1. Démocratie printanière
Deux indices nous signalent, sur l'ensemble du territoire de la République, que le dénouement approche. Le printemps, tout d'abord, a fini par s'installer après quelques rechutes hivernales, et les panneaux électoraux sortent des entrepôts municipaux pour être placés devant les écoles et les mairies.
Cela fait maintenant plus de trente ans que l'élection présidentielle coïncide avec le renouveau de la végétation, la montée de la sève dans les arbres et l'éveil des sens engourdis par l'hiver chez les mammifères de tout poil, y compris les plus évolués d'entre eux, possesseurs d'une carte d'électeur. Rappelons cependant que cette coïncidence est le fruit du hasard, et non pas de la volonté d'un bucolique législateur qui aurait souhaité faire de cette élection le printemps politique de la démocratie. Si l'on vote fin avril et début mai depuis 1974, c'est en raison du décès en fonctions, le 2 avril de cette même année, du président Georges Pompidou, la loi exigeant que l'on procède à son remplacement dans un délai maximum de huit semaines. Mais même si le destin n'eut pas été si funeste envers le parrain de la distillerie de whisky (dixit Robert Mitchum) érigée sur le plateau Beaubourg, l'échéance normale de son mandat serait également tombée dans ces eaux calendaires. Georges Pompidou fut en effet élu le 15 juin 1969, à l'issue d'une campagne électorale provoquée par la démission de Charles de Gaulle le 28 avril de cette année décrétée érotique par Serge Gainsbourg.
La première élection présidentielle au suffrage universel, en 1965 avait été fixée au 5 et 19 décembre, ce qui plaçait le nouvel élu dans la catégorie du cadeau de Noël que la nation s'offrait à elle-même. Si tout s'était déroulé sans accrocs, l'élection présidentielle française se serait muée en un rite de solstice, concurrent de Noël, résurgence du paganisme des tréfonds de l'âme d'un peuple superficiellement christianisé.
Le hasard, en la matière, a plutôt bien fait les choses : le nouvel élu a le temps de s'installer et de prendre les premières mesures significatives de son quinquennat avant la trêve estivale. L’électeur aura, lui, le sentiment du devoir accompli, ce qui l’autorise à compulser les catalogues d’agences de voyages avec, au moins, autant d’attention que les programmes électoraux des candidats. Mais qu'un président, à nouveau, meure à l'Élysée, ou qu'il soit contraint à la démission, et le calendrier peut être à nouveau bouleversé. On pourra trouver là une rémanence du système monarchique qui repose sur la transsubstantiation entre le pays et son souverain : la disparition physique de ce dernier clôt un chapitre de l'histoire de la nation et l'élection (jadis couronnement) de son successeur marque l'ouverture d'une nouvelle séquence. Dans d'autres démocraties, comme les États-Unis, les institutions prennent le pas sur les hommes : quoiqu'il arrive, assassinat du président (Kennedy), ou démission (Nixon), l'élection présidentielle a lieu tous les quatre ans au mois de novembre, le vice-président assurant l'intérim. Est-ce volontaire ou l'effet d'une ruse de l'inconscient ? Le nouveau slogan de Ségolène Royal — La France présidente — peut être perçu comme un nouvel avatar de cette transsubstantiation : la présidente serait donc la France et réciproquement, dans le cas, bien sûr, où Ségolène serait élue.
Les panneaux électoraux n'échappent pas aux grands bouleversements de l'époque. En 2002, la pléthore de candidats (16) avait placé les mairies, en particulier dans les petites communes, devant le grave problème de rajouter, dans l'urgence, des panneaux rapidement bricolés à ceux qui avaient fait leurs preuves sous la IVème, puis la Vème République. Ces vieux briscards, palimpsestes faits de lattes de bois épais portaient encore souvent des lambeaux d'affiches rappelant les joutes antérieures.
Pour ne pas être pris au dépourvu, les maires des communes de la région où réside l'auteur de ces lignes, la Haute-Savoie, ont procédé à un renouvellement complet des panneaux réglementaires. Ils sont maintenant en tôle, plus maniables, mais encore insolites, autant pour les électeurs que pour les militants chargés de coller les affiches de leurs champions. Si cette dernière activité relève du bénévolat, le décollage de ces mêmes affiches revient au personnel municipal rémunéré par la collectivité. L’investissement dans ces panneaux modernes, plus faciles, paraît-il, à nettoyer que les anciens est donc un élément de bonne gestion des deniers publics, dont les maires ne vont pas manquer de se prévaloir l’an prochain, lors des élections municipales.
