1. François Bayrou est très "tendance"
L'homme du Béarn a indiscutablement marqué la dernière quinzaine de ce mois de février. Son ascension dans les sondages, qui le propulsent aujourd'hui à 19 % des suffrages, font de lui le chouchou de ces médias qu'il fustigeait jusque-là pour leur servilité à l'égard des deux "grands" candidats Nicolas et Ségolène.
Au "Flore" le bistrot où la gauche-caviar germanopratine a coutume de petit-déjeuner, le vent de la mode pousse au "bayrouisme", à en croire l'envoyée spéciale du Figaro dans l'ancien QG de Sartre et Beauvoir.
Le principal intéressé se voit déjà à l'Élysée, refusant tout net d'envisager l'hypothèse qu'il ne passe point la barre du premier tour. Et il faut dire, en toute franchise, que l'homme ne serait pas indigne d'occuper ces lieux. Pas plus, en tout cas que l'actuel locataire en fin de bail, où ceux de ses concurrents qui ont une chance raisonnable d'en obtenir les clés. En politique, ce François Bayrou est ce que dans d'autres domaines on appelle un honnête faiseur, consciencieux, opiniâtre. Cet admirateur de Charles Péguy façonne depuis maintenant plus de vingt ans son destin politique comme ce bâton de chaise, qui, selon le fondateur des Cahiers de la Quinzaine, doit être aussi parfait que les parties les plus visibles de ce meuble.
Les habitués du Flore ont pour lui l'engouement éphémère que suscite chez eux, de temps à autre, un terroir rustique oublié dont l'un ou l'autre des "people" du moment a fait sa folie campagnarde.
Le fils de petit paysan devenu premier de la classe n'est pas de ce monde-là, et ne le sera jamais. Il est ce pur produit de l'élitisme républicain qui a poli sa rugosité en se frottant aux beaux textes de la littérature classique. Il a, de plus, vaincu un bégaiement rédhibitoire pour un homme politique en apprenant par cœur des milliers et des milliers de vers. Il lui en reste une tension visible de ses tempes quand il parle, et une diction "pédagogique" qui transforme ses auditeurs en élèves : on se retient de lever le doigt avant de lui répondre. Il est issu de la famille démocrate-chrétienne, celle des Robert Schuman que l'on exhibe, et des Georges Bidault que l'on cache, mais il a écrit un livre à la gloire de la laïcité. Croit-il vraiment à son slogan "La France de toutes ses forces" qui prône une "grande coalition" à la française, où les meilleurs de la gauche et les meilleurs de la droite seraient conviés à gouverner ? Où ne pense-t-il pas plutôt qu'une victoire lui vaudra l'allégeance piteuse et mendiante de strapontins de ceux qui, hier encore, le brocardaient ?
Il bénéficie en tout cas de la sympathie de ceux qui en ont assez d'un pays qui manie allègrement l'alternance politique sur le modèle de l'essuie-glace : celui qui amène l'électorat à passer, depuis un quart de siècle de droite à gauche et vice versa à chaque échéance électorale. C'est le candidat anti-système rassurant, au contraire d'un Le Pen, épouvantail vieillissant. Il rassemble les déçus des deux camps, mais cela suffit-il à construire une famille politique à vocation majoritaire ?
Bayrou, personne ne peut vraiment le détester, mais il n'a pas encore atteint le point critique où la sympathie qu'il suscite se métamorphose en une adhésion plénière.
2. Le crépuscule des journalistes
Depuis 1965, la mémoire collective retient, des campagnes présidentielles un ou deux moments forts, et jette le reste dans le puits profond de l'indispensable oubli, celui qui permet à ceux qui se sont déchirés la veille de se retrouver sans drame en famille, au travail, ou devant le zinc d'un bistrot une fois l’élection passée. Dans le style du Je me souviens du regretté Georges Perec, j'ai souvenir de Charles de Gaulle mimant, devant le journaliste Michel Droit le sautillement d'un cabri pour se moquer de ceux qui, comme son concurrent centriste Jean Lecanuet, invoquaient l'Europe à tout bout de champ. Je me souviens du communiste Jacques Duclos et de son accent pyrénéen rocailleux renvoyant dos à dos Georges Pompidou et Alain Poher, candidats au second tour d'un "blanc bonnet et bonnet blanc" définitif. Je me souviens de Giscard d'Estaing taclant Mitterrand d'un perfide "Vous n'avez pas le monopole du cœur"...
À en croire les commentateurs, la "marque" du millésime présidentiel 2007 serait l'émission de TF1 "J'ai une question à vous poser", qui bat tous les records d'audience. Les candidats doivent répondre aux questions d'un "panel" de cent Français proclamés représentatifs de l'ensemble de la population. On en arrive ainsi au degré zéro de la politique, où tout l'art consiste, pour le candidat à répondre de manière rassurante aux petites misères qui pourrissent la vie quotidienne de madame Michut de Tours ou aux angoisses petites-commerçantes de M. Bézut, charcutier à Argentan. À ce jeu-là, Ségolène Royal est de loin la meilleure, et son passage dans l'émission a fait rebondir une campagne et des sondages qui frisaient, avant sa prestation, la catastrophe. Comme le dit une femme, classe moyenne, banlieue parisienne interrogée par Libération : "Elle, au moins elle nous parle du pays comme d'une famille, et pas comme d'une entreprise !" Nous sommes, en effet dans une campagne métaphorique : le temps des tautologies gaulliennes, ou la France était la France, point barre, est bel et bien enfui. Le patron de PME contre la mère de famille, voilà à quoi se résume pour l'instant le choix symbolique proposé.
L'autre nouveauté de cette campagne est la mise à l'écart des journalistes de l'organisation du débat. Dans l'émission précitée, Patrick Poivre d'Arvor n'est qu'un M. Loyal distribuant la parole aux citoyens débatteurs. Le désarroi des « professionnels de la profession » est à la mesure de la frustration qu'ils ressentent de n'être plus partie prenante du festin de notoriété, de pouvoir et d'avantages auquel ils étaient jusque-là conviés. Leur connivence avec les puissants - ils finissent même par se marier entre eux ! - les a disqualifiés aux yeux d'un public qui les considère désormais comme faisant partie d'un système global de domination et de manipulation. Ils ont été congédiés de leur fonction d'intermédiaires entre le peuple et ses gouvernants lorsqu'il apparut dans une lumière aveuglante, lors du référendum de mai 2005 sur la constitution européenne, que les injonctions de 90 % des éditorialistes à voter "oui" avaient eu le résultat que l'on connaît.
Les mésaventures du plus ancien dans le grade le plus élevé de ces modernes trissotins de la bien-pensance journalistique, Alain Duhamel, privé de campagne électorale pour cause d'outing pro-Bayrou est le point d'orgue de cette dégénérescence en farce triste d'une profession qui compta, jadis, quelques bons esprits dotés une éthique convenable.
Et les sondages ? Sarko et Ségo au coude à coude, Bayrou en hausse et une nouvelle qui réjouira les uns, et inquiétera les autres : les sondés se révolte ! À en croire les confidences des sondeurs, leurs "clients" se vengeraient des défaillances des instituts patentés, lors du 21 avril 2002 notamment, en répondant de manière farfelue et incohérente aux questions posées. À qui donc se fier ?