1. Les bruits de la ville
Alors que la rive droite de la Seine se pâme devant les pauvres jeunes filles anorexiques affublées des dernières productions délirantes des petits marquis de la haute couture, la rive gauche s'emploie à donner le ton en matière de mode politique.
Le fin du fin, le chic du chic, c'est maintenant de s'avouer partisan de Nicolas Sarkozy faute d'avoir pu se ranger sous la bannière de Dominique Strauss-Kahn. Les arbitres des élégances autoproclamés de la bonne pensée germanopratine, Alain Minc et Bernard-Henri Lévy jouent les pleureuses d'un DSK que la plèbe militante du PS aurait injustement rejeté.
BHL n'a pas encore franchi le Rubicon le conduisant dans les territoires de la droite sarkozienne, mais on sent qu'il n'en faudrait pas beaucoup pour qu'il rejoigne son compère Minc dans cette aventure. En se déclarant, dans une tribune du "Monde" tout bêtement partisan de Sarkozy, le philosophe ex-gauchiste André Glucksmann fait figure de plouc aux gros sabots.
Autre exemple de cette sarkomania, version gauche caviar : les propositions de service de Bernard Kouchner, qui ne verrait aucun inconvénient à faire don de sa personne, toujours encartée au PS, dans un gouvernement nommé par ce cher Nicolas.
L'autre valeur en hausse de ce mois de janvier est François Bayrou. Le candidat centriste béarnais, qui frappe d'estoc et de taille à droite (surtout) et à gauche (un peu) fait figure de troisième homme, celui qui peut créer la surprise, faire "turbuler le système", selon l'expression de Jean-Pierre Chevènement. Ce dernier, aujourd'hui rallié à Ségolène Royal, avait, en 2002, avait été dans une situation similaire, montant jusqu'à 15 % dans les sondages avant de terminer à moins de 6 % le jour de l'élection, avec, en prime l'accusation d'avoir été contribué à éliminer Lionel Jospin du second tour. Le phénomène Bayrou est typique des premières phases de campagne, celles où l'on se dit : "marre de ce duel éternel gauche-droite que l'on veut nous imposer ! Bayrou veut prendre les meilleurs dans chaque camp pour gouverner la France, c'est-y pas une idée qu'elle est bonne ?"
Les colporteurs de rumeurs, ragots et autres potins parisiens s'en donnent à cœur joie en faisant circuler les noms (mais chut, ils ne veulent pas qu'on le sache !) de ces hiérarques socialistes qui auraient choisi de voter François Bayrou, car ils trouvent que Ségolène n'est, décidément, pas possible. Le candidat Bayrou, lâché sur sa droite par Christian Blanc, André Santini et autres crypto-sarkozystes de l'UDF se trouve repoussé vers la gauche, avant que, le mois prochain peut-être, un trou d'air dans la campagne de Sarkozy ne lui vale quelques ralliements venus de ce côté. En marieur de carpe et de lapin, Bayrou peut faire illusion un temps, jusqu'à ce que vienne le moment où les gens de gauche balaieront leurs états d'âme pour conjurer le retour d'un certain 22 avril 2002, et ceux de droite reviendront sagement à l'écurie après avoir folâtré quelque temps dans les vertes prairies du béarnais éleveur de pur-sangs.
Le chœur des vertueux, ceux qui souhaitent un débat "sur le fond" et non un festival de petites phrases, de coups bas et tordus, a beau s'époumoner, le vaudeville électoral se poursuit sur la scène et en coulisse. Et inutile de se cacher la réalité : le peuple aime cela. Si la politique se révèle impuissante à orienter le cours des choses, au moins qu'elle nous divertisse !
Projet contre projet ? Valeurs de gauche contre valeurs de droite ? Allons donc ! Ségolène distille sa morale de chaisière de paroisse et Nicolas se prend pour un orateur du grand meeting (prononcer métingue) du métropolitain en invoquant les mânes de Jaurès, Blum et Guy Môquet, et l'on voudrait que le peuple cesse de rigoler ?
2. Bécassine
Justice devra être rendue à Dominique Dhombres chroniqueur télévision du Monde d'avoir, le premier, affublé Ségolène Royal du surnom de la servante bretonne de Madame de Grandair, native de Quimper-Corentin, à savoir Bécassine. Cette désignation s'est répandue à toute allure, et s'est retrouvée en un rien de temps dans la bouche de Ségolène elle-même, qui assume sans complexe le cœur d'or et le patriotisme sans faille d'Anaïk Lebornez, alias Bécassine.
La brave fille encoiffée dessinée par Henri Pinchon, qui veut toujours bien faire, mais dont les initiatives provoquent immanquablement des catastrophes, constitue effectivement un avatar adéquat pour la serial gaffeuse Ségolène. De la glorification de la célérité de la justice chinoise à la sanction de la "spiritualité" de son porte-parole Arnaud Montebourg, coupable de lèse-François Hollande, la candidate socialiste a beaucoup fait ces derniers temps pour amuser la galerie. Grâces lui en soit rendues ! Les mois d'hiver sont déjà assez tristes pour qu'on lui sache gré de les animer de ses lapsus, pataquès et bravitudes.
Pour en revenir à Dominique Dhombres, son billet insolent lui a valu quelques désagréments. Madame Véronique Maurus, qui vient de succéder à l'habile Robert Solé au poste délicat de médiateur du quotidien "Le Monde" l'a méchamment étrillé dans sa rubrique hebdomadaire, où elle distribue bons et mauvais points à ses petits camarades. Au "Monde", on ne traite pas madame Royal de Bécassine, car l'on risque de désespérer, non plus Billancourt, car il n'y a plus personne, mais la phalange des aigris de la gauche grincheuse qui lisent cet excellent journal.
Ce n'est pas encore une fatwa du genre de celle subie par Robert Redeker, mais cela montre bien où se situent les limites du sens de l'humour des admirateurs de la madonne au sourire si doux qui bat actuellement les estrades.
Reste, tout de même, un mystère sur cette propension de Ségolène à accumuler les gaffes, notamment en matière de politique étrangère. N'écoute-t-elle personne, en particulier les gens de son entourage qui seraient à même de lui fournir des éléments de langage adéquats ? Jean-Louis Bianco, par exemple qui fut son patron à l'Élysée, et connaît bien la planète ? L'ENA ne serait-elle pas cette pépinière d'esprits brillants et généralistes dont notre pays est si fier ? Le principe de Peter ne serait donc pas seulement une foutaise anglo-saxonne ?
Et les sondages ? Vite ma ration de sondages ! J'ai besoin de me shooter au camembert découpé en tranches inégales ! Fin janvier, on est dans le 52-48 au 2ème tour pour Nicolas Sarkozy, et la majorité des sondés estime que Ségolène a raté son entrée en campagne. Dans deux semaines on refait le point.