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CARNETS DE CAMPAGNE 3

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale.
 

Bravitude et archéologisme

Du voyage en Chine de Ségolène Royal, il ne restera bientôt, dans la mémoire collective qu'un flamboyant barbarisme prononcé par -7° Celsius sur la seule construction humaine visible à l'œil nu à partir de la lune. "Qui vient sur la muraille de Chine connaîtra la bravitude". Lapsus, clin d'œil, ou résultat d’une trop grande réfrigération des neurones de son émettrice exposée au vent mauvais venu des steppes mongoles, le mot a déjà été submergé par les commentaires qu'il a provoqués. Les Allemands diraient "totgeschwätzt", ensevelis sous le bavardage.

La stratège de la droite avait cru, un peu trop vite, faire leur miel de cette bourde ségolienne sur le thème du danger de confier la diplomatie et la défense françaises à une dame à qui la bravoure est si totalement étrangère.

Mais il leur fallut bien vite constater que bravitude ou bravoure "l'opinion", comme est maintenant désigné le peuple, s'en fichait comme de son premier Bescherelle. En risquant des barbarismes, Ségolène fait un pas de plus vers cette banalisation, cette sortie de la carapace énarchique qui corsète un vocabulaire et un discours dont le peuple ne veut plus.

Comment, alors, ne pas considérer comme bouffonne la réaction courtisane d'un Jack Lang qui vole au secours de la princesse brocardée en revendiquant pour elle une sorte de droit imprescriptible à la créativité linguistique ? "La bravitude, c'est la plénitude de la bravoure" a ainsi tranché Jack Lang(ue). Le même paladin, récent rallié à la dame du Poitou, n'a pas manqué d'évoquer les précédents Senghor (négritude) et de Gaulle et son fameux "quarteron de généraux félons" pour inscrire son héroïne dans la lignée de ces grands personnages auxquels la providence confère le pouvoir de transformer leurs barbarismes en concepts féconds ou paroles historiques.

Les critiques relatives à la substitution par Charles de Gaulle, du mot "quarteron" en lieu et place de "quatuor" pour stigmatiser quatre généraux putschistes d'avril 1961, esquissées à l'époque de manière aussi timide que respectueuse par quelques grammairiens lucides ont fait long feu. Le "Robert", dans ses éditions parues depuis lors, a fait montre d'une servilité remarquable en trouvant, dans l'œuvre de Louis Aragon, une occurrence de ce mot, employé dans le sens de petit nombre, antérieure à son utilisation par l'homme de Colombey :"Ce n'était pas le peuple, mais un quarteron de conjurés monarchistes" écrivait ainsi, dans "Les cloches de Bâle", ce grand poète stalinien. La France unie dans le barbarisme, ce n'est pas Ségolène qui l'a inventée, mais elle est tombée dedans quand elle était petite.

On aurait tort, à droite, de se moquer. L'appartenance à l'UMP n'immunise pas contre les lapsus, le pataquès ou les lourdes fautes grammaticales lâchées dans le feu de la polémique. Ainsi, dimanche 14 janvier peu avant 9 heures, sur les ondes de France-Inter, Brice Hortefeux, bras droit de Nicolas Sarkozy, condamnait "l'archéologisme" du comportement de Ségolène Royal refusant de saluer Françoise de Panafieu dans le hall de l'Hôtel King David de Jérusalem. Que voilà un barbarisme qu'il est beau !

Comme d'habitude, la droite s'est fait berner en se précipitant sur le leurre "bravitude". Ce n'est en effet qu'une semaine après le retour au pays de Ségolène qu'elle s'aperçut que la candidate socialiste avait proféré une énormité devant ses interlocuteurs chinois, en les complimentant pour la rapidité avec laquelle la justice de ce pays traite les dossiers qui lui sont confiés. Les milliers de condamnés à mort exécutés dans l'empire du Milieu sitôt la sentence prononcée apprécieront. L'esprit d'escalier des stratèges de l'UMP les a privés d'un missile nettement plus efficace que le tacle grammatical.

