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CARNETS DE CAMPAGNE 7

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale.
 

1. En attendant Bové

Le suspens demeure entier : seront-ils onze ou douze sur la ligne de départ ? À la date limite de dépôt des parrainages d'élus au Conseil constitutionnel, fixée au 16 mars à 18 heures, on n'était pas en mesure d'affirmer de manière incontestable que José Bové, le moustachu altermondialiste, disposait des 500 signatures d'élus exigées par la loi pour être candidat. L'intéressé lui-même laisse planer le doute — info ou intox ? — sur la question.

Parti tard dans la chasse aux parrainages après avoir caressé l'espoir d'être le candidat unique de la gauche de la gauche, l'homme du Larzac ne dispose visiblement pas de la marge de sécurité qui le mette à l'abri d'un accident administratif : formulaires mal remplis, ou arrivés hors délais, etc. On devra donc attendre jusqu'au lundi 19 mars pour entendre le tout nouveau président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré annoncer la liste officielle définitive et irrévocable des prétendants.

En attendant, l'observateur que je suis est partagé entre deux sentiments. L'absence de ce faux paysan, vrai démagogue, qui fait son miel médiatique des peurs irrationnelles qu'il suscite dans les populations, sur les OGM, par exemple, ne me semblerait pas une catastrophe pour la qualité du débat démocratique. Mais, d'un autre côté, la rondeur du chiffre douze, qui constituait la base mathématique de la vieille France d'avant le système métrique serait une sorte d'hommage du hasard à l'Histoire...

En tout état de cause, les prétendants de 2007 seront moins nombreux que ceux de 2002, qui étaient seize.

Dans l'hypothèse où José Bové est qualifié, le bilan s'établit ainsi : extrême gauche + 1, gauche - 2 (Taubira et Chevènement, écologiste - 1 (Corinne Lepage), droite - 1 (Christine Boutin) extrême droite, - 1 (Bruno Mégret).

Sur les douze restants on compte un nombre égal de récidivistes de la candidature et de nouveaux venus. Honneur aux anciens ! Les voici dans l'ordre de leur apparition dans la course à la présidence : Arlette Laguiller présente sans interruption depuis 1974, Jean-Marie Le Pen, qui a raté la session de 1981 faute d'avoir recueilli suffisamment de parrainages, Dominique Voynet candidate en 1995, mais pas en 2002, et enfin Olivier Besancenot, Philippe de Villiers et François Bayrou dont c'est la deuxième tentative.

Les nouveaux : Gérard Schivardi à la place de Daniel Glickstein Marie-Georges Buffet qui remplace Robert Hue, José Bové (à moins que...) Ségolène Royal qui succède à Lionel Jospin, Frédéric Nihous prend la suite de Jean Saint-Josse et Nicolas Sarkozy aspire à celle de Jacques Chirac. Au total cela nous donne, de gauche à droite : trois trotzkistes (Laguiller, Besancenot, Schivardi), une communiste (Buffet), une socialiste (Royal), une écologiste (Voynet), un centriste (Bayrou), un candidat de droite (Sarkozy), un souverainiste de droite (de Villiers), un candidat de l'extrême droite (Le Pen) et enfin un représentant des chasseurs (Nihous) inclassable dans les cases politiques traditionnelles.

Comme on peut le constater la présence de José Bové serait arithmétiquement de nature à ravir les amateurs de symétrie, de jardins à la française, de tiroirs bien rangés et de divisions sans reste ni virgules. Mais il n'est pas certain que les "sages" du Conseil constitutionnel leur donnent satisfaction.

Pour le reste, on comprend que les observateurs étrangers regardent d'un œil aussi étonné que perplexe le tableau de la France politique composé par cette escouade de candidats. Dans quelle autre démocratie moderne verrait-on, à chaque scrutin majeur, apparaître trois candidats se réclamant du trotzkisme, bloquant environ 10 % des suffrages, dont les différences de programme et de discours ne sont perceptibles qu'aux spécialistes de l'histoire agitée de cette mouvance de l'extrême gauche ? La présence, maintenant établie, d'un représentant des chasseurs est également une spécificité française qui témoigne de la persistante nostalgie d'une ruralité dont le peuple des chasseurs dominicaux se veut aujourd'hui le gardien de la flamme.

