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Les dangers cachés de l’hypersécurité

Ludovic Monnerat

Ludovic Monnerat est expert militaire et stratégique suisse.
 

Caméras de surveillance, portails de détection, identifications biométriques : l’augmentation des mesures de sécurité au quotidien est l’un des traits de notre époque. La montée aux extrêmes du terrorisme et l’évolution de la criminalité ont amené les autorités, même en Suisse, à adopter des dispositifs et des procédures qui auraient été impensables quelques années plus tôt. De nos jours, l’évacuation d’un périmètre au moindre paquet abandonné ou l’installation de locaux séparés pour le filtrage du courrier ne surprennent même plus. Les actions préventives menées au nom de la sécurité collective sont largement entrées dans les mœurs, et leurs conséquences potentielles tout aussi largement ignorées.

 

Les sociétés occidentales sont en effet transformées par la mise en place de lignes de séparation visant à délimiter des espaces sécurisés, de façon permanente ou ponctuelle, par lesquels l’emploi de la violence armée à des fins guerrières ou criminelles devient plus difficile. Ces espaces peuvent être de deux natures : protecteurs, s’ils empêchent une menace d’y pénétrer, ou carcéraux, s’ils empêchent une menace d’en sortir ; cette distinction prête parfois matière à débat, parce que la prison des uns peut être la sécurité des autres. Mais la tentation du risque zéro tend également à engendrer des espaces hypersécurisés dont les excès sont rapidement contre-productifs.

 

Toutes les entraves sécuritaires à la liberté des personnes possèdent ainsi cette propriété duale consistant simultanément à rassurer et à exaspérer, à réduire la possibilité d’actes violents et à augmenter la volonté de les commettre. Même avec l’emploi de technologies moins visibles et intrusives, les lignes de séparation deviennent fréquemment des symboles puissants, des objets dont l’importance sémantique dépasse rapidement la fonction protectrice. Et leur sens est d’autant plus fort si la séparation s’applique de manière généralisée, face à des pans entiers d’une société, sur des critères financiers, ethniques ou religieux qui ont une résonance immédiate avec les identités.

 

Abandonner une zone urbaine donnée pour contenir la violence qui en émane et empêcher qu'elle ne déborde sur d'autres zones revient ainsi à créer, comme en France, des ghettos qui s'autoalimentent, des secteurs non permissifs où l'autorité de l'État s'est effondrée, des portions de territoires dont une partie des résidents s'affirment par le rejet de l'ordre public. Le développement d'une contre-culture y favorise celui d'une contre-nationalité par le biais de laquelle le tissu constitutif de la société est avidement rongé. Et la capacité des forces de sécurité à empêcher ces chancres de déborder plus avant, à l'ère des télécommunications immanentes, est évidemment réduite.

 

Par ailleurs, la sécurité passive et préventive est souvent une manière de répondre à une menace sans oser la dénoncer et la combattre, de gagner du temps sur les manifestations d'un conflit latent. Il est plus facile d'ériger des murailles supplémentaires que d'affronter l'adversaire ou l'ennemi, de s'isoler dans l'ignorance que d'accepter la réalité de la haine. Toutefois, les obstacles matériels ne peuvent à eux seuls venir à bout de la volonté humaine, et aucune forteresse n'a jamais eu de valeur sans une garnison fermement décidée à la défendre. Le désarmement unilatéral du politiquement correct vient rapidement à bout des renforcements de terrain les plus solides.

 

La sensation d'insécurité sans cesse plus aiguë au sein des populations européennes, dont les classes moyennes en viennent de plus en plus à loger dans des périmètres sécurisés, est une conséquence de ce refus d'admettre la réalité. En cherchant à ignorer la nationalité et l'origine des criminels, les barbarismes socio-culturels qui fondent leur conduite déviante, et donc en condamnant des profilages ethniques dont la nécessité statistique est pourtant évidente, on favorise un repli sur soi qui ne résout rien et qui ne fait que retarder la résolution de différends potentiellement conflictuels. Avec des déflagrations qui en seront d'autant plus puissantes et destructrices.

 

Le développement des mesures de sécurité passives a d'ailleurs un impact mesurable sur celui de la violence active : sur le territoire de la République et Canton de Genève, par exemple, la diminution des atteintes à la propriété due à l'amélioration des protections est parallèle à l'augmentation des agressions violentes. Du coup, les moyens de surveillance automatique et le renforcement de la présence policière, visant à augmenter la sécurité dans l'espace public, se font au détriment des libertés individuelles et peuvent réduire la légitimité des autorités, tout en rendant à leur tour plus probable une escalade des moyens employés pour attenter à la propriété.

 

Le déficit en termes de liberté reste en soi une menace majeure pour les autorités publiques, car l’incapacité de protéger les citoyens et le refus de leur donner les moyens de se défendre n’est pas soutenable. La réponse la plus logique à l’augmentation d’une violence opportuniste et non ciblée reste en effet l’augmentation des capacités d’autodéfense individuelles, c’est-à-dire la possibilité donnée aux victimes potentielles de neutraliser une agression. Mais le droit de porter des armes et de s’en servir en cas de légitime défense reste contesté. Du coup, les murs s’élèvent, les digicodes se normalisent, les caméras se multiplient. Les êtres se polarisent, les sociétés se segmentent.

 

Nous vivons à une époque où l'hypersécurité est en vogue. Se préparer à l'hyperviolence qui en est le corollaire est une démarche salutaire.


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Les Chroniques de MF

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