Constatons simplement, pour conclure, que Ségolène s'est laissé tromper par une Chine malicieuse, encourageant cette verve par sa joie (1).

 

Traître magyar

Promis, juré, Nicolas comme Ségolène ont affirmé qu’ils ne se livreraient, d'ici au 6 mai 2007 à aucune attaque personnelle contre leurs adversaires, préférant séduire les Français par leur "positive attitude", la qualité de leur programme, et le rayonnement de leur personnalité. Cette année électorale était à peine vieille d'une semaine que le Parti socialiste publiait une brochure intitulée "L'inquiétante rupture de Nicolas Sarkozy", rédigée par un proche de Ségolène, le député de la Drôme Éric Besson. Cet opuscule décrit Nicolas Sarkozy sous les traits d'un clone de George W. Bush, puisant l'essentiel de son inspiration chez les réactionnaires d’outre-Atlantique. "Un néo-conservateur américain avec un passeport français", telle est, aux yeux du folliculaire socialiste la véritable nature du candidat de l'UMP. On n’épiloguera pas sur la pertinence politique de cette analyse. Les éléments de programme et de doctrine exprimés à ce jour par Nicolas Sarkozy le situeraient plutôt au centre-gauche du Parti démocrate, si on devait absolument l’inscrire dans l’espace politique des États-Unis, ce qui n’a guère de sens.

Cette attaque ne serait que stupide si elle n’ouvrait la voie à une character assassination préméditée, utilisant le vieux fond xénophobe qui stagne dans les méandres de la conscience politique française. On suggère, rue de Solferino, que Nicolas Sarkozy serait un nouvel avatar de ce « parti de l’étranger », un pseudopode de la Maison Blanche qui se serait glissé dans les palais de la République.

La blogosphère d’extrême gauche s’est engouffrée dans la brèche ouverte par le libelle socialiste et se déchaîne contre « le traître magyar » qui ne rêve que de vendre notre chère patrie aux vautours de Washington.

On notera l’emploi de l’adjectif magyar pour évoquer l’ascendance hongroise du prétendant à la magistrature suprême, Sa sonorité, bizarre pour des oreilles françaises, évoque la barbarie extra-indo-européenne des ancêtres mongols des habitants des steppes danubiennes.

La mémoire nationale ne saurait s’offusquer de voir un Magyar ipso facto soupçonné de trahison. Sarkozy ne rime-t-il pas avec Esterhazy, cet immonde salopard, auteur véritable du fameux bordereau qui fit condamner, à tort le capitaine Dreyfus ?

Il ne faut donc rien moins qu’une réincarnation de Sainte Geneviève pour empêcher ce rejeton d’Attila de s’emparer de Paris et de la France. Coup de chance, on en a une qui peut faire l’affaire. Elle s’appelle Marie-Ségolène de son nom de baptême.

Nicolas essaie, lui, de couper l’herbe sous le pied de ceux qui le traitent de métèque ou de nabot en se définissant, devant les militants UMP réunis le 14 janvier à la porte de Versailles comme « un petit français au sang mêlé ». Et d’enchaîner illico avec une visite au mont Saint Michel pour prendre un bain de « francitude ». Il n’est pas sûr que cela fasse la maille, comme disent les pêcheurs du lieu.

Pour échapper aux miasmes délétères dégagés dans les arrières cours de la France politique, inspirons-nous, pour finir, de la sagesse de mon voisin, un fan de scrabble, qui ne voit dans Sarkozy qu’un mot de sept lettres qui rapporte trente-six points avant même d’être posé.

Ah, oui, j’allais oublier, les sondages, que disent les sondages ? Au baromètre de l’IFOP,-Journal du Dimanche Nicolas Sarkozy est jugé « inquiétant » par 51 % des Français. Cela vous étonne ? Pas moi.

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(1) l'inquisition antimachiste qui déferle sur le pays depuis le triomphe de Ségolène au PS rend nécessaire la dissimulation au moyen d'un art rhétorique si talentueusement décrit par le regretté Luc Étienne.

 

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Les Chroniques de MF

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