Les mêmes observateurs étrangers ne prêtent plus qu'une attention distraite à un Jean-Marie Le Pen dont l'âge a émoussé l'énergie maligne, celle qui met en branle, dans chacun d'entre nous les passions tristes de l'envie, de la haine de l'autre et de la peur de la différence.

2. Après les adieux de Chirac, le spectacle continue


Les Français sont de grands sentimentaux : lorsqu'un président s'en va, ils sont tristes. Les deux derniers mandats, ceux de François Mitterrand et Jacques Chirac auront duré respectivement quatorze et douze ans. L'horloge sentimentale qui fait tic-tac dans le cœur de chaque Français place ces séquences qui représentent une demi-génération sous l'égide du chef de l'État du moment. Il est le marqueur affectif de la période. Or, tous les sondages montrent que, dans leur immense majorité, ces mêmes Français se considèrent comme heureux, voire très heureux dans leur vie personnelle. Peu importe alors qu'ils aient été de fervents partisans ou de farouches adversaires de celui qui s'apprête à quitter l'Élysée. L'homme qui s'en va — déjà ! Comme le temps passe...incarne désormais les jours heureux que l'on a vécus et qui ne reviendront jamais. Il faut être indécrottablement étranger comme ces éditorialistes de la presse internationale pour faire le constat — dramatiquement exact, mais totalement inaudible par le peuple concerné — que le statut de la France sur la scène internationale s'est considérablement dégradé durant la présidence chiraquienne. En Europe, au Proche-Orient, en Afrique même, qui fut naguère son pré carré, la France n'est plus prise au sérieux. Son président s'est tiré à de multiples reprises des balles dans le pied : en insultant les pays d'Europe centrale et orientale qui avaient suivi les États-Unis dans l'aventure irakienne, en organisant un référendum sur la constitution européenne pour le perdre lamentablement, en poursuivant, au Proche-Orient une "politique arabe" si déséquilibrée en défaveur d'Israël qu'elle exclut la France de tout rôle de médiateur...

La grande majorité des Français ont approuvé, et approuvent encore le flamboyant discours de Dominique de Villepin fustigeant l'aventurisme de l'administration Bush en Irak. L'anti-américanisme a été sciemment et cyniquement encouragé et flatté pour qu'au bout du compte on oublie que les ennemis des États-Unis sont également les nôtres.

Dans quelques jours, Jacques Chirac va annoncer qu'il apporte son soutien à Nicolas Sarkozy. Il sera intéressant de déceler, derrière son verbe, les signaux subliminaux qu'il émettra pour signaler qu'il ne verrait aucun inconvénient à voir chuter ce Brutus...

Plus on s'approche du jour du vote, plus le peuple français manifeste son talent à faire de la politique un spectacle aussi passionnant qu'incertain dans son dénouement. On commençait à s'ennuyer ferme à ne voir sur la scène que le duo Ségo-Sarko seul promis à revenir au deuxième acte. Bayrou ! Bayrou ! s'est alors mise à crier la foule des spectateurs par le haut parleur des instituts de sondages. Et voilà l'homme du Béarn qui s'envole jusqu'à talonner les deux favoris. Dans les coulisses, chez Sarko, mais surtout chez Ségo, on s'inquiète, on envisage le pire et les moyens de le conjurer. Pour Sarkozy, pas d'états d'âme, il faut ramener au bercail les électeurs de droite égarés chez Le Pen. On lance, tout à trac, l'idée d'un "ministère de l'intégration et de l'identité nationale" qui fait froncer le sourcil à Simone Veil, qui vient de quitter le conseil constitutionnel pour présider le comité de soutien à Nicolas Sarkozy. L'animosité sans limite de Mme Veil pour François Bayrou, qu'elle côtoya jadis dans les rangs centristes l'aide pourtant à avaler cette couleuvre destinée à fasciner les électeurs lepenistes...