2. Identités
Les commentateurs de toutes tendances s'accordent pour estimer que le millésime 2007 de la présidentielle française se caractérise par un "zapping" thématique pratiqué en accéléré par les principaux candidats : à chaque jour son lapin sorti du chapeau, la TVA sociale pour Sarkozy, le contrat "première chance" pour Ségolène, la fermeture de l'ENA pour Bayrou... Le lendemain on passe à un autre gadget qui fera, espère-t-on, la une des médias et bouger les sondages dans le bon sens. Plongés dans la lecture des "qualis", ces sondages dits qualitatifs censés révéler les préoccupations des Français, les équipes de campagne élaborent en temps réel le discours susceptible de répondre à ces aspirations. Il ne s'agit plus, comme dans la politique "à l'ancienne" d'élaborer un programme, puis de le proposer aux électeurs, mais de concevoir un "produit" capable de créer le désir de mettre le bon bulletin dans l'urne dans une population "segmentée" par les officines spécialisées en marketing politique. La différence entre le citoyen et le consommateur a tendance à s'estomper, en même temps que les comportements politiques liés aux traditions familiales, aux appartenances de classes ou religieuses se révèlent de moins en moins pertinentes.
Un thème, éminemment politique, s’est pourtant imposé à tous les candidats, celui de l’identité nationale. Là aussi, ce n’était pas le choix des candidats de s’emparer de cette question : trop abstraite, apparemment trop consensuelle pour provoquer des clivages, la « question nationale », celle de l’identité de la France et des Français, est apparue, dans les sondages comme une « colle » posée aux candidats par les électeurs. Quand tout se délite, partis, églises, syndicats la nation apparaît comme le dernier bastion de l’identité collective. Et l’on s’est aperçu, à cette occasion que les bons auteurs, Ernest Renan, Jules Michelet et même Fernand Braudel, ne suffisaient plus à calmer l’angoisse existentielle d’un peuple qui s’interroge sur sa place en Europe et dans le monde. « Expliquez-nous qui nous sommes et vers où nous allons ! » Las d’être pris pour un consommateur, le citoyen, par ce questionnement, remet la politique au centre de la campagne, ce dont on doit se réjouir.
Ceux qui n’avaient pas entendu cette musique à l’occasion du référendum européen de juin 2005 et qui tombèrent des nues devant le refus français de substituer l’idée européenne à l’idée nationale, se trouvent pourtant assez démunis aujourd’hui, théoriquement, pour répondre à cet appel du peuple. La traduction en langage électoral de l’intuition de Pierre Nora, décrétant la mort de la nation sacrificielle d’Ernest Renan, celle pour laquelle on aspire à mourir, et l’émergence d’une nation patrimoniale dont les Français seraient éperdument amoureux n’est pas chose simple, certes. Mais le bricolage auquel se sont livrés tous les candidats pour tenter de répondre à cette question est révélateur de leur impréparation. Dans le cadre de sa tactique visant à assécher le marais lepeniste, Nicolas Sarkozy a lancé son idée d’un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale », comme si les deux questions étaient indissolublement liées, ce qui est loin d’être prouvé. La réponse de Ségolène, consistant à inciter chaque famille française à faire l’acquisition d’un drapeau tricolore et de la partition de « La Marseillaise » est révélatrice de sa tendance à donner des solutions practico-pratiques à des questions philosophico-politiques et pourrait prêter à sourire (mais pas trop ouvertement si l’on craint d’être stigmatisé comme incorrigible machiste). Ne sachant que dire, François Bayrou a mis en garde contre l’exaltation nationaliste, et Jean-Marie Le Pen a désigné Nicolas Sarkozy comme « le candidat issu de l’immigration » alors que lui même se proclame « issu du terroir ». Le chef de l’extrême droite a d’ailleurs été le seul à risquer une réponse à la question « Qu’est-ce qu’être Français ? » en affirmant : « C’est lorsque les os de vos parents commencent à se dissoudre dans la terre de France ». Cette terre qui, comme le disait en son temps le Maréchal Pétain, ne ment pas, elle. On pourra, et on aura raison, condamner cette vision organiciste de l’identité nationale, mais on souhaiterait que les autres postulants à la charge suprême exposent leurs idées sur le sujet autrement que sous la forme des propositions-gadgets. Charles de Gaulle n’avait pas besoin de préciser ce qu’était cette « certaine idée de la France » dont il affirmait être habité : son action et ses discours en étaient l’illustration quotidienne. Cette « idée de la France » gaullienne a fait son temps, notamment dans son application à la politique étrangère de notre pays. Malheureusement, elle sert encore de vulgate, à droite comme à gauche, à ceux qui, par paresse intellectuelle ou conservatisme dévot, se refusent à réintégrer la France dans la marche du siècle.
