l'on peut douter du pouvoir d'entraînement des intellectuels ou supposés tels en faveur d'un candidat, n'est-il pas abusif et -horreur !- révélateur d'un penchant populiste haineux de la pensée que de prétendre qu'un philosophe puisse faire fuir les électeurs ?
On s'imagine mal, hors de Paris, dans quelle piètre estime les "vraies gens", comme on dit dans les salles de rédaction, de gauche comme de droite tiennent ces batteurs d'estrade littéraires et médiatiques qui prétendent arbitrer les élégances éthiques et politiques. Que l'on puisse, avec le même type de rhétorique droit-de-l'hommiste affichant les drames du Darfour ou de la Tchétchénie comme autant de faillites nationales, se prononcer en faveur de Nicolas Sarkozy, comme André Glucksmann ou Ségolène Royal comme BHL, ne contribue pas à la clarification du débat. Dans son plaidoyer en faveur de sa championne, ce dernier a tout de même émis un bémol relatif à la question de l'identité nationale. Bernard-Henri Lévy s'est moqué des propositions modestement patriotiques de Ségolène (un drapeau tricolore par foyer, Marseillaise par cœur), et, dans un grand mouvement de chevelure s'est défini comme "un Européen d'origine française". Ainsi, il renvoie à l'enfer de la ringardise tous ceux qui ne veulent pas laisser à l'extrême droite le monopole de l'amour de la patrie. Cet amour, au grand dam des hérauts de la gauche caviar, continue de brûler dans le cœur d'un peuple dont l'immense majorité de citoyens ne se considèrent pas comme "d'origine française", mais comme des Français tout court, quelles que soient, d'ailleurs, leurs origines.
Le soutien en fanfare antipatriotique de BHL à la fille du colonel Royal constitue donc un élément supplémentaire de brouillage du message de la candidate. Lorsque l'on fait parler en son nom Jean-Pierre Chevènement les jours pairs, et Jack Lang les jours impairs, il ne faut pas s'étonner que le peuple de gauche se trouve dans un état de perplexité grandissant.
On ne dira jamais assez que les vieillards méritent un traitement digne de leurs accomplissements du passé. C'est d'ailleurs écrit dans le deuxième couplet de "La Marseillaise" : "Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n'y seront plus. Nous y trouverons la lumière et la trace de leurs vertus...". Ce respect des anciens n'est pas seulement une exigence morale de base, mais une sage précaution : s'il s'estime maltraité, un vieillard peut vous causer bien des tracas. Prenez Michel Rocard, par exemple. L'ancien premier ministre, toujours député européen, atteindra le 23 août prochain l'âge où l'on ne doit plus lire les œuvres d'Hergé, sauf en cachette : 77 ans. Ségolène Royal s'est choisi comme Nestor Pierre Mauroy, 78 ans, gardien de la flamme mitterrandienne au sein du PS. L'équipe ségolénienne avait cru occuper le papy délaissé en lui confiant un rapport sur l'économie numérique. Les finauds du 282, boulevard Saint-Germain, QG de la candidate, pensaient que cette tâche aussi prenante qu'obscure allait empêcher Rocard de mettre son grain de sel dans les choses sérieuses. Pendant qu'il prendrait plaisir à surfer sur les sites marchands du web, où l'on trouve tout ce qui peut amuser les petits et les grands, il ne penserait pas à faire des bêtises, croyaient-ils. Erreur ! Une fois son rapport bâclé et remis en mains propres pour subir, ensuite, le classement vertical réservé à ce genre de documents, Michel Rocard est retourné à son ordinateur, s'est connecté sur Le Monde.fr, et a transmis au quotidien de Jean Marie Colombani un texte que ce journal s'est fait un plaisir de répercuter urbi et orbi : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-895551,0.html
Les commentateurs, qu'aucune métaphore, même la plus éculée, ne rebutent, désignent cet appel à un accord Ségolène Royal—François Bayrou, avant même le premier tour de scrutin, de "pavé dans la mare". Soit. Pavé pour pavé, cliché pour cliché, préférons alors celui de l'ours du bon Jean de la Fontaine. Avec la plus candide bonne foi (apparente) du bon petit soldat qui fait de son mieux pour assurer la défaite de l'ignoble Sarko, Papy Rocard ne craint pas de mettre Ségolène dans un très mauvais cas. Bayrou, aux anges, accueille avec enthousiasme l'ouverture rocardienne, qui est de nature à lever les dernières réticences des électeurs de gauche, adeptes du TSS (tout sauf Sarkozy) qui estiment, au vu des sondages, que seul le Béarnais est capable de barrer la route au descendant des Huns. En revanche c'est la consternation au PS, où l'on voit poindre le spectre d'une nouvelle élimination de la gauche dès le premier tour au profit, cette fois, d'un candidat culotté de l'extrême centre que l'on n'avait pas vu venir. Tout cela nous remet en mémoire un film assez drôle de Gilles Grangier "Les vieux de la vieille" où l'on voit Jean Gabin, Noël-Noël et Pierre Fresnay, tous trois arrivés à un âge proche de celui de Mathusalem, faire les quatre cents coups pour punir leurs proches qui ont eu l'idée saugrenue de les placer en maison de retraite. De ces trois mousquetaires, Michel Rocard aurait pu être le d'Artagnan.
2. Rions un peu
Les Allemands, qui ne sont pas mondialement réputés pour la finesse de leur humour, décernent chaque année à l'une de leurs personnalités du monde politique un Orden wider den tierischen Ernst (une médaille du combattant contre le sérieux bestial). Elle récompense celui ou celle dont le comportement, volontaire ou involontaire, aura le mieux contribué à égayer le pesant et ennuyeux quotidien de la démocratie germanique. Comme il existe des prix littéraires français pour les œuvres étrangères, suggérons à nos amis d'outre-Rhin de faire de même pour leur ordre contre le sérieux bestial.
Cette semaine, par exemple, nous proposerions au jury de prendre en considération :
1. Que c'est de la localité de Noidans-le-Ferroux (Haute Saône) que François Bayrou a réagi à la proposition de Michel Rocard. Précision : contrairement aux apparences, il n'y a pas de contrepèterie.
2. Qu'à Mulhouse (Haut-Rhin), interrogée sur ce même sujet Ségolène Royal a déclaré "être habitée par une très forte gravité", en l'occurrence celle de rassembler la gauche. Le même jour, l'ensemble des gynécologues obstétriciens français étaient en grève.
3. Que Nicolas Sarkozy, furieux de la prise de position de son ami de trente ans, Brice Hortefeux, en faveur de l'injection d'une dose de proportionnelle dans l'élection des députés, s'est écrié, lors d'une visite à Meaux (Seine et Marne) :"Je l'ai trop gavé, maintenant il fait n'importe quoi !". La gloire locale, Bossuet, dit l'aigle de Meaux, en rigole encore dans son tombeau.
3. Sondages
Exclusif : mon épouse vote Bayrou, mon fils aîné hésite, ma fille vote Bayrou ainsi que mon gendre, mon fils cadet se tâte, mon frère vote Ségolène sans enthousiasme, mon voisin idem. Quant à moi je vous fais languir encore deux semaines. Pour le reste, business as usual ça va, ça vient, et rien n'est sûr.