Dans les rangs de la gauche, Bayrou sème une panique certaine. Le "monsieur sondage" du PS, Gérard Le Gall, le seul qui mit en garde en 2002 Lionel Jospin sur la possibilité qu'il soit dépassé par Le Pen, sonne le tocsin : il n'est pas impensable que le centriste survolté coiffe Ségolène sur le poteau.

Les zigzags de la candidate — un jour avec les "éléphants" du PS, un jour sans —, les rumeurs ravageuses qui courent sur ses déficiences politiques et son autoritarisme débridé minent chaque jour davantage une crédibilité acquise au cours des "primaires" au sein du PS. Cette femme est capable de provoquer, dans son entourage des haines insensées, comme en témoigne le livre d'entretien, tout juste paru, de son ancien conseiller économique Éric Besson avec un journaliste du Nouvel Observateur. Qu'on en juge : "Je le dis sans passion aucune, calmement mais fermement : ce que construit Ségolène Royal dans cette campagne est mensonger et dangereux, pour la gauche et pour la France. Elle prétend porter une rénovation démocratique ? En réalité, elle construit un pouvoir personnel. Elle attise la méfiance envers les élus et la démocratie représentative. Elle joue de sa victimisation, elle instrumentalise le féminisme, les souffrances des femmes et celles des exclus, pour asseoir son pouvoir. Elle promeut une démocratie participative qui n'est qu'une mascarade". Résultat : l'ancien apparatchik socialiste ne votera pas pour Ségolène, au premier comme au second tour, à moins qu'elle ne soit opposée à Le Pen. Le livre s'intitule "Qui connaît Madame Royal ?", une allusion à l'indifférence hautaine et affectée de la candidate sollicitée de commenter le départ d'Éric Besson de son équipe de campagne "Qui connaît M. Besson, vous connaissez M. Besson vous ?" avait-elle demandé à une ouvrière de l'usine picarde qu'elle honorait alors de sa visite. Le hochement de tête dénégateur de la pauvre ouvrière avait alors fait revenir le grand sourire extatique qu'arbore en quasi permanence la candidate. Pour cette dernière le livre de Besson est une "péripétie de campagne" qui n'émeut que le microcosme politique parisien. Peut-être, mais tout de même : pourquoi tant de haine ?

Aujourd'hui, même en faisant abstraction des sondages, et en ne se fondant que sur notre nez humant l'air du temps, dans les bistrots, les salles des profs des lycées, les dîners de famille, on ne prend guère de risque en affirmant que ce n'est pas encore cette fois-ci que la France sera dirigée par une femme. Ses proches, d'ailleurs, n'y croient déjà plus trop, et se positionnent pour "l'après Ségolène". Une idée fait son chemin dans les méandres des neurones de ces électeurs de gauche dont la priorité se résume au sigle TSS (Tout sauf Sarko) : et si le fameux vote utile, cette fois-ci, c'était Bayrou, le seul qui bat régulièrement Nicolas Sarkozy dans les sondages de second tour ?

Et si Ségolène Royal n'était que le dernier obstacle à la mutation d'une gauche réformiste vers une véritable social-démocratie définitivement débarrassée des oripeaux idéologiques des deux siècles précédents ?

Ces questions portent en elle-même leur réponse. Mais la vérité de la politique, en démocratie, ce sont les chiffres, et ceux-là ne seront connus qu'après le scrutin. C'était notre hommage au seigneur de La Palice, dont la mémoire se doit d'être cultivée et célébrée en ces temps où toutes les certitudes vacillent.

 

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Les Chroniques de MF

Jacques Henric "… Il n’était ni l’un ni l’autre, Alain Robbe-Grillet, qui vient de mourir à l’âge de 86 ans. Rien qu’un écrivain, tout simplement. Et un écrivain qui, précisément, s’en est pris d’entrée à l’increvable pathos romantique selon lequel l’acte d’écrire relèverait d’une nécessité absolue. La posture oraculaire du dieu tonnant ses vérités n’a jamais été la sienne. « Moi, en tout cas, déclarait-il en 2001, je peux vivre sans écrire ». « Pas sans vin rouge », ajoutait-il. Logique que la veille de sa mort, la première chose qu’il ait réclamée : une bouteille de bordeaux."
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