La nouvelle guerre des idées qui embrase la planète
Depuis près d’une décennie, entre 50 et 60 guerres prolongées ravagent de larges portions des deux hémisphères. Ces conflits de basse intensité rassemblent des cas aussi divers que la lutte des Tigres tamouls pour leur indépendance au nord du Sri Lanka, les affrontements interethniques dans l’est – si riches en ressources naturelles – de la République démocratique du Congo, les violences criminelles endémiques mâtinées de guérilla et de trafic de drogue en Colombie, les accrochages perpétuels entre rebelles musulmans et forces étatiques au Cachemire indien, ou encore la guerre civile fondée par l’extrémisme religieux qui continue de déchirer l’Algérie. Il serait vain de comparer en détail les raisons qui ont poussé tous ces belligérants à choisir la voie de la violence armée, mais il apparaît que la circulation des idées en soi constitue aujourd’hui un facteur déterminant.
De tous temps, l’homme s’est battu pour ce qu’il a, pour ce qu’il est et pour ce qu’il pense. Cependant, les conflits déclenchés par les idées ont longtemps été liés aux seules guerres de religion, comme le rappellent les combats des Israélites, le djihad mahométan, les hérésies en Europe et les croisades invoquées par le Pape. Depuis la Révolution française, les idéologies sont venues concurrencer les préceptes religieux et favoriser de nouveaux conflits axés sur la vision de l’autre et du monde – avec en particulier le nationalisme, l’anarchisme, le communisme et le nazisme. Ces deux ensembles de concepts ont d’ailleurs fréquemment eu tendance à se confondre, ainsi que le montrent l’iconisation des leaders sous les régimes communistes ou l’expansion de la charia comme base légale.
Les idées toutefois ne suffisent pas à assurer la conquête des esprits, car elles dépendent des vecteurs capables de les répandre. Si le meilleur orateur du monde antique – Démosthène – n’est pas parvenu à convaincre les Athéniens du danger posé par Philippe II de Macédoine, sans doute l’environnement médiatique de son époque explique-t-il l’échec de ses philippiques. La circulation des idées a été totalement transformée par l’invention de l’imprimerie, l’avènement de la presse, puis la naissance des médias audio-visuels de masse ; elle connaît aujourd’hui une évolution encore plus rapide avec la conjonction de l’Internet, des ordinateurs et des liaisons sans fil. Or l’emploi au quotidien de ces vecteurs modernes repose lui-même sur un ensemble d’idées et de valeurs sous-jacentes qui contribue lourdement à embraser notre planète.
Un appareil a priori aussi anodin que le téléphone portable constitue un bon exemple de ce phénomène. Employer toutes ses fonctions suppose une exploration empirique de ses menus, un apprentissage rationnel d’un espace entièrement logique – analogue à une recherche scientifique simplifiée. Établir des communications exige le choix d’un fournisseur et la comparaison des offres, et donc l’intégration de la notion de concurrence économique et de liberté d’achat. Mais le portable est également un objet pouvant être personnalisé, par l’acquisition d’un boîtier, d’un fond d’écran ou d’une sonnerie supplémentaires, et ainsi contribuer à une recherche du plaisir et une affirmation de l’identité à travers l’apparence. La simple possession d’un tel appareil suggère l’adoption et l’application d’idées précises.
Bien entendu, le téléphone portable modifie également la relation de l’individu avec son entourage et son environnement. L’accès direct à des personnes précises autorise l’établissement rapide de relations transversales, contournant les cloisonnements hiérarchiques ou sociaux. Le maintien des liaisons, en tout lieu et en tout temps ou presque, fait de l’individu le membre informel d’un réseau évolutif, indépendamment de ses mouvements. La capacité d’envoyer et de recevoir des messages ou des images implique un haut degré de liberté d’expression et d’opinion. La disponibilité permanente de l’autre favorise l’échange spontané des émotions et des réactions au-delà des codes qui caractérisent une société. Et ces éléments sous-jacents se retrouvent également, à des degrés certes divers, dans l’utilisation du courrier électronique, des weblogs, des chats et autres médias récents.
Pour le citoyen occidental – ou occidentalisé – typique, les concepts qui sous-tendent les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont largement transparents. Ils font partie de son acquis sociétal, de sa vie privée, de sa vision du monde. Tout au plus se soucie-t-il des excès dus à un usage abusif ou à une rupture trop marquée des habitudes ; mais comme il constitue le client principal des applications courantes, les produits incompatibles avec ses attentes sans cesse stimulées par la publicité ne peuvent espérer de vie commerciale. La transformation rapide des sociétés occidentales, essentiellement dictée par les échanges d’information sans cesse accrus, génère ainsi sa propre demande en applications et en contenus à même de satisfaire les besoins des individus, qu’il s’agisse d’appareils domestiques, de produits culturels ou de distractions commerciales.
Mais le citoyen non occidental – ou non occidentalisé – est confronté à un déferlement d’objets et de prestations qui remettent en cause une partie de ses valeurs. La technologie moderne est une grande égalisatrice qui renforce les individus, distribue les liens et relativise les dépendances ; même ses contenus les plus simples – comme les séries TV, les jeux vidéos, le cinéma populaire ou les sites en ligne – propagent des idées souvent corrosives : l’égalité entre les sexes, la primauté de la loi des hommes, la recherche du plaisir par la consommation, la libre séduction entre adultes, la quête empirique du savoir ou encore la comparaison critique des informations. Or ces concepts exercent une vive attirance sur des pans entiers de sociétés vivant dans un déficit de modernité et de liberté, notamment les classes aisées et les jeunes, en suscitant de la sorte des tensions et des divisions majeures.
Ce n’est pas un hasard si des manifestations ont lieu en Inde pour protester contre l’usage des téléphones portables, qui permettent aux jeunes de gérer eux-mêmes leurs rencontres au lieu de subir les mariages organisés entre familles ; si les antennes satellitaires sont strictement prohibées en Iran, et considérées comme des objets diaboliques et dangereux par la théocratie des mollahs ; si l’utilisation de la toile est sévèrement contrôlée en Chine pour limiter la fragilité du régime communiste ; si la culture populaire occidentale dans son aspect le plus vulgaire est à la fois activement bannie et fiévreusement convoitée dans le monde arabe ; ou encore si les islamistes rangent dans une seule et même catégorie honnie l’ensemble des Occidentaux, qu’ils soient militaires, humanitaires, journalistes ou diplomates. La subversion empirique, libérale, démocratique et laïque n’épargne personne sur une planète en voie d’unification occidentalisante.
Même l’Europe, berceau historique de nombre d’idées tranchantes, peine à s’accorder au rythme galopant des mutations déclenchées par ces valeurs sous-jacentes ; la perte de vitesse du rationalisme et la prolifération des théories conspirationnistes le démontrent. Mais la maîtrise de la technologie, et donc l’adoption des concepts qu’elle véhicule, constituent une source de puissance trop importante pour être négligée. La lutte planétaire entre la modernité globalisante et le conservatisme irrationnel, illustrée notamment par la guerre entre démocraties et réseaux islamistes, s’accompagne ainsi d’une course au savoir à laquelle devront participer et s’adapter l’ensemble des individus, promus au statut d’éléments constitutifs de l’équilibre stratégique.