3. Fracture linguistique
La candidature du trotskiste lambertiste Gérard Schivardi aura, au moins, le mérite de rappeler que les parlers de France ne se réduisent pas à la langue aseptisée, voire « énarchisée » qui s’est imposée dans les élites françaises. Gérard Schivardi est le seul qui possède un accent à couper au couteau, en l’occurrence l’accent du midi, version languedocienne.
Il faut vraiment tendre l’oreille pour déceler des traces de parler « ch’ti » chez le nordiste Frédéric Nihous, ou des rémanences d’accent parigot dans les propos formatés d’Arlette Laguiller. En luttant contre son bégaiement, François Bayrou a également gommé son accent du Béarn, ce qui le rend assez peu crédible lorsqu’il exige que l’on prononce son nom « baillerou » comme on le fait à Pau et dans les alentours.
Il existe, à n’en pas douter, une fracture linguistique entre la France d’en haut et celle d’en bas, pour reprendre la distinction chère à Jean-Pierre Raffarin. Le peuple, dans sa grande majorité parle sa langue avec une teinture régionale plus ou moins marquée : on s’en rend compte lors des « micro-trottoirs » des actualités télévisées, ou les interviews de sportifs, les seuls « people », ou presque, à être issus directement des classes populaires. Le temps est révolu où des personnalités politiques de premier plan parlaient avec un accent : Charles Pasqua et Gaston Defferre en furent les derniers représentants.
Je me souviens, et ce n’est pas si vieux, d’un pays ou de grands universitaires délivraient leurs leçons dans une langue fleurant bon le terroir : Georges Canguilhem, Gaston Bachelard, Georges Gurvitch nous parlaient de l’universel en roulant les « r » à la languedocienne ou à la bourguignonne ou, pour le dernier nommé, avec un accent tout droit venu du « shtetl » juif d’Europe orientale.
La France, sans l’avoir vu venir, se retrouve dans une situation à la britannique, où les différences de classes se manifestent dans la manière de prononcer la langue, ce qui ne correspond en rien à l’idée, justement, que la nation se fait d’elle-même.
Mon habituelle conclusion sur l’état de l’opinion vu par les sondages se limitera, cette fois-ci, à la mention d’une seule enquête qui invalide toutes les autres, celles qui donnent des chiffres d‘intention de vote pour chacun des candidats : fin mars, 42 % des personnes interrogées affirment que leur choix n’est pas définitivement arrêté, et qu’ils peuvent encore changer d’avis. Du jamais vu dans une élection, où en 1995 comme en 2002, l’opinion, dans le jargon des sondeurs se « cristallisait » quinze jours ou trois semaines avant le scrutin. Visiblement, les électeurs cherchent encore le candidat correspondant le mieux à leur identité troublée. Ce qui promet, le 22 avril, quelques surprises.
P.-S. La revue qui héberge ces carnets est le lieu approprié pour relever l'attaque gratuite et arrogante lancée par Nicolas Sarkozy contre TV5 Europe, à laquelle il reproche de le contraindre, lors de ses déplacements à l'étranger, à s'intéresser aux informations "de je ne sais quel canton belge ou province romande". En s'en prenant ainsi à TV5 Europe, et en ironisant sur nos partenaires francophones au sein de cette chaîne satellitaire, Nicolas Sarkozy calme peut-être sa frustration de ne pouvoir, pour l'instant, dire tout le mal qu'il pense de France 24, dite Télé Chirac, pitoyable avatar d'une "CNN à la française". Mais ce n'est pas une raison pour brusquer nos amis belges, canadiens et suisses.